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La ruine de Munster

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Un article de Frédéric Weiler, archiviste.

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UNE EXPÉRIENCE DRAMATIQUE : L’EXEMPLE DE LA VILLE DE MÜNSTER (1534-1535)

Les romanciers Barret et Gurgand ont relaté, dans Le Roi des derniers jours (1), l’expérience cruelle des anabaptistes de Münster. Au cours d’un siège qui dura un an, cette ville qui était considérée comme la « perle de la Westphalie » a été mise à sac.

Qu’est-ce qui peut expliquer la mise en place d’une « théocratie anabaptiste » dans une ville qui tenait à son identité catholique ? Comment se sont déroulés les événements ?

Nous tâcherons de répondre à ces deux questions

1/ Une révolution venue des Pays-Bas ?

Münster (2), à l’instar de Wittenberg, Cologne, ou Trèves, n’est pas épargnée par la Réforme. Mais c’est dans des facteurs exogènes au mouvement protestant qu’il faut chercher les causes du développement de l’anabaptisme.

A-Un contexte favorable aux troubles  : la décennie 1530 à Münster. Lorsqu’ils entrèrent à Münster en 1533, les meneurs du mouvement, à leur insu, bénéficiaient d’un contexte favorable. Ils dansaient sur un feu qui couvait. Les causes de la fronde münsteroise à l’égard des instances catholiques de l’époque étaient comme des brandons enflammés qui n’attendaient plus que leur combustible pour jaillir et s’étendre.

« Ville de la Hanse, aux frontières de la Hollande » (3), la cité traversait une période délicate : la prospérité économique, fondée sur le commerce, était mise à mal par les liens distendus avec Hambourg, Amsterdam, ou Leiden. Les petits artisans étaient touchés de plein fouet par une crise des approvisionnements et une contorsion du marché. De plus, l’augmentation des impôts et l’arrivée d’une maladie nouvelle firent croire à un châtiment du ciel.

Sans verser dans le déterminisme, regardons la carte. La ville de Münster est au Nord de Dortmund. Elle n’est pas du tout semblable à des villes de l’Allemagne rhénane comme Aix-la-Chapelle, Coblence ou Francfort. Située sur la rivière Aa, et non loin d’un autre fleuve, l’Ems, elle est davantage tournée vers la mer du Nord et partage avec ses con-soeurs hanséatiques et hollandaises de nombreux intérêts commerciaux. Le moment venu, cette situation, cette position géographique vont expliquer la tournure des événements. C’est peut-être un des points que les romanciers ne creusent pas assez.

B-Trois illuminés perturbateurs d’un fragile équilibre.

Tout cela était encore supportable. Le phénomène anabaptiste ne se serait pas développé sans quatre personnages.

Jan Mathis (1500-1534) est le premier. Ce boulanger de Harlem s’était signalé par son extrémisme : il prêchait à qui voulait bien l’écouter la révolte contre l’Église catholique, et annonçait la venue prochaine du Royaume de Dieu. Non content d’irriter un peu plus chaque jour les autorités hollandaises d’Amsterdam, il allait même jusqu’à fomenter des tumultes lors des processions et messes catholiques.

Mais Jan Mathis et la théocratie anabaptiste n’auraient rien été sans Jean de Leyde (1509-1536). Après l’avoir « rebaptisé », Jan Mathis envoie un de ses disciples, Jean de Leyde (4) à Münster, pour y convertir la population. Il finit par le rejoindre et lui prête main forte. Discours prophétiques, « magnétisme », ton violent, leur assure assez vite un grand public. Les foules, en proie à des emportements, sont subjuguées.

Sillonnant le Nord de l’Allemagne et l’Alsace, un troisième personnage a été un modèle pour Jean de Leyde et Jan Mathis : Melchior Hoffmann (1495-1543). Ce missionnaire luthérien venu de Livonie se démarqua de la doctrine du célèbre moine augustin, et sillonna assez régulièrement la Hollande et l’Alsace dans les années 1530. Il fut rejeté par les milieux anabaptistes de Strasbourg, et même par un des ses premiers disciples, Jan Mathis. Mais ce dernier reprit son discours apocalyptique.

