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La sonate des glaçons

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Les glaçons apportent la musique et la grâce. Sans eux, le pastis, les vermouths, le Martini, l’Ambassadeur, seraient des boissons sans charme et sans vitalité. Ils n’apportent pas seulement le frais, ils donnent la grâce et la légèreté qui subliment les boissons. Les machines modernes permettent de les produire beaucoup plus facilement. Autrefois, il fallait remplir à ras bord des casiers en plastique, ne pas les renverser, et les empiler dans le freezer du frigo, pour ensuite les démouler. Les glaçons avaient tous la même forme, ce formatage ôtait leur charme. Bien souvent on renversait un moule, et l’eau gelait en entartant l’appareil. Aujourd’hui, les frigos américains délivrent des glaçons sur mesure, soit en cube soit pillé. On appuie sur le bouton, on place son verre sous l’orifice, et les glaçons jaillissent dans une ouverture de trompettes et de cuivres.

Sous l’effet du glaçon, le Martini s’enchante. Ses notes d’épices et d’agrumes retrouvent de leur tonicité. L’orange sort rafraîchie, rajeunie de ce contact du froid. Les glaçons se croquent et se sucent. On les fait circuler dans la bouche, trop froid pour être avalé, jusqu’à ce qu’ils se réchauffent et qu’ils puissent être happés.

La petite sonate des glaçons

Dans les verres adaptés au breuvage, les glaçons transforment les couleurs. Les rouges sont grandis, leur profondeur éclate, leur pourpre est donnée en majesté. Le jaune dilué du pastis se mire de teintes cuivrées. Les verts donnent de l’éclat et le jaune semble d’or. Il n’est pas jusqu’au brun du whisky qui se prolonge indéfiniment vers les touches boisées et bronzes. Le glaçon vitalise la plupart des boissons, sauf le whisky, à moins que celui-ci soit très jeune, et qu’on le noie dans une eau pétillante. Alors il n’est plus whisky, mais devient cocktail. Le petit cube de glace joue l’intermède de la transformation ; sa froideur et son eau retenue transforment l’eau-de-vie en une boisson autre. Dans tout cocktail réussi, il faut des glaçons. C’est l’instrument indispensable au mariage des saveurs.

Le glaçon donne des couleurs, mais aussi de la voix. Il est une mélodie habile et discrète qui se joue à nos oreilles, un crépitement de petits rats qui glissent tout au long de la scène, sur un parquet refroidi. En remuant le verre, les glaçons s’entrechoquent à sa paroi. Ding, ding… la cuisine est toute une mélodie. Il y a le sifflement de l’eau qui bout, le gloussement des sauces qui se composent, le frétillement des pâtes à tarte qui bronzent, et le crépitement des glaçons dans les verres. La cuisine exalte tous les sens : pas seulement la vue, l’odorat et le goût, mais aussi l’oreille. Les bons plats s’entendent bien. Comme l’opéra, la cuisine est l’art total. Il y faut un décor, un orchestre, des danseurs et des souvenirs perpétuels pour rattacher un plat à un autre. Le tintement des glaçons dans le verre joue ce rôle de synesthésie. Ils sont une colonne temporelle qui relie les mémoires et ancre le présent dans le souvenir, pour qu’il puisse ressurgir de façon impromptue.

Les couleurs de l’été

Ce tintamarre que font les glaçons annonce le temps de l’été. Il y a des sons de cloche qui évoquent la rentrée, d’autres qui éveillent le danger, mais la petite sonate jouée par les glaçons est de celle que l’on écoute au moment des pauses estivales. Ce sont des notes de jazz au bord de la piscine ou des airs de polka dans un club house. Si le glaçon est aimé, c’est qu’il évoque la fin de la semaine, le repos, la détente. C’est l’apéritif du partage que l’on pratique entre amis. C’est le petit instrument utile pour ouvrir l’appétit et pour échauffer l’estomac à supporter des mets plus roboratifs. Le glaçon se fait discret, voire invisible. Comme le sel dans les plats, on ne le remarque pas que lorsqu’il est là. L’ignorer est signe qu’il a réussi sa représentation. Il nage dans la boisson, il réfléchit les couleurs, il éveille les arômes et, par la magie imputrescible d’une sonate de Vinteuil, il donne à l’instant futile du présent tout le sens de l’éternité du bonheur.