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Chapitre 7

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Découvrez le chapitre 7 de l’Histoire du Vin & de l’Eglise. Ce chapitre est une étude de la présence des mots vigne et vin dans la Bible. C’est aussi une invitation à mieux connaître le texte biblique.

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Chapitre 7 Le vin dans l’Ancien Testament

Présence de la vigne

« Je suis la vraie vigne, et mon père est le vigneron ».

Par ces propos le Christ a rendu le plus beau service au monde viticole. Il a aussi défini l’assimilation forte entre Lui et la vigne, entre son sang et le vin. C’est ainsi que, deux mille ans après, sitôt élu par le collège cardinalice, le pape Benoît XVI a pu dire, face à la foule venue acclamer le nouveau pape : « Les cardinaux m’ont élu, moi, un simple et humble travailleur à la vigne du Seigneur. » Le fait que le pape se considère comme le vigneron de la vigne de Dieu témoigne de la forte imprégnation du symbole viticole dans le monde chrétien.

Mais d’où vient ce symbole ? D’où vient la vigne, si présente dans les textes des théologiens, les œuvres des peintres, et la liturgie même ? Pour le comprendre, il faut ouvrir la Bible, à la manière dont on débouche une bouteille, avec un mélange d’envie et de respect, de familiarité et de crainte. Ouvrir la Bible où se trouve tout, où du moins toutes les réponses aux questions que nous pouvons nous poser sur la place du vin dans la religion chrétienne.

Au commencement était le chaos, nous dit la Genèse, au commencement, il n’y avait rien. Puis Dieu créa le ciel et la terre, et toutes les plantes et tous les animaux, et jusqu’à l’homme. Dieu créa le monde et fut content de sa création. Dieu créa le monde et fit un jardin, « un paradis » en persan, où Il plaça l’homme et la femme. Et dans ce jardin tout était beau, tout était calme, luxe et volupté. L’homme et la femme étaient heureux. Mais Dieu leur défendit de manger du fruit de l’arbre de la connaissance, ce que, par manque de confiance, Adam et Eve faisant, ils chutèrent et provoquèrent le péché originel. La Bible n’est pas un livre de géomorphologie ou de paléontologie, ce n’est pas la peine d’y chercher des données sur la constitution de la Terre, nous ne les trouverions pas. La Bible est un livre poétique, imagé, mais aussi un livre historique et anthropologique. La Bible parle de l’homme et non pas des roches ou des planètes, n’essayons donc pas de lui attribuer des sens et des significations qu’elle n’a pas, contentons nous de comprendre déjà ce qu’elle nous dit. C’est pourquoi, en lisant le récit de la création, il ne faut pas y chercher des justifications ou des informations sur la formation de la Terre, mais comprendre que ce livre se place à un autre niveau.

A propos du fruit du jardin un malentendu demeure. Pour beaucoup il est acquis que ce fruit est une pomme. Eve aurait croqué la pomme et l’aurait ensuite offerte à Adam, ce que confirme l’expression « pomme d’Adam » et la croyance populaire. Pourtant, rien de tout cela n’est fondé. Le texte dit :

Et Dieu donna à l’homme cet ordre : " Tu peux manger de tous les arbres du jardin ; mais tu ne mangeras pas de l’arbre de la connaissance du bien et du mal, car le jour où tu en mangeras, tu mourras certainement. "

Il n’est pas question ici d’un pommier, mais de l’arbre de la connaissance. Sur l’essence de cet arbre aucun renseignement n’est fourni. Au moment où les deux hommes n’obéissent pas au conseil donné il est écrit ceci :

La femme vit que le fruit de l’arbre était bon à manger, agréable à la vue et désirable pour acquérir l’intelligence ; elle prit de son fruit et en mangea ; elle en donna aussi à son mari qui était avec elle, et il en mangea.

Nous le voyons là aussi, nulle mention de pomme. D’où vient alors l’association arbre de vie / pommier ? D’une confusion sur la traduction des mots. En latin fruit se dit pomma, et pomme malum, qui a donné mela en italien. Pomma désigne donc le fruit en général, et non pas la pomme, mais au fil du temps la pomme est devenu le symbole même du fruit . Pourquoi ? Parce qu’elle est ronde, signe de perfection, parce que les pommiers poussent en abondance, signe de fertilité. C’est donc par une association malheureuse que l’on a fait de l’arbre de la connaissance un pommier, et du fruit mangé, une pomme. Cela n’est d’ailleurs pas cohérent avec le texte de la Bible car nulle part ailleurs dans la Genèse il n’est question de pomme. Ce serait donc la seule et unique fois que ce fruit serait mentionné. Et pour cause, la pomme n’est pas un fruit du croissant fertile, ce vaste espace géographique où ont vécu les Hébreux et où fut écrit la Bible. D’après les recherches les plus récentes il semble que le pommier soit un fruit d’Asie centrale, et que ce n’est que bien plus tard qu’il fut connu par les Grecs et les Romains. Mais Abraham n’a jamais du manger de pomme de sa vie. Or le site du jardin étant situé entre le Tigre et l’Euphrate il n’est pas possible qu’il y ait eu des pommiers à l’époque d’Adam et Eve. Si ce n’est pas une pomme alors qu’est-ce ? Et bien le plus probable et le plus rationnel est que cet arbre soit une vigne. Pourquoi ? Parce que la vigne était fortement présente dans cette région du monde, qu’elle faisait partie de la culture et de la vie des populations locales. Raisons historiques donc. D’autre part, d’après les récentes recherches botaniques, la vigne serait apparue dans le Caucase en 6000 av. J.-C., pour ensuite se propager au Proche Orient actuel, puis dans tout le bassin méditerranéen. Lorsque la Genèse fut compilée et rédigée, aux alentours du VIIe siècle av. J.-C. cette plante était donc largement connue des populations locales.
A cette raison historique s’ajoute une raison symbolique et lexicographique. La vigne est une des plantes les plus citées dans la Bible. Surtout, comme nous le verrons par la suite, cette plante véhicule des symboles et des significations fortes, elle est toujours associée à l’histoire des hommes, à leur pérégrination et à leur découverte. C’est pour toutes ces raisons qu’il n’est pas illogique de penser que la vigne est l’arbre du fruit de la connaissance. C’est d’ailleurs une suggestion avancée par de nombreux auteurs, comme Jean-Robert Pitte dans son livre Le vin et le divin, qui écrit :

C’est pourquoi l’interprétation de la Genèse selon laquelle l’arbre de la connaissance du bien et du mal serait une vigne est si belle. Une fois le péché originel commis, Dieu laisse aux hommes la consolation de l’usage de cette plante et de la boisson qu’on en tire. Mieux même, Il leur confère une place centrale dans la Rédemption. Le Messie se compare à un cep dont ses disciples sont les sarments à qui il lègue l’eucharistie, mystère de son sang qui prend les apparences du vin.

Ainsi la Bible s’ouvre sur une vigne et elle se referme sur le même arbre, mais qui entre temps, après des siècles de marche et de lapidation des prophètes, est devenu l’arbre de vie :

Puis il me montra un fleuve d’eau de la vie, clair comme du cristal, jaillissant du trône de Dieu et de l’Agneau, au milieu de la rue de la ville ; et de part et d’autre du fleuve, des arbres de vie qui donnent douze fois leurs fruits, les rendant une fois par mois, et dont les feuilles servent à la guérison des nations .

Qu’est-ce donc que cet arbre de vie dont fait mention le dernier chapitre de l’Apocalypse si ce n’est la vigne ? Cet arbre qui fleurit perpétuellement et donne douze fois des fruits, cet arbre qui guérit les païens, cet arbre dont il faut avoir lavé sa robe pour en profiter et pouvoir entrer dans la Jérusalem céleste . Manger du fruit de l’arbre de la connaissance a provoqué l’expulsion du jardin, manger de l’arbre de la vie permettra d’entrer dans le jardin de la Jérusalem du ciel. Au début de son histoire la vigne exclue, et quand les hommes se sont purifiés sur terre elle assure leur salut. La vigne est donc l’arbre qui ouvre et qui clôt la Bible. Une lecture suivie montre aussi que la vigne est présente dans les autres livres bibliques, et cela de manière continue. Il y a des livres plus viticoles que d’autres, le premier étant celui d’Isaïe. Les occurrences de la vigne dans la Bible se partagent ainsi :

On le voit, avec 19 occurrences du mot vin et 21 de la vigne, le livre du prophète Isaïe est celui qui parle le plus de la vigne et du vin. Les autres livres en parlent beaucoup moins puisque le deuxième est le livre des Proverbes, qui ne contient que 12 mention du vin et 2 de la vigne, suivi de la Genèse, avec 11 mention du vin et 2 aussi de la vigne. Au total le mot vin apparaît 173 fois dans l’Ancien Testament, et la vigne 114, mais dans seulement six livres le vin est mentionné plus de 10 fois.

Dans le Nouveau Testament le rapport est différent. C’est Luc qui arrive en tête, avec 8 mentions du vin et 8 de la vigne, suivi de près par l’Apocalypse et ses 9 mentions du vin pour 2 de la vigne. Au total le vin est mentionné 41 fois et la vigne 32 fois, ce qui est bien moindre que dans l’Ancien Testament. Le ratio est d’ailleurs favorable à la première partie de la Bible puisque le vin apparaît en moyenne 3.9 fois dans les livres et 2.5 fois pour la vigne quand, dans le Nouveau Testament, le rapport est de 1.5 et 1.2 fois. Les auteurs du Nouveau Testament apparaissent donc moins prolifiques sur le sujet que leurs prédécesseurs, alors que c’est pourtant par les faits dont ils parlent que la vigne et le vin ont acquit leur signification si particulière.

Au-delà des chiffres, les mots

Au-delà des chiffres statistiques fournis par une recension détaillée de la Bible, il y a les mots auxquels ces chiffres font allusion. L’analyse des passages où les mots que nous cherchons apparaissent nous permet de mieux comprendre la signification à la fois historique, symbolique et cultuelle de la vigne et du vin. Il s’agit alors de recenser tous les passages où les mots vigne et vin sont cités pour établir une cartographie précise de leur présence et de leur signification dans la Bible. Nous commencerons par le début, à savoir la Genèse.

Et Noé bu le premier vin

Hormis le passage de l’arbre de la connaissance, où la vigne n’est pas citée, la première mention faite de cet arbre, et la première mention aussi du vin, apparaît lors de l’épisode de Noé. Le déluge est terminé, la terre est redevenue praticable et l’arche s’est échouée sur le sol. Comme pour le remercier de sa patience et de ses épreuves, et pour sceller avec lui une nouvelle alliance, Dieu offre à Noé une plante nouvelle, qu’il ne connaît pas mais qu’il va découvrir dans des circonstances un peu honteuses.

Noé, qui était cultivateur, commença à planter de la vigne. Ayant bu du vin, il s’enivra, et il se découvrit au milieu de sa tente. Cham, père de Canaan, vit la nudité de son père, et il alla le rapporter dehors à ses deux frères. Alors Sem avec Japhet prit le manteau de Noé et, l’ayant mis sur leurs épaules, ils marchèrent à reculons et couvrirent la nudité de leur père. Comme leur visage était tourné en arrière, ils ne virent pas la nudité de leur père. Lorsque Noé se réveilla de son ivresse, il apprit ce que lui avait fait son plus jeune fils, et il dit : Maudit soit Canaan ! Il sera pour ses frères le serviteur des serviteurs ! Puis il dit : « Béni soit, Dieu de Sem, et que Canaan soit son serviteur ! Que Dieu donne de l’espace à Japhet, qu’il habite dans les tentes de Sem, et que Canaan soit son serviteur !

