Jean-Baptiste Noé

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La compagnie des ombres

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Lassé d’une histoire qui se perd dans la dissection sociologique des événements, Michel De Jaeghere est décidé à conduire son lecteur au sein de la compagnie des ombres, ces êtres de chair et de passion qui ont bâti l’histoire humaine depuis la haute Égypte. En une soixantaine de portraits et d’histoires, il descend le cours du temps pour nous faire chevaucher de l’Antiquité au Grand Siècle et remonter jusqu’à aujourd’hui pour redonner à l’histoire le souffle et le corps dont elle a besoin.

Ce livre se veut un colloque avec les morts, afin de peser la profondeur du temps et la densité des événements. Un colloque où les grands acteurs se réaniment, où l’on se ressouvient de leurs exploits et de leurs hauts faits, afin de redonner tout son sens à l’histoire. Cette succession de textes brefs permet de tisser la trame de l’histoire universelle, avec la volonté assumée d’en tirer des leçons pour notre temps.

Il s’achève sur une belle méditation qui prend forme d’ouverture perpétuelle sur le sens de l’histoire ; mais non pas comme direction, mais comme finalité. À quoi sert l’histoire ? se demande celui qui dirige le Figaro Histoire et qui a publié un maître ouvrage sur les derniers temps de Rome. Pétri de culture antique, il nous rappelle que, d’abord, l’histoire est un plaisir. Nous faisons de l’histoire et nous lisons des textes d’histoire en premier lieu pour la joie procurée par cette discipline. À une question apparemment utilitariste, il répond en assumant toute la grandeur de la gratuité : le plaisir en premier. L’histoire est un voyage et un dépaysement, elle nous entraîne dans le temps et dans l’espace. L’histoire est instrument de pouvoir, elle informe tout autant qu’elle peut manipuler. Qu’Hérodote relate les guerres médiques et leurs souvenirs restent dans les mémoires. Mais qu’il omette de parler d’un général et celui-ci disparaît à jamais de l’humanité.

L’histoire est surtout maîtresse de vie. Elle nous aide à relativiser nos malheurs et à rabaisser notre orgueil. Quand Thucydide relate la grandeur d’Athènes lors de l’oraison funèbre prononcé par Périclès il sait qu’Athènes a perdu la guerre et que Sparte est victorieuse. Quand Polybe assiste à la destruction de Carthage et en consigne le fait, il s’interroge sur une possible destruction, un jour, de Rome. L’histoire étanche les angoisses, mais en provoque d’autres.

Aujourd’hui, l’histoire sert à lutter contre la dévalorisation de notre passé. L’historien rectifie les mythes et écrase les erreurs et les mensonges colportés. Il doit rappeler que tout n’est pas que crime et que honte, que l’indignité générale ne domine pas notre récit national. À l’heure où, plus que jamais, l’histoire est instrumentalisée pour servir les intérêts politiques ; quand on cherche à effacer encore les grands hommes et à les remplacer par la repentance et la honte, l’histoire apporte sa lumière pour chasser les ombres et pour renouer le dialogue et l’échange avec ceux qui nous ont précédés. À quoi sert l’histoire ? À vivre…