Jean-Baptiste Noé

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L’outrance des commémorations

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Depuis plusieurs mois déjà ont commencé les commémorations du début de la Grande Guerre, alors même que celui-ci n’a pas encore commencé. Qu’allons-nous avoir ce 28 juin 2014 pour nous rappeler l’assassinat de Sarajevo ? Et ensuite la mort de Péguy, dans les champs mûrs de France. Et ensuite la mort d’Alain-Fournier, que tout collégien a lu. Et ensuite Verdun. Et ensuite les mutineries de 1917. Et ensuite la révolution bolchévique, dont il sera croustillant de voir quelle forme prendront les commémorations. Et ensuite la fin des combats et la victoire, que plus personne n’ose vraiment considérer comme une victoire.

Quelles sens aux commémorations ?

Personne ne s’interroge vraiment sur le sens de telles commémorations. Que veut-on commémorer ? La victoire sur l’Allemagne ? C’est politiquement incorrect depuis les grandes embrassades de la réconciliation. Si l’on devait ressortir des articles de journaux, des discours officiels pour montrer ce que les personnes de l’époque pensaient de l’Allemagne, nous pourrions être condamnés pour injures. La fin des Empires ? Il n’est pas certains que les peuples aient beaucoup gagnés à la dissolution politique de l’Autriche-Hongrie ou même de l’empire ottoman. Je suis surpris que personne ne s’interroge sur la trace géopolitique laissée par les Ottomans, dont l’empire correspond à l’actuelle zone de feu proche-orientale : Tunisie, Libye, Égypte, Palestine, Syrie, un bout de l’Irak, les Balkans, tous ces territoires et tous ces peuples ont été intégrés dans l’Empire ottoman et sont aujourd’hui en proie à des violences dont on ne voit pas la fin.
L’ex Autriche-Hongrie, incapable de se défendre dans sa multitude de petits États, a été presque entièrement absorbée par le communisme. Seule l’Autriche a réussi à rester du côté du monde libre. Un Empire maintenu et uni aurait eu les moyens de résister aussi bien à l’Allemagne qu’à l’URSS.

Une certaine mort de l’Europe

À la suite de Paul Valéry, nombreux sont ceux qui reconnaissent que l’Europe est morte ce 28 juin 1914. Ce qui est mort, ce n’est pas sa population, nous sommes aujourd’hui plus nombreux qu’en 1914, ce ne sont pas non plus ses industries et ses infrastructures, tout a été reconstruit, et nous sommes aujourd’hui plus puissants qu’en 1914. Ce qui a été atteint par les balles des tranchés, par les combats de boue et de sang, c’est la conscience même de l’Europe : ces peuples de civilisation se sont comportés comme des barbares.

On ne commémorera pas 1914 de la même façon dans l’ensemble des pays. La Grande Guerre, la Première Guerre mondiale, c’est la guerre des Français, comme le faisait remarquer avec justesse Jean-Baptiste Duroselle. C’est la guerre que la France a voulue depuis la défaite de 1871. C’est la guerre que les hommes politiques ont préparée, que les écrivains ont vantée, que l’éducation nationale a inculquée aux enfants. En rendant l’école obligatoire, Jules Ferry ne cherche pas à instruire les Français, il y avait déjà des écoles dans chaque village, et la grande majorité des enfants y allait. Ferry, et les républicains à sa suite, ont cherché à former des générations de soldats, des hommes prêts au sacrifice suprême, à coup de dictées patriotiques, de cours d’instruction physique et civique. Le million de morts à la guerre c’est, en quelque sorte, la grande victoire du ministère de l’instruction publique. Il fallait au moins trente ans de diffusion minutieuse de propagande et d’éducation républicaine pour former une génération prête à se faire tuer ; pour rien, pour le drapeau, pour l’Alsace. Une génération perdue dans cette guerre, que Louis Pergaud voyait comme la continuation et l’achèvement des guerres de la Révolution. Ce qui meurt en 1918, c’est le mythe républicain, le mythe de la Révolution, et une certaine gauche rattrapée puis dépassée par le mouvement socialiste. L’Europe s’est embrasée, mais la France a voulu régler ses comptes avec elle-même.

La pâte du politique

Jusqu’à quand commémorerons-nous le 11 novembre 1918, jusqu’à quand ce jour sera-t-il férié ? On ne commémore plus, chaque année, les batailles de Napoléon 1er. De même pour le 8 mai. Ses commémorations ont-elles encore leur place dans notre calendrier annuel ? D’autant que les valeurs que nous sommes censées admirer ce jour-là, patriotisme, sacrifice, esprit militaire, sont combattues les autres jours de l’année. Ces commémorations sont donc des parenthèses d’un monde qui ne veut pas complètement couper ce qu’il a été, sans vraiment y revenir et tout en s’en détachant. Des commémorations suivies par peu de monde, intéressant peu de personnes. La commémoration est du domaine de la politique, non de l’histoire. L’histoire et la politique ne font pas bon ménage, car la politique vit de mythes et d’événements fantasmés, quand l’historien s’accroche à la vérité, à la déconstruction des mythes et à la construction d’une pensée rationnelle et fiable. Si on enseigne l’histoire à l’école, c’est l’histoire écrite par les politiques, non analysée par les historiens. Notre discipline a toute sa place en France, mais une place ambiguë et mal assise. On pense qu’un peuple ne peut pas exister et survivre s’il n’a pas d’éléments fédérateurs, s’il n’a pas d’histoire commune. Depuis que l’histoire officielle a coupé les liens transcendantaux, depuis que Dieu est renié et que la politique est établie à la première place, il faut créer des mythes pour tisser du lien social et du vivre ensemble. On espère ainsi intégrer des peuples divers qui n’ont pas tellement de point commun entre eux. Les Français se passionnent pour l’histoire, je m’en réjouis, puissions-nous, à l’occasion de ces commémorations, leur offrir une histoire vraie, et non pas un roman dissout et digéré par la nécessité politique.

En 2014, nous commémorons les 100 ans du début de la guerre. Mais aussi les 40 ans de la mort de Georges Pompidou (1974), les 800 ans de la naissance de Saint-Louis et de la bataille de Bouvines (1214). Ces événements sont peu évoqués. On parlera de la bataille de la Marne, mais pas de Bouvines. On parlera de Foch et de Joffre, mais pas de Saint-Louis. L’histoire est sans cesse, dans les mains des nécessités politiques, un objet en perpétuelle reconstruction.