Ce texte est fondamental, aussi bien pour notre civilisation que pour la compréhension du monde de la vigne. Après son long périple sur les flots, Noé retrouve la terre ferme. Le texte nous dit qu’il était cultivateur, c’est-à-dire sédentaire. Ce n’était pas un nomade comme les autres tribus de sa région, et comme le sera plus tard de nouveau Abraham. S’il était cultivateur cela signifie qu’il avait sa maison, son lopin de terre, sa grange où entreposer ses outils et ses récoltes. Nous trouvons là, dès la première phrase de ce passage, tout ce qui fait les caractéristiques de la vigne, à savoir la nécessité d’être sédentaire, et surtout l’attachement à un sol, à une terre. Lorsqu’Abraham reçut les trois visiteurs mystérieux il leur offrit comme nourriture des plats qu’il possédait, du veau et du lait, une nourriture de nomades sans pays habitués à marcher avec son bétail et à en tirer les ressources nourricières.

Dieu lui apparut aux chênes de Mambré, comme il était assis à l’entrée de la tente pendant la chaleur du jour, il leva les yeux et il regarda, et voici que trois hommes se tenaient debout devant lui. Dès qu’il les vit, il courut de l’entrée de la tente au-devant d’eux et, s’étant prosterné en terre, il dit : " Seigneur, si j’ai trouvé grâce à tes yeux, ne passe pas, je te prie, loin de ton serviteur. Permettez qu’on apporte un peu d’eau pour vous laver les pieds. Reposez-vous sous cet arbre ; je vais prendre un morceau de pain, vous fortifierez votre cœur et vous continuerez votre chemin ; car c’est pour cela que vous avez passé devant votre serviteur. " Ils répondirent : " Fais comme tu l’as dit." Abraham s’empressa de revenir dans la tente vers Sara, et il dit : " Vite, trois mesures de farine ; pétris et fais des gâteaux. " Puis Abraham courut au troupeau et, ayant pris un veau tendre et bon, il le donna au serviteur qui se hâta de l’apprêter. Il prit aussi du beurre et : du lait, avec le veau qu’on avait apprêté, et il les mit devant eux ; lui se tenait debout près d’eux sous l’arbre. Et ils mangèrent .

Abraham ne leur offre pas de vin, il ne peut en posséder puisque, se déplaçant sans cesse, il lui est impossible d’être attaché à une terre. Les Hébreux seront ainsi privé de vin jusqu’à leur arrivée au pays de Canaan. Là, les éclaireurs envoyés par Moïse pour s’informer sur la terre que Dieu leur a donné, rapportent, comme preuve de leur passage, une énorme grappe de raisin qu’ils doivent porter à deux.

Dieu parla à Moïse, en disant : « Envoie des hommes pour explorer le pays de Canaan, que je donne aux enfants d’Israël. Vous enverrez un homme par chacune des tribus patriarcales ; que tous soient des princes parmi eux. » Moïse les envoya du désert de Pharan, selon l’ordre de Dieu ; tous ces hommes étaient des chefs des enfants d’Israël. Moïse les envoya pour explorer le pays de Canaan ; il leur dit : « Montez là par le Négeb ; et vous monterez sur la montagne. Vous examinerez le pays, ce qu’il est, et le peuple qui l’habite, s’il est fort ou faible, peu nombreux ou considérable ; ce qu’est le pays où il habite, s’il est bon ou mauvais ; ce que sont les villes où il habite, si elles sont ouvertes ou fortifiées ; ce qu’est le sol, s’il est gras ou maigre, s’il y a des arbres ou non. Ayez bon courage, et prenez des fruits du pays. » C’était le temps des premiers raisins. Ils montèrent et explorèrent le pays, depuis le désert de Sin jusqu’à Rohob, sur le chemin d’Emath. Ils montèrent dans le Négeb et allèrent jusqu’à Hébron, où étaient Achiman, Sisaï et Tholmaï, enfants d’Enac. Hébron avait été bâtie sept ans avant Tanis d’Egypte. Arrivés à la vallée d’Escol, ils coupèrent une branche de vigne avec sa grappe de raisin, et ils la portèrent à deux au moyen d’une perche ; ils prirent aussi des grenades et des figues. On donna à ce lieu le nom de vallée d’Escol, à cause de la grappe que les enfants d’Israël y coupèrent.

La grappe d’Escol est le rêve de tout vigneron. Mais surtout nous voyons, dans ce texte, une profonde rupture historique. En entrant à Canaan les Hébreux rompent avec leur tradition séculaire de nomades et d’éleveurs de bétail pour devenir des cultivateurs et des vignerons. C’est un changement considérable dans leur histoire, un changement de mode de vie, de mode de culture, de mode de pensée. Désormais ce n’est plus une tribu aux semelles de vent mais un peuple attaché à une terre. Ce ne sont plus des voyageurs du désert, mais des habitants de Canaan. Et une nouvelle fois, comme récompense et comme signe du changement important de l’histoire de leur peuple, le Seigneur leur offre une grappe de raisin. S’ils maitrisaient le processus de vinification, quelle cuvée magnifique ils ont dû faire ! Avec Noé, avec Moïse, la vigne n’est pas un fruit anodin, d’ailleurs dans la Bible rien n’est anodin. La vigne, et le raisin qui en découle, est le signe de l’alliance avec Dieu et des mutations de l’histoire. Une alliance qui ne se fait pas dans la douleur mais dans la joie. Il est fort probable que Moïse a dû faire presser l’immense grappe d’Escol pour en tirer un jus abondant et sucré qui a commencé à fermenter au bout de quelques heures. Ce jus fermenté a dû être offert au peuple. Ce n’est pas encore un grand cru mais c’est déjà un vin nouveau bien sympathique. Quelle joie pour le peuple hébreu, après la fuite d’Egypte, la traversée de la mer Rouge, les quarante ans d’errance dans le désert, de pouvoir se nourrir d’autre chose que de la manne , certes nourriture divine, mais tout de même fort lassante. Quelle fête ce dut être dans le campement hébreu que cette soirée passée sous le ciel de Canaan à boire ce vin frais et joyeux, en pensant aux heures de gloire qu’il promettait aux palais réjouis et aux cœurs enivrés. Après l’amertume et la disette du désert la fraîcheur et la vivacité du vin nouveau étaient une grande promesse d’espérance.

Comme ce le fut pour Noé. Car même prévenu du déluge à venir il n’est pas certain que la cuisine de l’arche fut très variée ni très gouteuse. En descendant de son bateau le patriarche a dû trouver des lianes de vitis vinifera portant elles aussi d’abondantes grappes qui, pressées et foulées, ont pu produire ce vin nouveau. Malheureusement pour lui, n’étant pas habitué à consommer de l’alcool, et encore moins du vin, il n’a dû suffire que de quelques verres pour le rendre saoul et le plonger dans un sommeil profond. Ce que fit alors Cham le texte ne le dit pas. Il le vit certes, mais on se doute bien que ce n’est pas un simple regard qui lui valu la condamnation de Dieu. Le terme voir n’est utilisé que comme un terrible euphémisme pour signifier des actes contre nature, comme le feront plus tard les filles de Lot aussi à cause du vin. Ainsi ce texte nous montre t-il, au moment même où il est introduit dans l’histoire des hommes, la grande ambigüité du vin, source de plaisir et de joie, de liberté et d’évasion, mais aussi d’asservissement et de perte de soi.
Relisons l’épisode de Noé et voyons-y clairement toute la symbolique qui s’y découvre. Noé a jeté ses vêtements, il est nu. Il est nu comme l’étaient Adam et Eve avant de se perdre dans la désobéissance divine, il est nu comme le sera le Christ cloué à sa croix et dont la tunique est l’objet de dispute. Il est nu et Cham voit cette nudité, découvrant par là son origine, comme l’ont découvert ses premiers parents.

Et de cette origine sacrée il se moque et la détourne de sa fonction reproductrice, ce qui lui vaut un châtiment exemplaire. Au contraire, Sem et Japhet détournent leurs regards de leur père et le recouvrent de ses vêtements. Il le recouvre comme Adam revêt ses habits après avoir découvert lui-aussi qu’il était nu, et comme Joseph d’Arimathie recouvrent le corps nu du Christ de son linceul blanc . Cette symétrie profonde et structurante, ces jeux de miroirs entre les trois textes ne sont pas innocents. C’est la vigne qui a fait chuter l’homme en le détachant de Dieu et en l’amenant à la faute, c’est la vigne seule qui peut le sauver, une vigne où il lave ses vêtements impurs avant de rentrer triomphant dans la Jérusalem céleste, cette Jérusalem qui n’est rien d’autre que le Christ. Si sur terre il faut se couvrir pour expier nos péchés, au ciel plus aucun vêtement ne sera nécessaire, les corps seront transfigurés par la grâce, comme l’annonce déjà la transfiguration du Seigneur. L’épisode de Noé est donc une étape cruciale vers le chemin de la Rédemption. Il annonce l’effacement du péché originel grâce à l’incarnation et à la passion du Christ. Après avoir sauvé physiquement l’humanité Noé, par sa sieste lourde et pesante des après repas, annonce aux hommes l’essentiel, c’est-à-dire non pas leur salut physique mais leur salut moral, par le sang rédempteur du Messie.

Pas de vin pour Abraham

Pourtant, comme nous l’avons vu, la vigne disparait de la connaissance hébraïque. Pourquoi ? Parce que les peuples nomades ne peuvent la cultiver, et que les peuples sédentaires y préfèrent le blé ou l’orge, céréales nourrissantes avec lesquelles il est possible de faire non seulement une boisson alcoolisée –l’ancêtre de la bière- mais aussi de la farine et donc des produits solides comme des galettes et des gâteaux. Dès ses débuts la vigne due lutter contre son ennemie de toujours, la bière. Bière et vin ne se superposent guère, sauf peut-être en Alsace de nos jours, mais en règle générale là où se trouve la bière le vin fuit. Abraham dû donc se contenter de produits lactés fournis par ses chamelles ou ses juments, et peut être, de temps en temps, de quelques cervoises servies dans les oasis et les villes qu’il fréquentait. Quelle du être alors sa surprise lorsque le roi de Salem lui apporta du vin.

Melchisédech, roi de Salem, apporta du pain et du vin ; il était prêtre du Dieu Très-Haut. Il bénit Abram et dit : Béni soit Abram par le Dieu Très-Haut, qui a créé le ciel et la terre ! Béni soit le Dieu Très-Haut, qui a livré tes ennemis entre tes mains ! " Et Abram lui donna la dîme de tout.

