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L’Eglise et le pouvoir

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Rendez à César

C’est un essai magistral et brillant que nous livre Françoise Hildesheimer, en grand connaisseur de l’histoire politique et religieuse de la France moderne. Auteur de plusieurs ouvrages sur Richelieu, Louis XIII et Descartes, l’historienne analyse ici les rapports entre le pouvoir temporel et le pouvoir spirituel tout au long du long moyen âge, entre le IVe et le XVIIIe siècle. Une histoire qui est faite de luttes et de jalousies et où l’on voit poindre des inflexions et des transformations. Une histoire où les deux parties on connut des victoires et des défaites (Templiers, Anagni, gallicanisme…) mais où, tels des frères jumeaux, ils ont sombré ensemble lors du grand chambardement de la Révolution.

La synthèse est toujours un exercice difficile, parce qu’il faut montrer les grandes lignes sans négliger les détails, parce qu’il faut choisir au risque de trahir. Ici, la synthèse est bien faite et bien menée. L’essai permet de décortiquer les relations entre le spirituel et le temporel, beaucoup plus complexe que les fables admises. Pour cela, il faut entrer dans les arcanes de la vie politique, judiciaire, ecclésiastique, ce qui suppose de maîtriser l’ensemble des éléments de la France et de l’Europe d’Ancien Régime. Par la période couverte, par la mise à jour historiographique, ce livre apporte beaucoup à notre compréhension et à notre connaissance de la formation de l’Europe politique.

C’est surtout la France qui est ici étudiée, même si l’auteur aborde également l’Empire et l’Italie, lieux où se forgent les rapports entre l’Église et le pouvoir. La question gallicane est particulièrement bien analysée : Françoise Hildesheimer nous en montre la naissance et le développement. Les rois de France ont voulu cette autonomie, portée notamment par Philippe IV et Guillaume de Nogaret, mais ils n’ont jamais été jusqu’à la rupture. Quand celle-ci intervient, c’est sous la Révolution. La politique religieuse de la Convention est à la fois l’aboutissement du gallicanisme et la victoire finale du jansénisme contre Rome. Mais, et c’est là le curieux paradoxe, cette politique d’annexion de l’Église par l’État signe la fin du gallicanisme et la victoire de l’ultramontanisme. Désormais, le pape est reconnu de tous et la liturgie qui s’impose en France est celle du missel romain.

Au cours de ces 1 400 ans d’histoire, l’auteur nous amène bien évidemment à l’essentiel.
À ce titre, la construction du pouvoir de l’Église conduit à l’émergence de deux piliers importants qui tissent encore nos États modernes, celui du droit et celui de la fiscalité. Le discours politique de l’Église s’accompagne d’une rénovation et d’une diffusion du droit. De par la laïcité, l’Église est distincte de l’État, donc elle écrit un droit qui lui est aussi différent. Cette distinction assure la liberté politique des personnes, car il y a alors concurrence dans le droit et donc recherche d’une meilleure juridiction possible.
De même pour la fiscalité. Celle de l’Église et des ecclésiastiques concurrence celle des seigneurs et des rois. Là aussi, il faut se montrer meilleur que les autres et ingénieux dans l’invention de nouvelles normes et de nouvelles taxes. C’est cette concurrence qui a assuré la liberté des personnes et permis le développement économique de l’Occident. Dans le conflit millénaire entre l’Église et le pouvoir, c’est parce que les deux sphères étaient distinctes sans être séparées qu’un espace de liberté a pu se construire en Occident.