Jean-Baptiste Noé

Le site web d’un historien

jean Baptiste Noé sur Facebook Jean Baptiste Noé sur Twitter Jean Baptiste Noé sur Google+ Chaine Youtube de Jean-Baptiste Noe

L’anis du voyageur

Accueil > Articles > L’anis du voyageur

Chronique gastronomique

Venant de Badiane, l’anis s’est arrimé aux rivages provençaux. Pour autant, on le trouve dans certains vins, comme ceux issus du chenin ou du riesling. L’anis se retrouve ainsi sur les rivages fluviaux de la Loire et du Rhin, ayant quitté ses montagnes et sa mer. L’anis étoilé fait le charme du pastis. Ricard, bien sûr, écrase tout, comme le soleil de Marseille au mois d’août, à midi. Ricard s’impose, avec son arrosoir jaune, ses verres rectangulaires et sa boule que l’on fixe à la bouteille pour avoir la dose parfaite. À tel point que l’on ne dit plus que l’on boit un pastis, mais un Ricard, comme on se mouche avec un Kleenex ou que l’on conserve les aliments au Frigidaire. La marque s’impose comme un nom commun, elle qui est issue d’un nom propre. Paul Ricard a eu le génie pour sublimer le pastis artisanal bu dans sa Provence d’origine. Son fils, Patrick Ricard, a dilué le petit jaune dans des litres de whisky. Ricard est aujourd’hui la deuxième entreprise mondiale en termes de possession de marques de whisky, ce qui n’a rien d’anormal quand on sait que la France est le premier consommateur de cet alcool, devant l’Angleterre. Les Anglais se rattrapent en buvant plus de cognac que nous. Ce renversement culturel n’a pas encore touché le pastis : les gens du sud en boivent plus que les Lillois.

Jamais une boisson n’aura peut-être été autant internationale, et jamais elle n’aura autant été liée à un terroir, preuve que la mondialisation peut sublimer les racines locales. Quand on pense au pastis, on imagine les parties de boules, les controverses rocambolesques de César et de maître Panisse, le vieux port, Saint-Tropez, tout cet imaginaire que la littérature et le cinéma ont forgé dans notre inconscient. L’odeur de l’anis renvoie à la piscine, au ciel bleu, au pin parasol, au goût de résine qui s’échappe du tronc, aux effluves de la garrigue et aux dangers du maquis. A Buenos Aires, en plein hiver, en juillet, quand on se lasse du tango et de la nostalgie de Borges, on peut sortir la fiole de pastis que l’on a précieusement transportée dans son sac. Elle a traversé la douane, elle a échappé aux contrôles des frontières, elle nous donne des airs de contrebandiers, alors que l’on souhaite juste retrouver les arômes du pays. Le frigo de la chambre d’hôtel fournit aisément quelques glaçons et un peu d’eau fraîche. On trouve un grand verre. On y verse quelques centilitres de pastis. Aux odeurs reviennent la réglisse d’Haribo, l’anis étoilé de Manosque, la cardamome des dentelles de Montmirail, le poivre noir de Tunisie. La route des épices nous relie instantanément à la route imaginaire de nos rêves, de nos imaginations et de notre mémoire olfactive conservée depuis si longtemps dans des coffres de notre cerveau dont on ignore jusqu’à l’existence. Déjà reviennent les souvenirs oubliés, les fêtes et les repas de famille dont on avait oublié qu’elles avaient eu lieu. Ce sont les côtes d’agneau bues au bord de la plage, avec un rouge de Bandol, et des grains d’anis jetés abondamment sur elles lors de la cuisson.
Ce sont les rires bruyants de tel cousin mort, les propos chatoyants d’une personne disparue. La mémoire nous joue les tours qu’elle aime, celle de nous plonger dans les épisodes oubliés de notre vie, ces moments qui reviennent sans que nous le demandions, sans que nous le souhaitions. En regardant vers la mer, depuis le sud de l’Atlantique, en regardant vers la bouche du fleuve, par la fenêtre salie d’une tour d’hôtel en verre, on oublie Buenos Aires, le tango, les bruits des sirènes, les hurlements des ivrognes sortant des bars. On ne retrouve que le bruit insupportable des cigales sous les platanes, et ces frottements incessants nous sont désormais plaisants. On retrouve les atmosphères de cire d’abeille et de parquets cirés, qui grincent et nous réveillent, plus que les chiens qui aboient depuis leur enclos. On retrouve la saveur des collines, le danger des incendies d’été, les odeurs de brûlé des pins qui se consument et de la désolation d’un paysage ravagé par le feu.

Nous sommes venus en Argentine pour voyager, pour nous dépayser, pour découvrir une autre culture et une autre terre, et c’est la nôtre que nous trouvons, parce que nous n’avons pas pu nous dégager de nos arômes, de nos mémoires plus que quelques semaines. Les heures d’avion nous ont transportés en nous-mêmes. L’anis évoque les textes désabusés de Sénèque sur la vanité des voyages. Croyant s’échapper on redécouvre la fatuité de ne pas pouvoir sortir de soi, et de rester l’homme libre de notre histoire.

Article publié dans le magasine Tak.