Jean-Baptiste Noé

Le site web d’un historien

jean Baptiste Noé sur Facebook Jean Baptiste Noé sur Twitter Jean Baptiste Noé sur Google+ Chaine Youtube de Jean-Baptiste Noe

Penseurs économiques du XVIIIe siècle

Accueil > Articles > Penseurs économiques du XVIIIe siècle

Le développement de la pensée économique en France

La révolution industrielle n’a pas attendu le XIXe siècle pour débuter en France. C’est au XVIIIe siècle que les prémisses de ce qui fut le grand développement industriel de l’Europe ont commencé. C’est de Paris que les frères Montgolfier font décoller leur ballon transportant un homme en 1783. Ce sont de nombreux aristocrates qui ont développé les forges, les mines de charbon et le travail de l’acier, tels les Wendel en Lorraine en 1704, les Solages à Carmaux en 1724 ou Christofle en 1793. Ces quelques exemples, que l’on pourrait largement développer, permettent de comprendre pourquoi la pensée économique c’est elle aussi développée en France dans ce même laps de temps. La théorie et la pratique se sont conjuguées, même si elles sont rarement menées par les mêmes hommes.

Les théoriciens français des débuts de l’économie industrielle sont assez peu connus. On s’arrête généralement aux physiocrates et à Quesnay, sans aller trop avant dans leur connaissance. C’est d’eux que nous allons brosser un portrait introducteur.

Pierre de Boisguilbert (1646-1714)

Un des premiers à former une doctrine économique est Pierre de Boisguilbert (1646-1714). Il a donc vécu avant l’écossais Adam Smith (1723-1790). C’est un des premiers à émettre l’idée que le marché agit comme un lien social, idée qui fut reprise par Smith et Bernard Mandeville (1670-1733, dont la fable des abeilles a été publiée la première fois en 1705).

L’idée principale développée par Pierre de Boisguilbert est la suivante : tous les hommes sont mus par leur amour-propre à une attitude de maximisation. Cet amour-propre est une force dissolvante pour la société, mais, s’il se trouve inséré dans un environnement économique de libre concurrence, il devient une force agrégative.
Comment ?
Boisguilbert définit qu’un des systèmes de communication entre les hommes est les prix. Or, les prix arrivent à un équilibre s’ils peuvent opérer dans un marché libre. D’où l’importance de la liberté des échanges, car rien ne doit troubler l’équilibre des prix qui s’établit entre les personnes. En laissant cette liberté des prix, on obtient un optimum économique, un équilibre, qui permet à l’amour-propre, ou à l’intérêt particulier, d’établir une harmonie entre les hommes. Cette idée se retrouve en partie chez Adam Smith et sa théorie de la main invisible.

Les entraves à la concurrence sont un désordre. Elles génèrent une classe oisive qui n’est pas obligée de produire et de vendre pour vivre, mais qui peut se contenter recevoir. Cela crée une classe de rentier, qui s’oppose à la classe des producteurs, et qui prend des décisions nuisibles à l’harmonie, car favorables uniquement aux rentiers et non pas aux producteurs. C’est cette perte de l’harmonie qui crée les crises économiques.

La théorie de Boisguilbert est d’autant plus remarquable qu’elle est élaborée à une époque où l’humanité est encore sujette aux aléas climatiques et aux crises d’origines naturelles. Nous sommes loin de la société d’abondance et de richesse qui est la nôtre actuellement. Mais cela témoigne aussi du fait qu’il est possible de s’arracher aux déterminismes naturels par une saine politique économique, et que l’homme est toujours capable de développement.

Vincent de Gournay (1712-1759)

Vincent de Gournay n’est pas de la même génération que Boisguilbert puisqu’il nait deux ans avant la mort de ce dernier. La chose est importante, car lorsque l’on évoque les penseurs du siècle des Lumières, ou du XVIIIe siècle, on a parfois tendance à penser qu’ils ont tous vécu en même temps et qu’ils ont pu se rencontrer. Il n’en est rien. Boisguilbert est davantage un homme du XVIIe siècle, et Gournay un homme de la première moitié du XVIIIe siècle. Les conditions économiques et politiques connues par les deux hommes sont forts différentes. Gournay est plus jeune que Voltaire (1694-1778), et du même âge que Rousseau (1712-1778).

Vincent de Gournay est un praticien et un entrepreneur. Né à Saint-Malo, il fut commerçant et navigateur. Il travaille pour le comte de Maurepas, Secrétaire d’État à la Marine de 1723 à 1749. A ce titre, il est chargé d’organiser le commerce en France, notamment dans les ports. Il fréquente régulièrement Turgot, Malesherbes et Quesnay, il soutient une correspondance importante avec Hume. Il voyage beaucoup en Europe pour ses affaires personnelles, ce qui lui permet de découvrir la variété économique et sociale du continent. Alors que Quesnay a privilégié l’agriculture sur l’industrie, Gournay a beaucoup valorisé l’idée du commerce. C’est à lui que l’on attribue généralement la formule « Laissez-faire, laissez-passer ».

Anne Robert Turgot (1727-1781)

Il y a beaucoup à dire sur Turgot, et cet auteur est bien connu, car les publications à son sujet sont nombreuses. Nous n’essayerons pas d’être exhaustifs, mais de présenter quelques-unes de ses idées maîtresses.
Turgot fut intendant du Limousin de 1761 (il avait 34 ans) à 1774, puis contrôleur général des finances pendant deux ans, de 1774 à sa disgrâce de 1776.
Il développe une théorie qui concerne notamment le capital, la valeur et l’intérêt.