Du pain et du vin. Dans cette évocation furtive et mystérieuse de Melchisédech, l’Eglise a toujours vu une préfiguration du Christ et de la messe. C’est une annonce des saintes espèces consacrées et des offrandes transfigurées. Le roi de Salem ne resta pas longtemps avec Abraham, mais nul doute que cette rencontre œnologique dû le marquer profondément, découvrant, peut être pour la première fois, les joies du vin. Quel cru Melchisédech lui a-t-il servi ? Un coteau de Salem, un vin de son royaume ? Hélas, le texte ne le dit pas mais pour le patriarche promis à une descendance innombrable ce vin dut avoir le parfum suave et délicieux des vins enjôleurs que l’on goûte pour la première fois. Le retour à son lait quotidien dut être rude, mais le privilège accordé par Dieu de tremper ses lèvres dans le calice est aussi pour Abraham une préfiguration du paradis céleste, un bref instant de joie et d’émotion pour lui permettre de voir toute la promesse de Dieu et les délices à venir, s’il accomplit avec abnégation et persévérance la mission que le Seigneur lui a incombé. Et lorsque Dieu vient à lui au chêne de Mambré, sous les apparences des trois voyageurs, Abraham ne peut lui offrir du vin mais seulement du lait. Pourquoi ? Parce que le vin est un don de Dieu, c’est Dieu qui offre le vin aux hommes et non pas les hommes à Dieu. Dans l’admirable échange du divin et de l’humain l’homme troque ses boissons frugales et archaïques contre le raffinement de la boisson divine, à savoir le vin.

Mais comme pour nous rappeler à quel point le vin, symbole même de la liberté, peut être une boisson mal utilisée, le rédacteur de la Genèse a placé, juste après l’épisode d’Abraham, celui de Lot, qui par bien des points rappelle les aventures de Noé.
L’ivresse de Lot
Lot, frère d’Abraham, connait un épisode troublant. Les villes de Sodome et Gomorrhe sont réduites en cendre car ses habitants se sont moqués de Dieu. Pour avoir regardé en arrière, et donc n’avoir pas voulu rompre avec le péché, la femme de Lot est changée en statue de sel. Il reste donc seul avec ses deux filles. Celles-ci ne peuvent se marier, donc elles se voient privées d’enfant et de descendance. Que vont-elles faire ? Elles enivrent leur père pour coucher avec lui et ainsi lui assurer des petits-fils.

Alors Dieu fit pleuvoir sur Sodome et sur Gomorrhe du soufre et du feu d’auprès de Dieu, du ciel. Il détruisit ces villes et toute la plaine, et tous les habitants des villes et les plantes de la terre. La femme de Lot regarda en arrière et devint une colonne de sel. Abraham se leva de bon matin et se rendit au lieu où il s’était tenu devant Dieu. Il regarda du côté de Sodome et de Gomorrhe, et sur toute l’étendue de la plaine, et il vit monter de la terre une fumée, comme la fumée d’une fournaise. Lorsque Dieu détruisit les villes de la plaine, il se souvint d’Abraham, et il fit échapper Lot au bouleversement, lorsqu’il bouleversa les villes où Lot habitait. Lot monta de Ségor et s’établit à la montagne, ayant avec lui ses deux filles, car il craignait de rester à Ségor ; et il habitait dans une caverne avec ses deux filles. L’aînée dit à la plus jeune : " Notre père est vieux, et il n’y a pas d’homme dans le pays pour venir vers nous, selon l’usage de tous les pays. Viens, faisons boire du vin à notre père et couchons avec lui, afin que nous conservions de notre père une postérité. " Elles firent donc boire du vin à leur père cette nuit-là, et l’aînée alla coucher avec son père, et il ne s’aperçut ni du coucher de sa fille ni de son lever. Le lendemain, l’aînée dit à la plus jeune : " Voici, j’ai couché la nuit dernière avec mon père ; faisons-lui boire du vin encore cette nuit, et va coucher avec lui afin que nous conservions de notre père une postérité ". Cette nuit-là encore elles firent boire du vin à leur père, et la cadette alla se coucher auprès de lui, et il ne s’aperçut ni de son coucher ni de son lever. Les deux filles de Lot devinrent enceintes de leur père. L’aînée mit au monde un fils, qu’elle nomma Moab : c’est le père des Moabites, qui existent jusqu’à ce jour. La cadette eut aussi un fils, qu’elle nomma Ben-Ammi : c’est le père des fils d’Ammon, qui existent jusqu’à ce jour.

La Bible n’est pas le livre le plus moral qui soit. Il fallu bien de la patience au Seigneur pour polir et civiliser son peuple afin de le faire sortir de ses pratiques barbares et transformer en perle cette rude pierre. Ici nous n’assistons pas seulement à une transgression mais à un retournement des valeurs. Le vin, symbole d’union à Dieu, symbole de libération, est détourné pour permettre aux filles de Lot de commettre un crime terrible, celui de l’inceste. Un crime commis à l’insu de Lot et sans qu’il s’en aperçoive. Alors que le vin est censé être une boisson qui rapproche de Dieu et qui procure un avant goût du paradis, ici les jeunes femmes s’en servent pour se détourner de Lui et s’enfoncer dans le péché. Ce vin d’où vient-il ? Probablement de Sodome ville dont elles sont originaires. Nous voyons bien ici comment le vin est lié à la sédentarisation. Abraham le nomade n’en possède pas, mais Lot le citadin y a accès et, à son départ, il a dû prendre quelques outres pleines pour les boire dans son périple. Ses filles connaissent donc aussi la boisson, comme elles connaissent ses effets, et savent par avance ce qu’elles peuvent obtenir de leur père. Si nous n’avons pas de mention du type de vin qui était fabriqué à Sodome ce texte est toutefois un document précieux pour l’histoire de la vigne et du vin. C’est aussi un beau message pour les hommes, car il leur montre combien ce produit fabuleux peut procurer de grands biens, ou au contraire causer de terribles maux.

Comment Jacob gagna un royaume avec du vin

Avec du vin Cham et les filles de Lot ont perdu leur dignité et se sont coupés de Dieu. Il en est d’autres, plus habiles, qui ont gagné un royaume avec un verre de vin. C’est l’histoire de deux frères, Jacob et Esaü, fils d’Isaac. Isaac le père veut bénir son fils ainé Esaü, mais avant cela il lui demande de lui préparer un plat qu’il affectionne, un régal, c’est-à-dire du gibier apprêté. Esaü part à la chasse pour trouver ce gibier. Pendant ce temps Rebecca, sa mère, qui veut obtenir la bénédiction pour son fils cadet, Jacob, prépare elle-même le plat et demande à Jacob de revêtir les habits de son frère. Il obéi et apporte le régal à Isaac qui ne se rend pas compte de la supercherie et le prend pour Jacob.

"C’est moi", répondit Jacob. Et Isaac dit : " Sers-moi, que je mange du gibier de mon fils et que mon âme te bénisse. " Jacob le servit, et il mangea ; il lui présenta aussi du vin, et il but. Alors Isaac, son père, lui dit : " Approche-toi donc et baise-moi, mon fils. " Jacob s’approcha et le baisa ; et Isaac sentit l’odeur de ses vêtements, et il le bénit en disant : " Voici, l’odeur de mon fils est comme l’odeur d’un champ qu’a béni Dieu. " Que Dieu te donne la rosée du ciel et les gras terroirs, et abondance de froment et de vin ! Que des peuples te servent, et que des nations se prosternent devant toi ! Sois le maître de tes frères, et que les fils de ta mère se prosternent devant to ! Maudit soit qui te maudira, et béni soit qui te bénira ! Isaac avait achevé de bénir Jacob, et Jacob venait de quitter Isaac, son père, lorsqu’Esaü, son frère, revint de la chasse. Il prépara, lui aussi, un bon plat, et l’apporta à son père ; et il dit à son père : " Que mon père se lève et mange de la chasse de son fils, afin que ton âme me bénisse. " Isaac, son père, lui dit : " Qui es-tu ? " Il répondit : " Je suis ton fils, ton premier-né, Esaü. " Isaac fut saisi d’une terreur extrême, et il dit : "Qui est donc celui qui a chassé du gibier et m’en a apporté ? J’ai mangé de tout avant que tu vinsses, et je l’ai béni ; et il sera béni en effet. " Lorsqu’Esaü eut entendu les paroles de son père, il jeta un grand cri, une plainte très amère, et il dit à son père : "Bénis-moi, moi aussi, mon père. " Isaac dit : " Ton frère est venu avec ruse, et il a pris ta bénédiction. "

Isaac est certes aveugle, ce qui l’a empêché de reconnaître Jacob, mais il est quand même stupéfiant qu’un père ne reconnaisse pas son fils. Quel rôle a joué ici le régal et le vin ? Le vieux Jacob aurait-il perdu sa raison à cause d’un abus de vin capiteux ? Le plat roboratif accompagné d’un bon vin a dû quelque peu lui endormir les sens et lui obscurcir le discernement. Jacob a été malin, il a compris qu’un bon repas peut davantage que des palabres et des discussions. Et lorsqu’Esaü rentre de la chasse, avec son gibier préparé pour son père, il ne peut que constater qu’il a perdu sa bénédiction . Cette bénédiction qu’Isaac donne est d’ailleurs très instructive. Il ne lui souhaite pas d’avoir une bonne épouse, ou de régner sur de nombreux royaumes, il invoque Dieu pour qu’il lui donne des bonnes terres et une abondance de production.

Que Dieu te donne la rosée du ciel et les gras terroirs, et abondance de froment et de vin !
Abondance de froment et de vin ! Oui, vraiment, nous ne sommes plus au temps d’Abraham, le vieux Isaac ne mesure plus la richesse à la taille du troupeau, comme dans sa jeunesse, mais au nombre de terres possédées et au quintal de production de céréales. Nous trouvons ici les deux éléments constitutifs de la civilisation de la Mésopotamie et de la Méditerranée : le froment et le vin, la céréale qui nourrit et le fruit qui réjouit. Pas de riz, pas de bière, la frontière alimentaire est très nette dans les paroles d’Isaac, c’est le froment qui fait la richesse. Il ne manque plus que l’olivier pour former la triade méditerranéenne que l’on trouve toujours aujourd’hui, de l’Espagne jusqu’en Israël. Ainsi, dans chaque épi de blé et chaque grappe de raisin mûries sur les bords de la grande bleue résonne encore l’écho de la parole ferme du patriarche, « Que le Seigneur te donne abondance de froment et de blé ! » Isaac, qui a connu, dans son printemps, les caravanes et les longues marches du désert, espère désormais pour son fils, à l’hiver de sa vie, que la nature fasse croître leurs terres et leur délivre ses fruits si prometteurs. D’ailleurs, il ne se contente pas de demander l’abondance, il demande aussi au Seigneur qu’Il leur accorde des « gras terroirs ». C’est donc qu’on a bien perçu déjà que certaines terres sont meilleures que d’autres, que certaines terres produisent davantage que d’autres, et donc que la richesse ne vient pas seulement de la quantité de terre possédée, mais aussi de la qualité de ces terres. Déjà la notion de terroir, dans ce très vieux texte biblique, une notion qui est promise à un long développement et qui témoigne surtout de la grande maîtrise agronomique des Hébreux capables déjà de repérer et de mettre en valeur les meilleurs sols.