Ils ont été les trois étincelles qui ont mis le feu aux poudres. Leur action a décidé de la suite tragique des événements. La fin de 1533, en effet, voyait s’établir un fragile équilibre entre catholiques et protestants (5) . Ces derniers avaient obtenu la liberté de culte et se soumettaient aux autorités, selon les vœux de Luther lui-même. Face au péril anabaptiste, les deux camps allaient se rapprocher.

C-La prise du pouvoir.

Les foules münsteroises sont peu à peu subjuguées par les discours des prédicateurs anabaptistes.

Le 9 février, les insurgés anabaptistes s’étaient déjà barricadés dans la ville, face aux menaces des autorités catholiques. Formant la frange la plus extrémiste de la population, ils contribuaient à créer un climat d’agitation intra muros. Les élites municipales se découvrirent de la sympathie pour ce mouvement.

Chaque premier lundi de Carême, on élisait un nouveau Conseil. Le 24 février 1534, de nouveaux conseillers municipaux, et deux bourgmestres (Knipperdollinck et Kippenbrock), sont élus. Rothmann, ainsi que le chef des guildes, Heinrich Redecker avaient « préparé le terrain ». Les membres du Nouveau Conseil étaient tous favorables à la cause anabaptiste.

Le 27 février 1534, les foules se donnent un roi en la personne de Jean de Leyde. Le Prince-Évêque Franz von Waldeck était chassé de Münster.

Le 28 mars, 3000 anabaptistes tenaient les rues au moyen de chaînes et de cadenas. Il n’est plus possible de taire son engagement. On est pour ou contre le mouvement. La population catholique est expulsée. Les protestants récalcitrants sont aussi chassés. A partir de ce moment, la puissante cité westphalienne s’est coupée du reste du monde.

2/ Guerres fratricides entre chrétiens : un siège de plus d’un an

La création d’une théocratie anabaptiste provoque la réaction immédiate du Prince-évêque, qui entend bien récupérer son diocèse. Il lève des troupes et demande du secours aux princes et seigneurs de la contrée.

Les moyens sont à la mesure de l’entreprise. Münster a des murailles épaisses, et les anabaptistes renforcent les fortifications. Après avoir recruté 6000 soldats en mai 1534, l’état-major catholique décide d’enlever la ville d’assaut. 35 canonniers doivent tirer 2800 boulets. Le bombardement débute le 25 mai.

Devant l’échec des premiers assauts, on change de tactique. Puisque combler les fossés met les terrassiers à portée des arquebuses des défenseurs, on choisit de construire un grand remblai de terre. Suggérée par Offerkamps, un terrassier, le principe est de se protéger avec la terre en la creusant. On progressera vers les murailles de cette façon. La technique des tranchées, expérimentée par Vauban au XVIIe siècle, n’est pas encore imaginé, ni pratiqué.

Le 27 août ont lieu à nouveau des bombardements. Le remblai de terre est parvenu jusque sous les remparts. Mais le nouveau stratagème ne semble pas donner satisfaction : les pluies transforment le remblai en monticule de glaise informe.

Le blocus. La famine.

Le 2 septembre se tient un conseil de guerre dans le camp des assiégeants. Il statue sur la possible transformation des camps ouverts en fortins. On pense qu’une ligne hermétique, semblable à celle édifiée par Jules César à Alésia, saura venir à bout des assiégés. Le siège évolue : « Et si l’on ne prenait pas la ville d’assaut, eh bien ! on l’affamerait. L’hiver serait dur à Münster. »

Début octobre 1534, sept fortins étaient achevés. Le système était avantageux, car il provoquait l’affaiblissement physique des assiégés. Sur le long terme, cette stratégie était imparable. Elle permettait en outre une économie de moyens humains : 7 sections de lansquenets furent « licenciées ». Le manque d’étanchéité des lignes fut compensé par la discipline. Six « apôtres » chargés d’aller propager la doctrine anabaptiste furent arrêtés. Wirich von Daun, chef de guerre pour le siège, finit par interdire aux lansquenets de franchir les fossés : toute relation entre les assiégés et assiégeants était empêchée, et l’étau se resserrait.

Deux caractères à l’épreuve : Wirich von Daun et le Prince-Évêque Franz von Waldeck.

Au perfectionnement du maillage tactique s’ajouta une intense activité diplomatique.

L’évêque, à ce titre, fut l’âme du siège. Seul personnage d’importance à en saisir les tenants et aboutissants, il n’eut de cesse de « relancer » ses alliés potentiels.

