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Le marché, à Carmaux 2/3

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Chronique gastronomique

Entre l’église et la mairie, la grande rue relie les deux places principales. La place du marché couvert et la place Gambetta, en hommage perpétuel au grand homme. Entre l’église et la mairie, il y a une petite placette, et il y a un monde. L’église fut érigée en briques rouges. Edifiée, restaurée par la famille Solages qui a bâti la ville. Elle possédait les mines de charbon. Elle a donc construit des maisons pour ses ouvriers, des écoles, des hôpitaux, des parcs et des jardins, et bien sûr une église pour que l’âme tout aussi bien que le corps puisse se développer et s’épanouir. En rentrant dans l’église, sur la gauche, on peut voir un vitrail à l’effigie des premiers Solages. Manière discrète de rappeler qu’ils en furent l’origine.
C’est aujourd’hui la seule mention de leur nom et de leurs activités dans la commune. Ayant bâti une ville, ayant fourni du travail à des milliers d’ouvriers, ayant permis à des familles nombreuses de se nourrir et de vivre, la municipalité a cru bon de les remercier pour cette œuvre capitalistiques et caritative en opérant une damnatio memoriae sagement orchestrée. Nulle rue qui rappelle leur nom, nul parc, nul bâtiment. Ville rouge, ville socialiste, on y trouve des statues à l’effigie des saints de gauche, on y trouve des salles en l’honneur des présidents éphémères des multiples conseils, on y trouve des rues aux noms inconnus, si ce n’est que la légende située en dessous d’eux nous enseigne qu’ils furent de gauche. Mais nul hommage, nulle reconnaissance à ceux qui ont vraiment aidé le peuple. Ce serait peut-être trop contradictoire.

En face de l’église, on a bâti la mairie, temple maçonnique tout autant que maison du peuple. A la spirale montante de la foi et de la transcendance divine, on oppose la stabilité ferme et assurée de l’administration et des petits arrangements entre amis. Plus que deux mondes, se sont deux conceptions de l’homme qui s’affrontent dans ces deux bâtiments. Deux architectures de briques, pour deux architectures de l’âme et de l’esprit. On oppose, on combat, on s’affronte. Parce que cet affrontement fait vivre les partis et les querelles. Parce qu’il faut toujours trouver un bouc émissaire pour justifier son existence et sa légitimité. L’opposition farouche et bornée est salutaire et permet à beaucoup de monde de continuer à vivre.

Entre l’église et la mairie, la grande rue relie les deux places principales. Dans cette rue et sur ces places, se tient toutes les semaines le marché. On y vend les produits de la table. On y trouve les hommes du peuple tout autant que les fins gourmets. De chaque côté du marché, l’église et la mairie. La table devient alors vraiment ce lieu de réunion et de connivence, ce lieu où les tensions s’apaisent, où les oppositions se taisent et où la paix et la concorde peuvent régner. Les Français, si opposés, si divisés, si prompts à se combattre, ne trouvent que dans la table le havre de paix nécessaire à leur entente et à leur intimité. La table fait plus que réunir, elle permet d’associer les contraires et de faire taire les sécessions. Avec la table, l’idéologie trouve là un brise lame puissant à son orgueil démesuré et à ses effets dévastateurs. Havre de paix, lieu de quiétude et de sollicitude, la table offre aux hommes ce qui leur manque tant : la joie de se revoir, le moment de s’assurer de l’essentiel, l’occasion d’oublier les luttes partisanes et politiques et, tout en se restaurant, de restaurer leur unité et leur fraternité. Il faut bien l’art continu et passionné des marchands et des producteurs pour arriver à un tel degré de civilisation et de paix.