Depuis Noé, dans cette genèse du peuple hébreu qui est aussi la genèse de l’humanité, que de chemin parcouru, que de connaissances agronomiques et culturales accumulées, perfectionnées et transmises, que de découvertes. Les hommes n’ont pas attendu le XIXe siècle pour développer la technique, déjà ici, 1800 ans avant le Christ, il y avait des ruptures et des modernités, des avancés techniques considérables, peut être moins spectaculaires que celles que nous avons connues depuis deux siècles mais sûrement tout aussi utile et profitable aux hommes. L’histoire a commencé très tôt, et les progrès aussi. Ce n’est pas parce que nous n’avons que peu d’éléments et de sources qu’il ne s’est rien passé. Certes la Bible est parcellaire et l’archéologie donne peu d’information, mais à travers ces textes nous voyons très bien comment, déjà du temps d’Isaac, on savait reconnaître les grands crus et sélectionner les meilleurs vins. Pour l’histoire des Hébreux et pour l’histoire du vin c’est une grande aventure qui débute.

Exode d’un peuple, exode du vin

Après les belles promesses de la Genèse, l’Exode se révèle décevant ; la vigne est mentionnée seulement deux fois. C’est peu, mais les deux citations nous apprennent beaucoup sur les coutumes des Hébreux car elles fixent des points de droit.

Si un homme fait du dégât dans un champ ou dans une vigne, en laissant son bétail brouter le champ d’autrui, il donnera en dédommagement le meilleur de son champ et le meilleur de sa vigne.

Ce passage s’insère dans une succession de lois que Dieu donne aux Hébreux par l’intermédiaire de Moïse. On trouve des lois sur l’homicide, sur les rapports avec les esclaves, sur le commerce. C’est donc un passage de la vie quotidienne qui nous montre comment les Hébreux vivaient en ce temps. Ici s’exprime une simple règle de bon sens, si un berger laisse imprudemment brouter son bétail dans le champ du voisin, il doit le dédommager en lui donnant l’équivalent de ce qui a été perdu. C’est d’ailleurs une des raisons pour lesquelles, comme nous le verrons plus tard, les vignes seront closes de murets de pierre, justement pour éviter les irruptions intempestives du bétail.

La septième année, tu laisseras et abandonneras [le produit de ta terre] ; et les indigents de ton peuple les mangeront, et les bêtes des champs mangeront ce qui restera. Tu feras de même pour tes vignes et les oliviers.

Ici encore nous rencontrons un précepte divin, celui de laisser aux pauvres, tous les sept ans, le produit de sa terre, pour qu’ils puissent le consommer. C’est une manière habile de leur offrir de la nourriture, et on peut tout à fait penser que toutes les récoltes dues ne tombant pas en même temps il devait y avoir un roulement des produits offerts aux pauvres, ce qui permettait d’assurer continuellement une partie de leur subsistance. Nous retrouvons ici la trinité culturale : blé, vigne, olivier, à la fois ce qui est le plus cultivé et ce qui rapporte le plus, ainsi que ce qui est le plus consommé.

Mais la Bible est un livre aux mille livres. C’est donc ainsi que l’on peut passer de versets juridiques à des proverbes traitant, entre autre, du vin et de ses attraits.

Proverbes viticoles

D’abord un conseil pour augmenter ses revenus agraires :

Fais honneur à Dieu de tes biens, des prémices de tout ton revenu. Alors tes greniers seront abondamment remplis ; et tes cuves déborderont de vin nouveau.

Ce qui est intéressant ici c’est de voir la mention des cuves, ce qui nous renseigne quelque peu sur les méthodes culturales, ainsi que l’attrait du vin nouveau, qui est un vin de vie et de joie, un vin que l’on aime avoir car il annonce la richesse, surtout à une époque où le vin ne se conserve pas. Mais à l’opposé de ces versets joyeux et agréables sur le vin on en trouve d’autres, dans le même livre, qui s’attache à en montrer les dangers, ou bien à l’associer à des éléments négatifs. C’est ainsi que nous trouvons ces trois passages fort peu réjouissants :

Car ils mangent le pain du crime, ils boivent le vin de la violence.
Le vin est moqueur, les boissons fermentées tumultueuses ; quiconque s’y adonne n’est pas sage.
Celui qui aime la joie sera indigent ; celui qui aime le vin et l’huile parfumée ne s’enrichit pas.

Le passage le plus réprobateur se trouvant au chapitre 23 :

Pour qui les ah ? Pour qui les hélas ? Pour qui les disputes ? Pour qui les murmures ? Pour qui les blessures sans raison ? Pour qui les yeux rouges ?... Pour ceux qui s’attardent auprès du vin, pour ceux qui vont goûter du vin aromatisé. Ne regarde pas le vin : comme il est vermeil ; comme il donne son éclat dans la coupe, comme il coule aisément. Il finit par mordre comme un serpent, et par piquer comme un basilic . Tes yeux se porteront sur des étrangères, et ton cœur tiendra des discours pervers. Tu seras comme un homme couché au milieu de la mer, comme un homme endormi au sommet d’un mât. « On m’a frappé... Je n’ai point de mal ! On m’a battu... Je ne sens rien !... Quand me réveillerai-je ?... Il m’en faut encore ! »

Pour finir chapitre 31 avec un sage conseil donné aux rois et aux dirigeants : celui de ne pas boire de vin !

Ce n’est point aux rois, Lamuel, ce n’est point aux rois de boire du vin, ni aux puissants de rechercher les liqueurs fermentées : de peur qu’en buvant ils n’oublient la loi, et ne faussent le droit de tous les malheureux. Donnez des liqueurs fortes à celui qui périt, et du vin à celui dont l’âme est remplie d’amertume : qu’il boive, et qu’il oublie sa misère, et qu’il ne se souvienne plus de ses peines.

Du « vin nouveau » nous sommes passés au « vin de la violence », du vin de joie au « vin moqueur », que de changement ! Ces textes montrent très bien l’ambivalence du vin, qui est et reste une boisson alcoolisée. Oui boisson de joie, boisson de civilisation, mais boisson terrible pour celui qui boit trop, pour celui qui, laissant là l’amateur et le dégustateur devient un alcoolique, voire un ivrogne. Nous verrons plus loin des passages terribles où le vin et les boissons fermentées jouèrent des tours à ceux qui en abusèrent. On se souvient ici aussi de Philippe II et d’Alexandre, grands rois mais terribles buveurs, qui poussèrent des colères irrationnelles dans les banquets et en vinrent même à tuer leurs amis sous les coups de la boisson. Il faut d’ailleurs noter que le vin n’est pas seul en cause mais qu’il est associé à d’autres boissons alcoolisées dénommées sous le terme de boissons fermentées. Ces boissons peuvent être variées : ce peut être des boissons à base de céréales, comme l’orge, mais aussi des boissons issues de fruit. Dans cette région chaude les grappes comme les fruits sont très riches en sucre, donc elles donnent beaucoup d’alcool , ce qui peut provoquer des beuveries terribles. Quel degré alcoolique pouvait-on atteindre ? C’est une question que l’historien se pose. Aujourd’hui la plupart des vins tournent autour de 12°/13°, la fourchette allant de 10° à 15°. Mais on trouve des alcools beaucoup plus forts, notamment les whiskeys et l’eau-de-vie, comme les cognac et les armagnac. De tels produits n’existaient pas à l’époque des Hébreux car pour les produire il est nécessaire d’utiliser un alambic, appareil qui n’apparaît qu’au IXe siècle en Perse, avant d’être diffusé dans le bassin méditerranéen. Alors, longtemps, le vin est resté la boisson la plus alcoolisée qui soit .

Le chapitre 23 décrit bien tous les symptômes de l’ivresse : disputes, blessures, colère, grossièretés envers les femmes et comportement immoral. La comparaison avec un homme couché sur le pont d’un navire est tout à fait pertinente pour décrire les sentiments que ressent l’homme ivre. Mais dans le même temps il dresse aussi le discours œnologique qui devait être celui des hommes de l’époque :

Ne regarde pas le vin : comme il est vermeil ; comme il donne son éclat dans la coupe, comme il coule aisément.

N’est-ce pas ce que tout œnophile pratique de nos jours : observer la robe du vin, son éclat, la fluidité de sa texture ? Le discours actuel n’est donc pas nouveau. Quant aux types de vins consommés cela nous renseigne aussi beaucoup. On apprend déjà que c’est du vin « vermeil », donc rouge, mais aussi qu’il est aromatisé, ce qui rejoint parfaitement l’usage antique de la consommation du vin, déjà trouvé chez les Grecs et les Romains. En lisant ces textes il semblerait que nous rencontrions deux types de vins différents, le vin nouveau et le vin aromatique. Le vin nouveau étant frais, plein de vie sous l’effet de la fermentation, avec des présences de bulles de gaz, alors que le vin aromatisé est plus lourd, plus capiteux, plus complexe aussi. Il est tout à fait possible que les rajouts de poix ou d’aromates renforcent son côté alcoolique et lui confère une puissance que ne possède pas le vin nouveau.

Au chapitre 31 le vin est paré de vertus médicinales : il fait oublier ses misères à celui qui le boit et qui déprime. Un médicament qui est surtout une drogue et qui fait penser déjà à l’ivrogne du Petit Prince qui boit pour oublier qu’il boit. Le vin obscurci la raison, perturbe le sain jugement, empêche de prendre des décisions correctes, c’est pourquoi l’auteur le déconseille aux rois. Nous avons là un phénomène typique que nous rencontrons hélas de nouveau : face aux dangers du vin c’est l’abstinence qui est prônée, et non pas la raison et la mesure. C’est un grand manque de confiance dans l’homme et dans ses capacités de discernement.

Il est toutefois logique de mettre en garde contre les dangers d’un vin mal maîtrisé, ce qu’apprendront des personnages bibliques à leurs dépends. Mais afin d’éviter les conséquences funestes l’Ecclésiastique préfère mettre en garde ses lecteurs.

Ne t’assois jamais auprès d’une femme mariée, [ne t’accoude pas à table avec elle], et ne bois pas avec elle le vin dans des banquets, de peur que ton âme ne se tourne vers elle, et que la passion ne t’entraîne à ta perte. N’abandonne pas un vieil ami, car le nouveau ne le vaudra pas. Vin nouveau, nouvel ami ; qu’il vieillisse, et tu le boiras avec plaisir.

La comparaison du vin avec l’ami est judicieuse et rappelle comment les plus grands hommes mettent du temps à se révéler et à s’ouvrir. Mais le discours moral ne s’arrête pas là et aborde également les questions de la tempérance.

L’ouvrier adonné au vin ne s’enrichira pas ; celui qui ne soigne pas le peu qu’il a tombera bientôt dans la ruine. Le vin et les femmes égarent les hommes intelligents, et celui qui s’attache aux courtisanes est un imprudent.

Leçons de vie intemporelles qui ont traversé les temps de l’Ecclésiastique. Mais un autre livre, celui de l’Ecclésiaste, évoque lui au contraire les bienfaits du vin :

On fait des repas pour goûter le plaisir ; le vin rend la vie joyeuse, et l’argent répond à tout !