Il rechercha les sources de financements pour faire aboutir le siège. Entreprise de longue haleine que seul un homme persévérant pouvait mener. Le Prince de Saxe apporta son aide aux assiégeants : il proposait de couvrir un quart des frais du siège. La Diète de l’Empire décréta que les sept fortins seraient occupés par 3000 lansquenets, et qu’on creuserait un fossé entre les fortins.

En face, les habitants attendaient une extension de leur mouvement. Ils envoyèrent des prédicateurs à Amsterdam afin d’y organiser un « coup d’État ». Mais le projet échoua devant la vigilance des élites municipales. Voyant leur dernier espoir de survie s’envoler, ils se préparèrent au combat final avec un ennemi désigné comme le Mal.

Le Prince-Évêque Franz von Waldeck eut la chance de s’adjoindre un chef de guerre talentueux et tenace, Wirich von Daun. Tel un Luddendorf qui aurait vécu à la Renaissance, il se plaignait sans cesse qu’on ne lui donnait pas les moyens de faire la guerre. Il finit par convaincre Mgr von Waldeck d’installer deux redoutes entre le fossé de la ville et les remparts de la ville. Il empêcha les habitants de sortir leurs troupeaux de vaches. Il engagea des espions pour aller se renseigner sur la situation des assiégés.

Ce mélange de deux caractères fut décisif. Au 26 décembre 1535, l’isolement de la ville était complet.

La prise de la ville

Finalement, un menuisier nommé Gresbeck procure aux assiégeants le moyen d’en finir avec les insurgés. Ancien habitant de Münster, ses mobiles sont assez difficiles à cerner. Toujours resté réticent face aux discours des anabaptistes, il préfère passer dans l’autre camp.

Dans la nuit du 24 au 25 juin 1535, il guide deux capitaines et un conseiller de Trèves pour assurer que son plan est possible. Il a en effet proposé d’attaquer le point faible du dispositif défensif : la Porte de la Croix. La mission de reconnaissance réussit à convaincre les assiégeants. Une petite troupe de lansquenets assez hardie commandée par le capitaine Steding se charge ensuite de l’exécution du plan. On construit un pont mobile, à l’aide duquel on passera les voies d’eau. On se munie de grappins, d’échelles, et de cordes. A la tête de cinq cent hommes, le capitaine Steding enlève le bastion situé à proximité de la Porte de la Croix. A un moment, la situation des assiégeants fut incertaine, car le pont mobile s’effondra dans la rivière Aa. Et les habitants opposèrent une farouche résistance à l’incursion des lansquenets. Mais très vite, le savoir-faire professionnel et la discipline eurent raison d’une foule en haillons et affaiblie par des mois de blocus. La famine avait fait son œuvre. Les meneurs, dont le fameux « roi des derniers jours », Jean de Leyde, se rendirent aux troupes catholiques. L’évêque, Franz von Waldeck, avait tenu à bout de bras ce siège interminable.

Epilogue. Münster, première pierre de la Contre Réforme

Münster, la « perle de la Westphalie », qui s’était fait frondeuse, fut rendue au culte catholique, et mit tout son soin à être un fleuron de la Contre Réforme. Pendant trois siècles, le culte protestant y sera interdit. Les événements survenus entre 1534 et 1535 suscitèrent le rejet et le dégoût des chefs huguenots. Luther et Mélanchton désapprouvèrent l’expérience du mouvement anabaptiste à Münster. Héritier de tous les débordements propres aux réformes au XVIe siècle, l’exemple münsterois en constitua la face la plus violente et heureusement la moins durable.

Les derniers mois du règne de Jan de Leyde sont racontés par Marguerite Yourcenar dans son roman historique L’œuvre au noir.

Notes

(1) Barret/Gurgand, Le roi des derniers jours, Paris, Hachette, 1981. (2) Münster vient du mot latin « monasterium ». Le premier monastère date de Charlemagne. Liudger évangélisa les saxons (785-805), et fut le premier évêque du diocèse, lequel fut érigé en évêché (805). Par la suite, on construisit différents édifices, tels que la cathédrale Saint-Paul. (3) Barret/Gurgand, Le roi des derniers jours, p. 21. (4) Ou nommé aussi Bockold. Ancien tailleur. (5) Sur les injonctions de la Diète de Dulmen (14 février 1533), le Prince Évêque de Münster avait reconnu le luthéranisme.