La théorie du capital

Il démontre que la terre n’est pas la seule forme de capital, ce qui est en contradiction avec la vision des physiocrates, mais aussi en conformité avec l’attrait de l’industrie naissante. Pour lui, la valeur que l’on possède et que l’on met en réserve est aussi une forme de capital, qui peut produire d’autres richesses. C’est une forme de capital et de richesse immatérielle que l’on peut actualiser aujourd’hui dans l’économie numérique.

Turgot considère également qu’il existe des réserves de productivité qu’il faut éveiller grâce aux investissements. La richesse n’est donc pas figée, mais en croissance. Il est possible d’augmenter la richesse générale par l’investissement, grâce au cadre d’un système capitaliste.
Le capitalisme augmente la richesse générale, donc le sort des pauvres. Par conséquent, la pauvreté ne se combat pas par la distribution de la masse de richesse existante, mais par la création de valeur. Derrière les considérations économiques de Turgot, on trouve donc aussi des considérations morales : cela permet de lutter contre les privilèges, et d’améliorer le sort des gens simples.

La théorie de la valeur

Turgot propose une très belle définition de l’échange et du commerce, fondé sur le transfert de propriété et de désir.

« Commercer, c’est échanger, c’est donner ce qu’on a pour ce qu’on n’a pas. La propriété, d’une part, le désir, de l’autre, voilà les deux éléments du commerce. (…) La propriété de part et d’autre est la base de l’échange ; sans elle, il ne peut y en avoir ; le désir de part et d’autre est le motif de l’échange, et c’est de la comparaison des désirs réciproques que naît l’évaluation ou l’appréciation des choses échangées, car le prix d’une chose, le motif qui engage le possesseur à s’en défaire (…) ne peut être qu’un avantage équivalent ; et il ne juge que cet avantage est équivalent que par le désir qu’il peut en avoir. » Cité p. 450

Il n’y a donc pas de mesure commune qui permettrait de fixer une valeur objective. La valeur d’un produit dépend de nombreux facteurs qui sont subjectifs. Sur une même chose, chaque partenaire a une évaluation différente. L’échange économique ne repose pas sur le consensus, il y a un pluralisme immanent de l’échange.

Si le prix n’est pas connaissable objectivement, alors il ne saurait y avoir de fixation administrative des prix. Sinon, cela nuit à l’équilibre économique, à l’harmonie de l’économie, comme l’a évoqué Pierre de Boisguilbert avant lui. Il n’existe donc pas de plus-value, c’est-à-dire de différence entre la valeur-travail cédée à l’employeur et le salaire versé par lui à l’ouvrier. Il y a seulement une faible valeur du travail de certains hommes pour certains autres, dans un état donné de l’économie. C’est cette vision novatrice de l’échange et du commerce qui va amener Turgot à abolir les barrières intérieures et à libéraliser le commerce des grains. Cette mesure libérale a eu contre elle de se faire une année de très mauvaise récolte (1774), ce qui a suscité de nombreuses attaques contre sa politique, et un retour en arrière. On se rend compte aussi à quel point la liberté est contre-intuitive, ce qui explique que ceux-là mêmes qui devraient en bénéficier y sont les premiers opposés.

La théorie de l’intérêt

Cette idée d’harmonie entre le vendeur et l’acheteur, développée dans sa théorie de la valeur, se retrouve dans sa théorie de l’intérêt. L’intérêt n’est pas une spoliation exercée par le prêteur sur le dos de l’emprunteur. L’intérêt est seulement une des formes du revenu du capital. Le crédit sert donc la production. L’emprunteur et le prêteur comprennent tous deux qu’ils ont intérêt à cette transaction, l’un a besoin de prêter, pour gagner de l’argent, l’autre a besoin d’emprunter, pour investir. Si les deux acteurs n’avaient pas intérêt au prêt, ils ne la pratiqueraient pas. C’est le propre d’une société libre que de n’exister véritablement que dans l’harmonie des rapports et la liberté des personnes.

L’harmonie, élément premier d’une économie libre

A l’évocation succincte de ces praticiens et penseurs de l’économie, on se rend compte de leur modernité, si tant est que ce terme ait un sens. Leur théorie est valable aujourd’hui encore en bien des points, ce qui est loin d’être le cas de nombreuses théories socialistes. On se rend compte aussi de la grande différence d’approche entre les partisans de la tradition libérale et ses adversaires.

Les libertés fondent les rapports humains sur l’équilibre et l’harmonie, d’où le nom d’un des ouvrages fameux de Frédéric Bastiat : Harmonie économique. Harmonie ne veut pas dire sans conflit, sans heurt, sans rivalité. Les relations commerciales sont parfois des relations guerrières, mais elles parviennent à s’équilibrer.

Les non-libéraux perçoivent au contraire les relations humaines comme étant conflictuelles par essence, et ils ne croient pas à la possibilité d’une harmonie et d’un équilibre. D’où la nécessité d’une intervention extérieure, qui est l’État, afin de servir de main visible pour harmoniser les relations en les organisant dans un cadre normatif. C’est essentiellement un manque de confiance dans la nature humaine. Mais, dans ce cas, comment faire confiance à l’État, qui est un organisme géré par des hommes ? Si les hommes ne sont pas vertueux de façon individuelle, comment peut-on croire qu’ils le seraient dans la direction de l’État. En écoutant certains commentaires, on a parfois l’impression qu’ils font de l’État un élément à part du corps humain, qui serait de fait paré de toutes les vertus.

Là réside, à mon sens, l’opposition irréductible entre partisans et opposants de la liberté : celle de la compréhension des rapports humains fondés ou non sur l’harmonie et l’équilibre. Il faut alors quitter le système de la pure théorie pour rejoindre celui de la pratique et, pour paraphraser Bastiat, on peut dire qu’en économie il y a ce qui marche et ce qui ne marche pas. L’observation et l’empirisme peuvent servir à pallier les erreurs théoriques.

A lire en format PDF.