Le vin rend la vie joyeuse ! Voilà qui rappelle une célèbre réclame des années 1950 où l’on voyait un Français bras dessus bras dessous avec une Française devant une carte de France en forme de grappes de raisin, l’air heureux et content de vivre, et cette joie devait émaner du vin qu’ils buvaient puisque la légende disait : « Buvez du vin et vivez joyeux ! » Aujourd’hui, ayant rompu avec les préceptes millénaires de l’Ecclésiaste, la publicité dit exactement l’inverse, et de tels panneaux seraient prohibés. La Bible reste donc un livre hautement subversif puisqu’elle nous invite à profiter de la vraie vie, à être heureux, et à boire du vin.

Va, mange avec joie ton pain et bois ton vin d’un cœur content, puisque déjà Dieu se montre favorable à tes œuvres.

Boire son vin « d’un cœur content », qui donc pourrait ne pas adhérer à ce programme ? Il ne manque plus que le pot lyonnais, les cochonnailles et les nappes à carreaux rouges et blancs pour réaliser un tel programme de joie dans la simplicité. Boire son vin « d’un cœur content », nombreux sont les personnages de la Bible qui auraient aimé le faire, surtout lorsque, pour eux, les événements se sont montrés bien contraire.

Des lions au vin, Daniel

Le livre de Daniel nous donne l’occasion d’aborder le vin sous un angle très pratique car l’on voit beaucoup de gens en consommer.

La troisième armée du règne de Joachim, roi de Juda, Nabuchodonosor, roi de Babylone, vint contre Jérusalem et l’assiégea. Le Seigneur livra entre ses mains Joachim, roi de Juda, et une partie des vases de la maison de Dieu ; et il les emporta au pays de Sennar, dans la maison de son dieu, et il déposa les vases dans le trésor de son dieu. Le roi dit à Asphenez, chef de ses eunuques, d’amener d’entre les enfants d’Israël, de la race royale ou de la noblesse, des jeunes gens sans aucun défaut, beaux de figure, doués de toutes sortes de talents, instruits et intelligents, pleins de vigueur, pour qu’ils se tinssent dans le palais du roi et qu’on leur enseignât la littérature et la langue des Chaldéens.
Le roi leur assigna pour chaque jour une portion des mets royaux et du vin dont il buvait, afin que, ayant été élevés pendant trois ans, ils se tinssent au bout de ce temps devant le roi. Daniel résolut en son cœur de ne pas se souiller par les mets du roi et par le vin dont il buvait, et il demanda au chef des eunuques de ne pas l’obliger à se souiller. Et Dieu fit trouver à Daniel grâce et faveur auprès du chef des eunuques. Le chef des eunuques dit à Daniel : " Je crains le roi, mon maître, qui a fixé ce que vous devez manger et boire ; car pourquoi verrait-il vos visages plus défaits que ceux des jeunes gens de votre âge ? Vous mettriez en danger ma tête auprès du roi." Alors Daniel dit au maître d’hôtel, que le chef des eunuques avait établi sur Daniel, Ananias, Misaël et Azarias " Fais, je te prie, un essai avec tes serviteurs pendant dix jours, et qu’on nous donne des légumes à manger et de l’eau à boire. Après cela, tu regarderas nos visages et le visage des jeunes gens qui mangent les mets du roi, et, selon que tu auras vu, tu agiras avec tes serviteurs." Il consentit à leur demande et les éprouva pendant dix jours. Au bout de dix jours, ils se trouvèrent avoir meilleur visage et plus d’embonpoint que tous les jeunes gens qui mangeaient les mets du roi. Et le maître d’hôtel emportait les mets et le vin qu’ils devaient boire, et leur donnait des légumes. À ces jeunes gens, à tous les quatre, Dieu donna du savoir et de l’habileté dans toute la littérature et en toute sagesse, et Daniel avait l’intelligence de toutes sortes de visions et de songes.

Ainsi le roi fait servir à ses protégés de la viande et du vin pour qu’ils aient bonne figure et belle apparence. Ce n’est que par une grâce spéciale que Daniel peut être plus rond et avoir plus belle mine que les autres en buvant de l’eau et en mangeant des légumes, normalement, comme le craint Asphenez, Daniel devrait dépérir. Cela nous montre l’importance de la place du vin dans la nourriture perse, une place qui a totalement disparue depuis l’arrivée de l’islam.

Un autre épisode, qui illustre très bien le chapitre 31 des Proverbes, met en scène Baltasar, désormais roi de Perse.

Le roi Baltasar fit un grand festin à mille de ses princes, et en présence de ces mille il but du vin. Excité par le vin, Baltasar fit apporter les vases d’or et d’argent que Nabuchodonosor, son père, avait enlevés du temple qui est à Jérusalem, afin que le roi et ses princes, ses femmes et ses concubines , s’en servissent pour boire. Alors on apporta les vases d’or qui avaient été enlevés du temple de la maison de Dieu qui est à Jérusalem, et le roi et ses princes, ses femmes et ses concubines s’en servirent pour boire. Ils burent du vin, et ils louèrent les dieux d’or et d’argent, d’airain, de fer, de bois et de pierre.

Ivre et ayant perdu toute raison, le roi profane les vases sacrés volés au temple lors de la prise de Jérusalem. Ces vases qui servent à honorer Dieu sont détournés pour être utilisés à l’orgie du roi païen. Encore plus saoul et ivre, le roi et ses compagnons blasphèment et se complaisent dans de faux dieux, comme jadis les Hébreux face au veau d’or. Un tel crime lui coutera cher et amènera la désolation sur son pays.

Un échanson nommé Néhémie

Un passage fort amusant au sujet du vin se trouve dans le livre de Néhémie.

Au mois de Nisan, la vingtième année du roi Artaxerxés, comme le vin était devant lui, je pris le vin et je l’offris au roi, et je tâchai de n’être pas triste en sa présence. Le roi me dit : "Pourquoi ton visage est-il triste, puisque tu n’es pas malade ? Ce ne peut être qu’une tristesse de cœur." Je fus très effrayé et je répondis au roi : "Que le roi vive éternellement ! Comment mon visage ne serait-il pas triste, lorsque la ville où sont les sépulcres de mes pères est dévastée et que ses portes sont consumées par le feu ?" Et le roi me dit : "Que veux-tu demander ?" Je priai le Dieu du ciel, et je répondis au roi : "Si le roi le trouve bon, et si ton serviteur t’est agréable, je demande que tu m’envoies en Juda, vers la ville des sépulcres de mes pères, pour que je la rebâtisse." Et le roi me dit, la reine étant assise près de lui : "jusqu’à quand durera ton voyage, et quand reviendras-tu ?" Il plut au roi de m’envoyer et je lui fixai un temps. Puis je dis au roi : "Si le roi le trouve bon, qu’on me donne des lettres pour les gouverneurs d’au delà du fleuve, afin qu’ils me laissent passer jusqu’à ce que j’arrive en Juda, et une lettre pour Asaph, garde de la forêt qui appartient au roi, afin qu’il me fournisse du bois pour mettre des poutres aux portes de la forteresse qui est proche du temple, pour la muraille de la ville et pour la maison où je me retirerai." Et le roi me donna ces lettres, car la main favorable de mon Dieu était sur moi.

On mesure mal l’impertinence de Néhémie et le grand risque qu’il prend à parler ainsi au roi. On ne plaisante pas au sujet des tombeaux, ni des sépultures à donner à ses pères. Si Néhémie est triste face aux dévastations, comment pourrait-il se plaindre au roi car c’est lui qui mène cette politique. La hardiesse du jeune échanson de la cour est grande, plus que sa place c’est sa tête qu’il met en jeu. Heureusement il a à sa disposition un atout magistral : le vin. Ce vin qu’il sert au roi ne peut que le détendre et lui ouvrir l’esprit ; tous les diplomates savent bien que rien ne vaut un bon repas et un vin comme il faut pour aborder en toute sérénité des négociations difficiles. Quel est donc ce vin que bu Artaxerxés ? Le texte ne le dit pas, mais il fut un succès puisque non seulement Néhémie ne fut pas mis à mort, mais en plus sa requête fut exaucée. Bienheureux échanson qui a compris que c’était là un des postes les plus stratégiques de la cour.

Le vin ne sert pas que pour les repas, dans bien des cas il sert aussi de monnaie d’échange et d’intérêt lors de prêts.

Moi aussi, mes frères et mes serviteurs, nous leur avons prêté de l’argent et du blé. Faisons l’abandon de cette dette. Rendez-leur donc aujourd’hui leurs champs, leurs vignes, leurs oliviers et leurs maisons, et le centième de l’argent, du vin nouveau et de l’huile que vous avez exigé d’eux comme intérêt." Les anciens gouverneurs qui m’avaient précédé accablaient le peuple et recevaient de lui du pain et du vin, outre quarante sicles d’argent ; leurs serviteurs mêmes opprimaient le peuple ; mais moi, je n’ai point agi de la sorte, par crainte de Dieu. Voici ce qu’on préparait pour chaque jour : un bœuf, six moutons choisis, de la volaille étaient préparés à mes frais, et, tous les dix jours, tout le vin nécessaire, en abondance. Malgré cela, je n’ai pas réclamé le pain du gouverneur, parce que les travaux pesaient lourdement sur ce peuple.

Une nouvelle fois ce texte illustre la triade méditerranéenne que nous avons déjà tant de fois rencontrée. Comme gage : blé, vin, olive, le fondement de l’économie agricole, donc de l’économie, la richesse d’un pays, comme le pétrole aujourd’hui ou les produits high-tech. On ne se rend probablement plus très bien compte de la valeur de ces produits, et de la richesse qu’ils apportent au pays et aux personnes qui les possèdent, pourtant leur mention est récurrente tout au long de la Bible, que ce soit dans les royaumes de Juda, d’Israël ou de Perse. La vigne est bien, avec le blé et l’olivier, la grande richesse de ces pays, la source de la puissance et de la grandeur. Ils permettent non seulement de nourrir tout un peuple, mais aussi, revendu, de rapporter beaucoup d’argent, pour entretenir une armée. Ce sont d’ailleurs ces produits que l’on offre en offrande à Dieu dans son temple, comme le mentionne, entre autre, le chapitre 10.

Car les enfants d’Israël et les fils de Lévi apporteront dans les chambres l’offrande du blé, du vin nouveau et de l’huile ; là sont les ustensiles du sanctuaire, et se tiennent les prêtres qui font le service, les portiers et les chantres.

La richesse apportée par ces biens est si grande que les marchands n’hésitent pas à profaner le jour du sabbat pour les apporter à Jérusalem et pour les vendre, ce que ne cesse de récriminer Néhémie.

En ce temps là, je vis en Juda des hommes qui foulaient au pressoir pendant le sabbat, qui rentraient des gerbes, chargeaient sur des ânes même du vin, des raisins, des figues et toutes sortes de fardeaux qu’ils introduisaient à Jérusalem le jour du sabbat. Je leur donnais des avertissements lorsqu’ils vendaient leurs denrées. De même les Tyriens demeurant à Jérusalem, apportaient du poisson et toutes sortes de marchandises, et les vendaient le jour du sabbat, aux fils de Juda et dans Jérusalem. J’adressai des réprimandes aux grands de Juda et je leur dis : "Quelle est cette mauvaise action que vous faites, en profanant le jour du sabbat ? N’est-ce pas ainsi qu’ont agi vos pères, et n’est-ce pas à cause de cela que notre Dieu a fait venir tous ces malheurs sur nous et sur cette ville ? Et vous augmentez encore sa colère contre Israël en profanant le sabbat !..."

