Jean-Baptiste Noé

Le site web d’un historien

jean Baptiste Noé sur Facebook Jean Baptiste Noé sur Twitter Jean Baptiste Noé sur Google+ Chaine Youtube de Jean-Baptiste Noe

L’Europe du 28 juin

Accueil > Articles > L’Europe du 28 juin

Tout arrive, et le 28 juin 2014 nous commémorons le centenaire de l’assassinat de François-Ferdinand, héritier de la couronne d’Autriche-Hongrie. Les balles qui furent tirées ce jour-là à Sarajevo n’ont pas seulement tué un homme, mais, en déclenchant un conflit généralisé, une certaine vision de l’Europe.

Un siècle plus tard, l’Europe est plus riche qu’en 1914. Nous avons acquis un stade de développement économique jamais atteint. L’Europe est également en paix avec elle-même. 1914 ne fut que l’aboutissement de multiples crises et conflits qui auraient pu, déjà, déboucher sur une guerre. En 1905, France et Allemagne furent à deux doigts de prendre les armes parce que le Kaiser Guillaume II prononça un discours jugé trop osé à Tanger, cherchant à prendre possession du Maroc. En 1898, la crise de Fachoda, opposant la France et l’Angleterre pour le contrôle de ce poste militaire, manqua de peu de provoquer un conflit entre les deux pays. Aujourd’hui, plus personne en Europe de l’Ouest n’est prêt à se combattre pour Tanger ou Fachoda, et la France ne revendique plus la rive gauche du Rhin. L’Allemagne et la Russie ont cessé de vouloir se partager la Pologne, et l’Italie n’est plus le jouet des rivalités de puissance. Même la Guerre froide a pris fin, même l’ordre de Yalta est tombé, permettant à l’Europe de l’Est d’accéder à une paix jamais connue auparavant.

Nous sommes riches, nous sommes en paix, et pourtant nous ne sommes pas heureux. Partout en Europe se répand ce poison de la mélancolie, cette attitude fin de siècle, comme l’on disait à Paris dans les années 1890, ce spleen que magnifiait Baudelaire dans ses Fleurs du mal. Nous n’en finissons pas de nous engluer dans ce monde d’hier, cette Europe d’avant 1914, que Stefan Zweig voit comme un âge d’or et qui demeure comme le souvenir des Européens. L’Europe a toujours été ce Janus ambivalent, cultivant tout à la fois la force expansionniste et le culte de la modernité, et la mélancolie bravache des fins d’Empire. Nos entreprises triomphent dans le monde, notre territoire attire, notre culture reste un modèle, nos langues et nos livres sont parlés et sont lus, et nous cultivons le culte du déclin et de la crise. Cette passion mortuaire est-elle en train de prendre le pas sur l’instinct de vie ?

L’Europe semble avoir perdu l’espérance d’être elle-même. Témoin cette fécondité qui baisse dans tous les pays d’Europe, et de façon dramatique en Europe de l’Est. Le fait de ne pas avoir d’enfants peut s’expliquer par différents facteurs, mais le principal est une perte de confiance dans l’avenir (en France, le baby-boom a commencé en 1943, époque qui n’était pas particulièrement joyeuse). En France, le suicide est la deuxième cause de mortalité chez les 15-25 ans. Ce résultat dramatique signe l’échec sans précédent de nos politiques éducatives. Enfin, signe troublant de la perte de l’espoir, le refus de la transmission culturelle. Si on se gargarise d’histoire et de commémorations, c’est pour mieux figer le présent et empêcher la saine compréhension du passé. On laisse le patrimoine se délabrer et se détruire, on vide les manuels scolaires des dernières traces d’intelligence, on refuse même de reconnaître son histoire, composée d’ombres et de lumières, en accentuant sans cesse la repentance morbide.

Le 28 juin, nous commémorons Vidovdan, la bataille de Kosovo Polje en 1389, où les Serbes ont connu une lourde défaite contre les Ottomans. De cette défaite, ils ont fait un acte fondateur de leur nation, et de la bataille de Kosovo un jour de grandeur nationale. Beaucoup de peuples européens ont trouvé dans les défaites de quoi magnifier leur passé et leur futur. Aujourd’hui, nous n’arrivons plus qu’à rabaisser nos victoires. Puisse le centenaire de la Grande Guerre, qui s’ouvre ce 28 juin, aider les Européens à retrouver la fierté d’eux-mêmes, une fierté qui n’est pas agressive pour les autres peuples, afin de sortir de l’état de désespérance où ils baignent depuis longtemps. Le monde a aussi besoin de l’Europe !

Article paru sur le site de L’Opinion