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Macron Bonaparte

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Emmanuel Macron échappe à l’analyse et à la compréhension. Arrivé brutalement sur la scène politique, inconnu il y a quatre ans, méconnu il y a deux ans et encore peu connu aujourd’hui, il demeure une personne assez insaisissable, aussi bien dans sa personnalité que dans son action. Jean-Dominique Merchet, journaliste à l’Opinion, s’essaye à l’art difficile de le cerner et tente de proposer une analyse de son action politique. En tant que spécialiste des questions militaires et animateur du blog secret défense, on n’attendait pas forcément Jean-Dominique Merchet sur cette question de politique intérieure. Ses précédents ouvrages portent d’ailleurs sur les questions militaires, comme les commandos marine ou les forces spéciales. Pour autant, Bonaparte étant un général et un brillant militaire, son sujet de prédilection n’est jamais loin.

Il y a un risque, bien sûr, à vouloir élaborer une filiation intellectuelle entre Napoléon Bonaparte et Emmanuel Macron : celle-ci peut se révéler illusoire et forcée. Après tout, on peut aussi élaborer des comparaisons entre Macron et Clemenceau ou Poincaré ou toute autre figure politique majeure des deux derniers siècles. Ce risque, l’auteur le reconnaît et l’assume. Il dresse d’ailleurs les comparaisons et leurs limites. Mais l’intérêt principal de l’ouvrage est de proposer une vraie réflexion sur la conception politique d’Emmanuel Macron. À cet égard, cet essai est réellement intéressant, car il va bien au-delà d’une simple comparaison entre deux hommes qui ont dirigé la France. Ayant lu les discours, les entretiens et le livre d’Emmanuel Macron, Jean-Dominique Merchet propose des clefs pour comprendre les ressorts de l’action politique du Président de la République. À la différence de ses prédécesseurs immédiats, c’est un théoricien de la politique. Il a réfléchi au rôle du président, au sens de la politique et donc à la structure à donner à son action. Celle-ci peut se résumer en trois points : mystique, verticalité, séduction.

Mystique. Il a compris que la politique n’est pas qu’affaire de chiffres, de mesures et d’annonces, ce qui est insolite pour un banquier passé par l’inspection des finances. La politique est aussi affaire de symboles, de mots, de situation. Cela, il le fait de façon remarquable depuis son élection, que ce soit le discours prononcé au Louvre, sa photo officielle ou ses eulogies de Jean d’Ormesson et de Johnny Halliday. Macron manie très bien les symboles et il a compris que la France n’était pas seulement la République, mais une longue chaîne de siècles et une continuité d’histoire. Il incarne la fonction, ce que n’avait fait ni François Hollande ni Nicolas Sarkozy, et assez peu Jacques Chirac.

Verticalité. C’est l’essence même de sa façon d’agir. Le pouvoir vient d’en haut et il est fait pour être appliqué. Peu lui importe que son mouvement soit à ses ordres : c’est sa raison d’être. De même que ses ministres doivent être des exécutants. Après le quinquennat minable et désastreux de François Hollande, Emmanuel Macron remet de la verticalité et du mystère dans l’action politique. Jean-Dominique Merchet cite plusieurs textes d’Emmanuel Macron où celui-ci explicite ce concept.

Séduction. Emmanuel Macron ne cherche ni à plaire ni à être aimé. Il se moque des jalousies exprimées lors de sa soirée à la Rotonde ou de la journée passée à Chambord. Peu lui chaut que ses petites phrases soient médites par certains commentateurs (les kwassa-kwassa et la climatisation). En revanche, il cherche à séduire. Ce qu’il fait très bien puisqu’il a détourné une partie de la gauche et une partie de la droite et qu’il s’attire la sympathie de nombreux chefs d’État et même d’anciens adversaires politiques. La séduction est l’apanage des grands chefs.

Sur ces trois piliers, Emmanuel Macron est l’homme paradoxal qui feint d’apporter du neuf pour mieux sauver un système que le peuple rejette. « Pour que tout reste comme avant, il faut que tout change » dit la véritable phrase du Guépard. Macron est l’archétype de ce que tout le monde voulait rejeter : l’énarchie, les élites mondialisées sans racine, les hommes du système (terme fourre-tout qui n’est jamais explicité). Et pourtant Macron a gagné. Il a assuré la survie de ces élites en faisant croire à un changement profond. De très nombreux ministres viennent de l’ENA, tout comme les conseillers des ministres. Lui-même est un homme an-historique et a-géographique. An-historique puisqu’il n’a jamais eu d’histoire commune avec les Français : c’est un être surgi de nulle part. A-géographique, parce qu’il ne fut jamais élu local et qu’il ne s’enracine dans aucune région. Il y a certes Amiens, mais il a quitté la ville à 16 ans.

Ses adversaires n’ont pas de prise sur lui. Mais ce que montre Jean-Dominique Merchet c’est qu’il est lui-même son propre adversaire. Trop sûr de lui, trop à part, il risque de se couper de sa base électorale très fragile et des hommes qui l’ont rejoint, la plupart par opportunisme plus que par adhésion. Une fragilité intrinsèque à l’homme élu qui risque de faire advenir rapidement Waterloo.