Poissons, figues, grappes, vin, autant de précieuses marchandises que les commerçants se pressent d’apporter dans la capitale du royaume de Juda pour en fournir les marchés et les vendre, oubliant, ou négligeant, le commandement divin qui demande de se reposer et de ne pas travailler le jour du sabbat. A vouloir gagner trop d’or les marchands risquent de perdre leur âme et d’attirer sur eux la colère de Dieu, ce que Néhémie, tout juste rentré de l’exil à Babylone, ne veut pas connaître de nouveau.

Néhémie a bien utilisé la bouteille pour se sortir d’une situation difficile. Mais dans la Bible il n’est pas le seul personnage à avoir utilisé le vin comme arme. L’épisode le plus célèbre est sûrement celui de Judith et d’Holopherne. Pour vaincre le géant terrifiant Judith lui fait boire beaucoup de vin, afin de le rendre ivre et de pouvoir ensuite le tuer.

Alors Holopherne ordonna qu’on fît entrer Judith sous la tente où étaient déposés ses trésors, afin qu’elle y demeurât et il régla ce qu’on devait lui donner de sa table. Judith lui répondit : " Je ne puis manger maintenant des choses que tu commandes qu’on me donne, de peur de me rendre coupable d’un péché ; je mangerai de ce que j’ai apporté pour moi. " Holopherne lui dit : " Quand les vivres que tu as apportés seront épuisés, que ferons-nous pour toi ?" " Seigneur, répondit Judith, je jure par ta vie que ta servante n’aura pas consommé toutes ces provisions avant que Dieu ait réalisé par ma main le dessein que j’ai formé. " Et ses serviteurs l’introduisirent dans la tente qu’il avait désignée. En y entrant, elle demanda qu’on lui accordât la faculté de sortir, la nuit et avant le jour, pour aller prier et invoquer le Seigneur. Et Holopherne ordonna à ses serviteurs de la laisser sortir et entrer à son gré, pendant trois jours pour adorer son Dieu. Elle sortait donc chaque nuit dans la vallée de Béthulie, et elle se lavait dans une fontaine. Lorsqu’elle était remontée, elle priait le Seigneur, Dieu d’Israël, de diriger sa voie pour la délivrance de son peuple. Puis, rentrant dans sa tente, elle y demeurait pure jusqu’à ce qu’elle prît sa nourriture vers le soir. Le quatrième jour, Holopherne donna un festin à ses serviteurs, et il dit à Vagao, son eunuque : " Va, et persuade à cette Juive de consentir de bon cœur à habiter avec moi. Ce serait une honte pour un homme, chez les Assyriens, qu’une femme se moquât de lui et le quittât sans avoir cédé à ses désirs. " Alors Vagao entra chez Judith et lui dit : " Que la bonne fille ne craigne point de venir auprès de mon seigneur, pour être honorée en sa présence, pour manger avec lui et boire du vin avec joie. " " Qui suis-je, répondit Judith, pour résister à mon seigneur ? Tout ce qui est bon et excellent à ses yeux, je le ferai ; et tout ce qu’il préfère sera pour moi le meilleur, tous les jours de ma vie. " Et elle se leva et, s’étant parée de ses ornements, elle entra et se présenta devant Holopherne. Le cœur d’Holopherne fut agité, parce qu’il brûlait de désir pour elle. Holopherne lui dit : " Bois donc et mange avec joie, car tu as trouvé grâce devant moi. " Judith répondit : " Je boirai, seigneur, car mon âme est plus honorée en ce jour qu’elle ne l’a été tous les jours de ma vie. " Et prenant ce que sa servante lui avait préparé, elle mangea et but devant lui. Holopherne fut transporté de joie à cause d’elle, et il but du vin à l’excès, plus qu’il n’en avait jamais bu dans sa vie.

Quand le soir fut venu, les serviteurs d’Holopherne se hâtèrent de regagner leurs tentes ; et Vagao, ayant fermé les portes de la chambre, s’en alla. Tous étaient appesantis par le vin, et Judith restait seule dans la chambre. Holopherne était étendu sur son lit, plongé dans l’assoupissement d’une complète ivresse. Judith avait dit à sa servante de se tenir dehors devant la chambre, et de faire le guet. Debout devant le lit, Judith pria quelque temps avec larmes, remuant les lèvres en silence : " Seigneur, Dieu d’Israël, disait-elle, fortifiez-moi, et jetez en ce moment un regard favorable sur l’œuvre de mes mains, afin que, selon votre promesse, vous releviez votre ville de Jérusalem, et que j’achève ce que j’ai cru possible par votre assistance. " Ayant dit ces paroles, elle s’approcha de la colonne qui était à la tête du lit d’Holopherne, détacha son épée qui y était suspendue et, l’ayant tirée du fourreau, elle saisit les cheveux d’Holopherne, en disant : " Seigneur Dieu, fortifiez-moi à cette heure ! " Et de deux coups sur la nuque, elle lui trancha la tête. Puis elle détacha le rideau des colonnes et roula par terre le corps décapité ; et, sortant sans retard, elle donna la tête d’Holopherne à sa servante, en lui ordonnant de la mettre dans son sac.

Astucieuse Judith qui a fait boire Holopherne afin de le rendre ivre et ainsi pouvoir le décapiter plus facilement. C’était d’autant plus astucieux qu’Holopherne buvait du vin pour la première fois. Il n’a donc pas dû faire attention à la quantité qu’il consommait et se laisser griser par le parfum du vin et l’ambiance de la fête. Par la suite, avec du courage et de la dextérité, il était facile à Judith de détacher l’épée et de trancher la tête du bourreau de son peuple. Holopherne est puni de son manque de sobriété et pour s’être laissé séduire par celle qui voulait le tuer. Triste mort pour ce roi dont le vin aura signifié la fin.

Bouteilles de rois

Nabuchodonosor, Baltasar, autant de noms qui ont une signification précise pour l’œnologue, non pas des noms de roi mais des contenances de bouteilles. En effet, au-delà de la traditionnelle bouteille de 75 cl et du magnum -1.5 L-, il existe toute une série de bouteilles qui multiplient la contenance initiale. Ces bouteilles portent toutes des noms de rois bibliques : Jéroboam, 3 L, Réhoboam, 4.5 L, Mathusalem, 6 L, Salmanazar, 9 L, Balthazar, 12 L, Nabuchodonosor, 15 L, Melchior ou Salomon, 18 L, et enfin la Melchisédech de 30 L.
Difficile de savoir pourquoi ces bouteilles ont des noms de rois bibliques, mais c’est en tout cas une très belle illustration du mélange de la Bible et du vin, et de l’omniprésence biblique dans le vin.

Encore faut-il savoir boire le vin contenu dans ces flacons. C’est ainsi que le deuxième livre des Macchabés se prête à un étonnant traité de dégustation lorsqu’il nous dit que

Car de même qu’il ne vaut rien de boire seulement du vin ou seulement de l’eau, tandis que le vin mêlé à l’eau est bon et produit une agréable jouissance, de même c’est l’art de disposer le récit qui charme les oreilles de ceux qui lisent l’histoire.

Pas de l’eau pure, pas de vin pur, mais du vin mêlé à l’eau. Les Hébreux avaient donc les mêmes coutumes que les Grecs et les Romains, ce qui nous montre, en dépit des variations locales, une certaine uniformité des pratiques culturelles liées au vin dans le bassin méditerranéen.

Pour Dieu, se séparer de la vigne

Si la vigne et le vin sont, pour un Hébreux, le bonheur suprême lorsqu’il peut y gouter, que doit valoir alors le sacrifice de ces mets ? C’est pourquoi Dieu demande à ceux qui se séparent pour s’approcher de Lui de renoncer à toute consommation de vin, et même de raisin.

Dieu parla à Moïse, en disant : « Parle aux enfants d’Israël, et dis-leur : Lorsqu’un homme ou une femme se sépare par un vœu, un vœu de nazaréen, pour se séparer en l’honneur de Dieu, il s’abstiendra de vin et boisson enivrante ; il ne boira ni vinaigre fait avec du vin, ni vinaigre fait avec une boisson enivrante ; il ne boira d’aucun jus de raisin ; il ne mangera ni raisins frais, ni raisins secs. Pendant tout le temps de son nazaréat, il ne mangera d’aucun produit de la vigne, depuis les pépins jusqu’à la peau du raisin.

La mortification peut paraître dure mais elle doit aussi permettre de témoigner de l’amour que le nazaréen porte pour son Dieu.

C’est également dans le livre des Nombres qu’est narré l’épisode dont nous avons parlé plus haut concernant la découverte du pays de Canaan et de l’immense grappe de raisin.

Dieu parla à Moïse, en disant : « Envoie des hommes pour explorer le pays de Chanaan, que je donne aux enfants d’Israël. Vous enverrez un homme par chacune des tribus patriarcales ; que tous soient des princes parmi eux. » Moïse les envoya du désert de Pharan, selon l’ordre de Dieu ; tous ces hommes étaient des chefs des enfants d’Israël. Moïse les envoya pour explorer le pays de Chanaan ; il leur dit : « Montez là par le Négeb ; et vous monterez sur la montagne. Vous examinerez le pays, ce qu’il est, et le peuple qui l’habite, s’il est fort ou faible, peu nombreux ou considérable ; ce qu’est le pays où il habite, s’il est bon ou mauvais ; ce que sont les villes où il habite, si elles sont ouvertes ou fortifiées ; ce qu’est le sol, s’il est gras ou maigre, s’il y a des arbres ou non. Ayez bon courage, et prenez des fruits du pays. » C’était le temps des premiers raisins.
Ils montèrent et explorèrent le pays, depuis le désert de Sin jusqu’à Rohob, sur le chemin d’Emath. Ils montèrent dans le Négeb et allèrent jusqu’à Hébron, où étaient Achiman, Sisaï et Tholmaï, enfants d’Enac. Hébron avait été bâtie sept ans avant Tanis d’Egypte. Arrivés à la vallée d’Escol, ils coupèrent une branche de vigne avec sa grappe de raisin, et ils la portèrent à deux au moyen d’une perche ; ils prirent aussi des grenades et des figues. On donna à ce lieu le nom de vallée d’Escol, à cause de la grappe que les enfants d’Israël y coupèrent.

Magnifique vision que cette sublime grappe, jour de joie et fête, après quarante années d’exil dans le désert, les Hébreux sont enfin aux portes du pays promis par Dieu. Et comme symbole de cette sagesse, comme témoin de la promesse tenue et de l’alliance passée entre son peuple et Lui, Dieu permet aux Hébreux de trouver et de ramener cette grappe gigantesque qui a dû émerveiller les yeux de ceux qui l’ont aperçu. La grappe d’Escol est comme la promesse enfin tenue. Oui, il valait la peine de souffrir dans le désert, de marcher sans cesse, de vivre loin des siens, il valait la peine car cette peine a permis au peuple de découvrir cette terre merveilleuse dont la taille de la grappe mesure la valeur des temps oniriques qui s’ouvrent devant eux.

