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La démocratie et la guerre (3/3)

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La thèse marxiste des marchands de canons comme responsable de la guerre ne tient définitivement pas. Totalement abandonnée quand il s’agit d’expliquer les causes de la Première Guerre mondiale, comme celles des autres guerres, elle ne vaut pas plus pour les guerres actuelles. On peut classer les guerres en deux catégories : les guerres réalistes et les guerres idéalistes.

Les guerres réalistes sont celles qui sont menées pour des buts précis et matériels : éliminer un groupe humain, s’approprier un territoire ou des ressources. Ce sont généralement des guerres limitées dans le temps et dans l’espace, aussi bien que par le nombre de partenaires en jeu. Il y a des guerres réalistes concernant les îles du Pacifique entre la Chine, le Japon, la Russie et le Vietnam. Il y a des guerres réalistes en Amérique latine pour la possession de terres et la redéfinition des frontières. Ce sont souvent des guerres larvées, longues, mais sans affrontement direct. La négociation et la diplomatie essayent de l’emporter. Le réalisme conduit donc à l’équilibre et à la paix. La position réaliste de la guerre aboutit ainsi à une attitude de colombe (la paix), ou de serpent (la prudence), nullement de faucon ou de loup.
La guerre réaliste dévie lorsque des intervenants extérieurs se mêlent au conflit, brisant ainsi des équilibres qui ont pu être longs à tisser.

Les guerres idéalistes visent, quant à elles, des objectifs immatériels. Il s’agit généralement de propager des idées ou une vision de l’homme. Les Soviétiques ont longtemps donné l’impression de mener ce type de guerre, mais l’idéalisme (la défense du communisme), n’était que le prétexte à des objectifs beaucoup plus réalistes : contrôler des territoires, des pays, des ressources. Paradoxalement, l’URSS n’a pas provoqué de grands conflits, hormis la Deuxième Guerre mondiale, de par son alliance avec Hitler. Elle a beaucoup déstabilisé les pays, par la stratégie du foyer et de l’infiltration, mais s’est toujours débrouillée pour que ce soit les États unis qui attaquent, et non pas elle.

Force est de reconnaître que, dans ce temps long des années 1930-2013, c’est la démocratie qui s’est révélée l’élément le plus déstabilisateur de l’ordre mondial et le plus grand facteur de guerre. Non pas la démocratie au sens où nous l’entendons généralement, comme système politique, mais au sens où Tocqueville la définit, c’est-à-dire comme système social. La démocratie étant essentiellement un concept et une idée, elle a besoin de se répandre vers les autres pour exister. La démocratie est essentiellement impérialiste. Thucydide faisait déjà ce constat quand, écrivant la guerre du Péloponnèse, il constatait que la démocratie athénienne contrôlait un grand nombre de cités autrefois indépendant, afin de les protéger des Perses, mais que cette protection héritée des guerres médiques était devenue un asservissement, le trésor de la ligue de Délos, par ailleurs rapatrié à Athènes, servant désormais à mener des opérations militaires contre les cités qui cherchaient à recouvrer leur indépendance.

C’est aussi au nom de l’idéal que le président Wilson a bâti un ordre mondial qui n’a pas duré plus de vingt ans, et qui s’est effondré dans une guerre effroyable. L’ordre westphalien avait lui duré de 1648 à 1792, soit 150 ans, et l’ordre de Vienne, de 1815 à 1914. Ces visions géopolitiques fondées sur la réalité ont permis d’assurer la paix et la stabilité de l’Europe, et ont toutes les deux été détruites par des visions idéalistes plus fortes qu’eux. Quant à l’ordre idéaliste né de la guerre de 1939-1945, il est mort-né puisque la Guerre froide a commencé aussitôt. Ce n’est que la conscience réaliste des Européens, notamment De Gaulle et Adenauer, qui a permis à la partie ouest du continent d’éviter de nouvelles déchirures.

Que cherche-t-on vraiment à imposer et à exporter dans ces guerres où l’on défend la démocratie et les droits de l’homme, où l’on est prêt à déclencher des bombardements qui font des centaines de victimes, pour punir un régime d’avoir tué des centaines de personnes ? On semble revenu ici dans la vision humanitaire et généreuse qui a conduit à la politique coloniale. La guerre est menée pour développer les pays, c’est-à-dire pour leur assurer un régime, la démocratie, qui est aperçu comme étant le seul à même d’assurer le développement économique. Les faits ne semblent même pas ébranler l’enfermement idéaliste, puisque les exemples désastreux des précédentes interventions ne semblent pas freiner les ardeurs actuelles. Il est à cet égard élogieux de constater que l’on estime que l’opération militaire au Mali est finie parce que des élections ont eu lieu et qu’un président a été élu.

Puisque la politique est un combat, tout pays a besoin d’ennemi. Or les démocraties ne peuvent pas dire qu’elles font la guerre pour prendre des puits de pétrole, protéger des routes commerciales ou mettre la main sur des mines d’or. Il est nécessaire d’avoir une vision plus haute et plus noble de la guerre, moins égoïste et plus universelle, c’est-à-dire défendre des grands principes de l’humanité. La liberté, l’égalité, la protection des individus, voilà des principes nobles qui sont à la hauteur de ce que la démocratie veut construire. L’idéaliste n’est pas nécessairement de mauvaise foi, la cause défendue peut être pensée juste et sérieuse, il n’empêche qu’il se mue en loup ou en faucon, c’est-à-dire en animal guerrier et belliqueux.