Hélas pour les Hébreux, le temps de l’exode n’est pas fini. Pour avoir –une nouvelle foi- désobéi à Dieu, le peuple est obligé de continuer d’errer dans le désert, l’accès de la terre promise lui est interdite, elle ne le sera que pour la génération suivante. C’est probablement en souvenir des fruits merveilleux qui furent rapportés et dont ils ont pu goûter, que les Hébreux se révoltent de nouveau contre Moïse en se plaignant que dans le désert « Ce n’est pas un lieu où l’on puisse semer, et il n’y a ni figuier, ni vigne, ni grenadier, ni même d’eau à boire ».

On peut comprendre la douleur des Hébreux, de nouveaux séparés de leur boisson favorite. Mais cette séparation a dû en contenter certains car la Bible oscille toujours entre louange et interdiction du vin. C’est par exemple le prophète Osée qui en rappelle ses dangers : la luxure, le vin et le moût enlèvent le sens. Le vin est cause de blasphème et de comportements immoraux et c’est pourquoi certains se méfient de lui. C’est toute l’ambigüité et l’ambivalence du vin, qui n’est jamais totalement levée. Les prophètes ont très bien compris que ce produit pouvait être merveilleux, à condition qu’il soit consommé correctement et avec sens de l’éducation. Si ce n’est pas le cas, alors il est aisé de sombrer.

La Bible et le terroir

Mais tous les vins ne se valent pas et les auteurs bibliques le savent. A côté des vins produits pour la consommation courante on trouve les grands crus de l’époque, ceux dont les vins font rêver et qui devaient déjà faire chavirer les prix. Un des plus fameux crus sont les vins du Liban, aujourd’hui totalement disparu, subsistant seulement dans quelques monastères pour fabriquer du vin doux utilisé comme vin de messe.

Ceux qui viendront se reposer à son ombre feront revivre le froment ; ils croîtront comme la vigne ; son nom sera comme le vin du Liban.

« Comme le vin du Liban. » Pour que le prophète le mentionne dans son livre c’est que ce cru devait être bien réputé. Pourquoi le Liban ? On peut sûrement y appliquer les catégories d’analyse de Roger Dion : le Liban est situé à proximité de la mer, ce qui facilite les exportations et donc la production d’un vin de qualité. Où était situé ce vignoble ? La Bible ne nous le dit pas, mais peut être que des découvertes archéologiques, en fouillant la terre de cette époque, ont-elles pu trouver quelques résidus de raisins, ce qui témoignerait de la présence de ce vignoble de qualité. En tout cas, grâce au génie de certains auteurs les vins du Liban sont à jamais gravées dans la littérature mondiale.

La montagne du Carmel est un autre lieu célèbre pour son terroir et la richesse de ses plantations.
Ozias bâtit des tours à Jérusalem sur la porte de l’angle, sur la porte de la vallée et sur l’angle, et il les fortifia. Il bâtit des tours dans le désert, et il creusa beaucoup de citernes, parce qu’il avait là de nombreux troupeaux, ainsi que dans la Séphéla et sur les plateaux, et des laboureurs et des vignerons dans les montagnes et au Carmel, car il aimait l’agriculture.

Les vignerons sont présents sur le Carmel, comme ils sont présents sur le mont Liban , autre sommet d’Israël. On constate ainsi que deux des plus grands crus cités dans la Bible sont situés dans des montagnes. Choses curieuses en effet car de nos jours on a peu l’habitude de voir pousser la vigne dans des zones montagneuses. Peut être est-ce l’omniprésence des guerres qui a conduit les vignerons à planter leurs vignes dans ces endroits protégés, afin d’éviter toute destruction des guerriers et des pillards ?

De même trouve-t-on un fameux passage chez Michée où l’auteur nous fournit des renseignements topologiques sur la nature des sols.

Je ferai de Samarie un tas de pierres dans un champ, un lieu à planter la vigne.

Un champ de pierres comme lieu propice où planter la vigne, voilà qui nous rappelle le grand vignoble de Châteauneuf-du-Pape et ses célèbres galets roulés par le Rhône. Que peut-on planter dans un champ de pierres ? Ni le blé ni l’olivier. Seule la vigne est capable d’y vivre, d’y puiser sa nourriture en enfonçant bien profondément ses racines dans le sol. Nous retrouvons ici une des démonstrations de Roger Dion sur l’origine de l’emplacement des vignobles. Si le paysage décrit par Michée est un paysage viticole il ne faut pas en déduire que la pierre est le lieu idéal pour planter de la vigne mais, comme il est impossible d’y mettre une autre culture, les paysans y ont planté la vigne qui elle seule peut pousser. Ensuite, que les pierres puissent capter la chaleur le jour et la restituer la nuit est une conséquence de la présence de la vigne, mais non pas une cause.
Triste cantique
Contrairement à ce que l’on aurait pu attendre le Cantique des cantiques, chant d’amour de Dieu envers son peuple, et de Salomon envers Jérusalem, ne parle pratiquement pas du vin. Seul huit occurrences sont recensées dans ce livre, ce qui est peu pour un ouvrage dont on s’attendrait à profusion de mention. Il faut dire que, comme le précise le narrateur : « ton amour est meilleur que le vin » , et comme le livre parle essentiellement d’amour de Dieu, l’amour du vin est de ce fait exclu, en effet « nous célébrerons ton amour plus que le vin. » Sobriété donc, pour pouvoir aimer, et garder sa raison sans céder à la foudre. Plus loin le texte mentionne « la vigne en fleur [qui] donne son parfum » , un parfum bien fugace car la vigne n’est pas la plus aromatique des fleurs, et la fleur dure si peu de temps que bien peu de personne sont capables de dire à quoi ressemble une fleur de vigne. Néanmoins cette fleur appelle l’attention, et avec elle le danger n’est jamais loin, les renards rodent : « Prenez-nous les renards, les petits renards, qui ravagent les vignes, car nos vignes sont en fleur. » Ce thème des renards ravageant la vigne est par ailleurs repris dans l’Evangile, où la symbolique des renards s’oppose violement à celle de la vigne.
Le cantique rapporte aussi un événement, dont on ne peut savoir s’il est historiquement exact, celui d’une vigne possédée par Salomon.
Salomon avait une vigne à Baal-Hamon, il remit la vigne à des gardiens, et pour son fruit chacun devait lui apporter mille sicles d’argent.

Curieuse mention que ce Baal-Hamon car c’est le nom d’un dieu honni par les Hébreux et Salomon étant un roi fidèle on l’imagine mal rendant un culte à ce dieu païen . Il est probable que Baal-Hamon devait désigner un lieu, peut être à l’emplacement d’un ancien temple, lieu désormais transformé en vigne personnelle du roi des Hébreux. Toujours est-il que cette vigne devait, elle aussi, être un grand cru puisque, en échange du fermage du vignoble, les gardiens apportent une somme fort rondelette au roi. Pour se rémunérer correctement il fallait que le vin issu de cette vigne rapporte beaucoup plus que mille sicles d’argent.

Il en va de même dans les Psaumes, poèmes attribués au roi David, qui parlent très peu du vin. On trouve un passage relatif à la manière de boire le vin :
Car il y a dans la main de Dieu une coupe ; où bouillonne un vin plein d’aromates. Et Il en verse : oui, ils en suceront la lie, ils boiront, tous les méchants de la terre.

Un vin qui bouillonne, ne serait-ce pas un ancêtre du champagne ? Un vin dont la fermentation n’est pas achevée et qui rejette du CO2. A moins que ce ne soit l’effet des aromates, si prisés et si présents, qui provoquent une nouvelle fermentation. Mais ce vin bouillonnant devient vite un vin de misère, car l’ennemi est contraint d’en boire la lie , ce qui doit lui provoquer des sensations bien désagréables.
La fable des arbres qui voulaient un roi
Une histoire fort curieuse et très amusante est contée dans le livre des Juges, pourtant peu connu pour les divertissements que ce livre juridique procure. Les arbres veulent avoir un roi, alors ils se mettent en quête du meilleur titulaire et demandent tour à tour à l’olivier, au figuier et à la vigne de régner sur eux. A chaque fois ils se voient opposer un refus, si bien qu’ils sont obligés de se rabattre sur le buisson d’épine.

Les arbres se mirent en chemin pour oindre un roi qui les commandât. Ils dirent à l’olivier : Règne sur nous. Mais l’olivier leur dit : Renoncerais-je à mon huile, qui fait ma gloire devant Dieu et devant les hommes, pour aller me balancer au-dessus des autres arbres ? Et les arbres dirent au figuier : Viens, toi, règne sur nous. Mais le figuier leur dit : Renoncerais-je à ma douceur et à mon excellent fruit, pour aller me balancer au-dessus des autres arbres ? Et les arbres dirent à la vigne : Viens, toi, règne sur nous. Mais la vigne leur dit : Renoncerais-je à mon vin, qui réjouit Dieu et les hommes, pour aller me balancer au-dessus des autres arbres ? Alors tous les arbres dirent au buisson d’épines : Viens, toi, règne sur nous. Et le buisson d’épines dit aux arbres : Si vraiment vous voulez m’oindre pour votre roi, venez, confiez-vous à mon ombrage ; sinon, qu’un feu sorte du buisson d’épines et dévore les cèdres du Liban !

Cette histoire ressemble furieusement à une fable de La Fontaine, elle fait aussi penser aux Hébreux qui ont demandé un roi au Seigneur pour les gouverner. Comme toutes les fables elle est riche d’enseignement et de morale politique.
La vigne, c’est la paix
A quoi sert un roi si ce n’est à assurer la paix et la prospérité à son pays ? Et la paix se reconnaît entre autre par la richesse de l’agriculture. En temps de guerre les champs sont les premières victimes de la soldatesque qui détruit les récoltes et coupent les arbres. Cela a des conséquences fort funestes car si un champ de blé peut être planté d’une année sur l’autre il n’en va pas de même des arbres fruitiers –et donc des ceps- qui ont besoin de plusieurs années de croissance avant de pouvoir donner des fruits. La présence de vigne est donc présence de paix, ce que rapporte avec fidélité le premier livre des Macchabées.
Chacun cultivait en paix sa terre ; le sol donnait ses produits et les arbres des champs leurs fruits. Les vieillards, assis sur les places publiques, s’entretenaient tous de la prospérité du pays, et les jeunes gens revêtaient comme un ornement les habits de guerre. Simon distribuait des approvisionnements aux villes, et les pourvoyait de toutes les choses nécessaires à la défense : au point que son nom glorieux était célèbre jusqu’aux extrémités de la terre. Il rétablit la paix dans son pays, et Israël se rejoint d’une grande joie. Chacun était assis sous sa vigne et son figuier, et personne ne leur inspirait de crainte. Il n’y avait plus d’adversaire pour les attaquer dans le pays ; les rois ennemis furent vaincus en ces jours-là.

Admirons ce passage de paix, de quiétude et de prospérité, c’est un des rares cas dans des livres bibliques essentiellement marqués par la guerre ou les catastrophes sanitaires. Et quand la paix est là, la vigne est présente.
Cette association de la vigne et de la paix se retrouve dans d’autres passages bibliques, notamment dans le livre de Malachie :

Pour vous, je chasserai l’insecte qui dévore ; il ne vous détruira plus les fruits du sol, et la vigne ne sera plus stérile pour vous dans la campagne, dit Dieu des armées.

Ou encore dans le premier livre des Rois :

Juda et Israël habitaient en sécurité, chacun sous sa vigne et sous son figuier, depuis Dan jusqu’à Bersabée, pendant tous les jours de Salomon.

Comme pour les Macchabées, être assis sous la vigne et le figuier est la conséquence même de la paix et de la tranquillité, en somme l’expression d’une vie heureuse et réussie.

On retrouve cette joie et cette douceur de vivre dans le premier livre des Chroniques, quand il est fait mention des mets apportés à Jérusalem.

Et même ceux qui habitaient près d’eux, jusqu’à Issachar, à Zabulon et à Nephthali, apportaient des vivres sur des ânes, sur des chameaux, sur des mulets et sur des bœufs, des provisions de farine, des masses de figues sèches et des raisins secs, du vin, de l’huile, des bœufs et des brebis en abondance ; car il y avait joie en Israël.

« Car il y avait joie en Israël », c’est peu souvent qu’apparaît cette mention. Une joie qui transparaît dans les produits acheminés vers la ville pour commémorer les victoires et la paix.
Le vigneron Isaïe

Finissons par le premier, où plus exactement par le plus viticoles des livres bibliques, celui d’Isaïe, avec ses 19 mentions du mot vin et 21 du mot vigne. Que la vigne soit aussi présente chez Isaïe n’a rien de surprenant car c’est le livre prophétique qui annonce le plus le Christ qui est, comme nous le verrons, la vraie vigne d’Israël. Mais ce qui étonne c’est la manière dont la vigne est traitée, c’est-à-dire avec un réalisme de premier ordre et une connaissance de la viticulture tout à fait moderne, si ce mot de moderne a vraiment un sens.
C’est ainsi que, comme nous l’avons vu pour d’autres livres, Isaïe s’exerce à un quasi traité viticole sur l’art et la manière de planter sa vigne, on croirait presque un texte rédigé par un notable romain dans sa villa de Campanie.

Mon bien aimé avait une vigne, sur un coteau fertile. Il en remua le sol, il en ôta les pierres, il la planta de ceps exquis. Il bâtit une tour au milieu, et il y creusa aussi un pressoir.

Oui, tout y est : le coteau fertile pour l’exposition au soleil, le sol à travailler et les pierres à retirer, probablement, par la suite, érigées en murets pour délimiter le champ et empêcher les destructions causées par le bétail ; le choix des ceps, car notre vigneron a compris qu’un grand vin se fait avec des ceps choisis. Mais que sont donc ces ceps exquis ? Exquis fait ici allusion au goût du vin, le cep choisi l’est donc en vertu de ses qualités organoleptiques et du produit final que l’on souhaite obtenir, déjà du temps d’Isaïe le palais est le maître sur la terre. Puis on y bâtit une tour et on y creusa un pressoir. Ce sont peut être les deux mentions les plus énigmatiques car très éloignées de ce qui se pratique de nos jours dans les vignes. Mais effectivement les clos sont dressés de tour, non pas forcément pour les défendre mais aussi pour y entreposer du matériel agricole, ces tours servent aussi de hangar. De même le pressoir est bien creusé dans le sol, on trouve, aujourd’hui encore, en Israël, des permanences de ces pressoirs sous terrain. Notons ici, comme nous l’avons vu auparavant chez les Romains et chez les moines, que le pressoir est un appareil de haute valeur technique. Coutant très cher il ne peut être payé que par des vignerons déjà riches, le pressoir est donc une illustration de la puissance du vigneron.

Mais, chez Isaïe comme chez les autres prophètes, la vigne, fontaine de joie, peut devenir source de douleur, et les fruits doux et sucrés procurer l’amertume et la désolation. Dans l’histoire d’Israël la tourmente et le deuil succèdent souvent à la prospérité, les vignes sont alors un champ de désolation et c’est le sang qui coule de leurs grappes.

Que Moab se lamente donc sur Moab ; que tous se lamentent ! Sur les gâteaux de raisins de Kir-Haréseth gémissez, tout consternés ! Car les champs de Hésebon sont désolés ; de la vigne de Sabama, les maîtres des nations ont détruit les treilles elles qui s’étendaient jusqu’à Jazer, allaient se perdre dans le désert, poussaient au loin leurs rejetons, passaient par delà la mer. C’est pourquoi je pleure, comme pleure Jazer, sur la vigne de Sabama ; je vous arrose de mes larmes, Hésebon, Eléalé, car sur vos fruits et sur votre moisson ; est venu fondre le cri du pressureur. La joie et l’allégresse ont disparu des vergers ; dans les vignes, plus de chants, plus de cris de joie le vendangeur ne foule plus le vin dans les cuves j’ai fait cesser le cri joyeux du pressureur.

« J’ai fait cesser le cri joyeux du pressureur », admirable litote pour annoncer la guerre. Nous imaginons aisément les cris de joie lors des vendanges dans les vignes de Sabama, cris de joie remplacés par les pleurs et la désolation. Cela rejoint ce que nous disions précédemment : en temps de guerre le vin n’est plus. Alors

Le jus de la vigne est en deuil, le cep languit ; tous ceux qui avaient la joie au cœur gémissent. Le son joyeux des tambourins a cessé, les fêtes bruyantes ont pris fin, le son joyeux de la harpe a cessé. On ne boit plus de vin au bruit des chansons ; la liqueur enivrante est amère au buveur. Elle est renversée, la ville de confusion ; toute maison est fermée, on ne peut y entrer. On pousse des clameurs dans les rues, faute de vin ! Toute allégresse a disparu, la joie est bannie de la terre.

Texte terrible de désolation et de destruction, on croit apercevoir déjà ce que mentionne Ausone à propos de sa chère Moselle. Plus de musique, plus de fête, plus de clameur, pourquoi ? Parce qu’il n’y a pas de vin ! Alors « la joie est bannie de la terre ». Voilà qui fait froid dans le dos et qui inspire bien la terreur et la pitié. Oui, « le jus de la vigne est en deuil, le cep languit » et cette langueur du cep est annonciateur de calamités.
La conséquence de cela est un retour à la barbarie, un rejet de la civilisation.

Malheur à l’orgueilleux diadème des buveurs d’Ephraïm, à la fleur éphémère qui fait l’éclat de leur parure, sur les sommets de la fertile vallée des hommes ivres de vin. ( . . .) Eux aussi sont troublés par le vin, égarés par les boissons fortes, prêtre et prophète sont égarés par les boissons fortes ; ils sont noyés dans le vin, égarés par les boissons fortes ; ils sont troublés en prophétisant, ils vacillent en jugeant, toutes les tables sont couvertes d’immondes vomissements, il n’y a plus de place. "A qui veut-il enseigner la sagesse, et à qui veut-il faire comprendre la leçon ? A des enfants à peine sevrés, à peine détachés de la mamelle ?

C’est une constante de la littérature morale. Ici, comme chez Ausone, comme chez La Bruyère, comme chez tant d’autres, le malheur politique, la régression culturelle et civilisationnelle, va de pair avec la déchéance des mœurs. Les puissants, les cadres de la société, se livrent à la débauche, s’oublient complètement, oublient leurs obligations et leurs responsabilités, pour tomber sous le joug des « liqueurs fortes » et des « immondes vomissements ». On croirait lire ici les pages édifiantes du Satiricon de Pétrone ou les portraits sans fard que dresse Balzac des révolutionnaires dépravés. La dégustation policée a laissé place à la beuverie et à l’orgie, ce n’est plus du vin qui est consommé mais des liqueurs fortes qui sont ingurgitées. Il n’est plus question de joie, ou de douce connaissance, mais d’ivrognerie et de débauche. C’est donc ainsi que la ville et le pays perdent leur prospérité et sombre dans la désolation.

On se lamente, en se frappant le sein, sur les belles campagnes, sur les vignes fécondes. Sur la terre de mon peuple croissent les épines et les ronces, même sur toutes les maisons de plaisir de la cité joyeuse. Car le palais est abandonné, la ville bruyante est devenue une solitude ; Ophel et la Tour de garde servent à jamais de repaires, de lieux d’ébats aux ânes sauvages, et de pâturage aux troupeaux. Jusqu’à ce que soit répandu sur nous un esprit d’en haut, et que le désert devienne un verger, et que le verger soit réputé une forêt.

Description de désolation, douleur profonde que de savoir ce grand pays tant aimé d’Isaïe être tombé si bas, dans les ruines physiques et morales. Ce n’est pas tant le vin qui est cause de ce fait mais la corruptibilité des habitants d’Israël. Et leur rapport au vin et aux boissons fortes est la manifestation de leur petitesse morale et de leur absence de vertu. Avoir été si grand et être tombé si bas ! Il semble que toute l’histoire d’Israël puisse se résumer par l’épisode de Noé : la Providence lui a fait un cadeau immense –la vigne- et il n’a pas su en profiter ; de même Israël est-il appelé à la grandeur, et c’est trop souvent la désolation qui surgit. Heureusement le prophète n’est pas seulement un homme d’oracles malheureux, il est aussi capable d’annoncer le retour de la paix ; comme la vigne semble morte en hiver pour ressusciter au printemps, la vigne Israël peut bien se faire brouter un temps par ses ennemis, c’est pour que ses sarments repoussent de plus belle et procurent un fruit encore plus vigoureux.

Et ceci sera un signe pour toi : On mangera cette année le produit du grain tombé ; la seconde année, on mangera ce qui croit de soi-même ; mais la troisième année, vous sèmerez et moissonnerez, vous planterez des vignes et vous en mangerez le fruit. Ce qui aura été sauvé de la maison de Juda, ce qui restera, poussera encore des racines par-dessous, et portera du fruit par dessus. Car de Jérusalem il sortira un reste, et de la montagne de Sion des réchappés. Voilà ce que fera le zèle de Dieu des armées. C’est pourquoi, ainsi parle Dieu sur le roi d’Assyrie : Il n’entrera point dans cette ville, il n’y lancera point de flèches, il ne lui présentera pas de boucliers, il n’élèvera pas de retranchements contre elle.

« Ce qui aura été sauvé de la maison de Juda, ce qui restera, poussera encore des racines par-dessous, et portera du fruit par dessus. » Tout n’est donc pas désolation, tout n’est donc pas perdu. Une saine racine subsiste chez Isaïe, une saine racine d’Israël d’où va naître d’autres fruits. Si Isaïe mentionne le désastre ce n’est pas pour nous démoraliser, mais au contraire pour nous affermir car le désastre sera vaincu. Oui, il y a des réchappés, tous n’ont pas sombré dans les beuveries. Il y a des réchappés comme tous les fils de Noé n’ont pas été maudis. Cham est le seul, Sem et Japhet demeurent et subsistent, et c’est sur eux que se poursuit l’histoire des hommes, l’histoire d’Israël. L’auteur de la Genèse a réussi à synthétiser toute l’histoire de l’humanité dans une histoire de vin ; de même Isaïe condense l’histoire d’Israël à son rapport à un arbre : la vigne. Car pour lui Israël est la vigne, l’authentique vigne du Seigneur, et c’est cette vigne qui procure le Salut. Mais, la vraie vigne c’est le Christ, et le vin véritable qu’il faut boire pour acquérir la vie éternelle ce n’est pas le vin issu de la vigne Israël mais celui offert par la vigne Christ. L’histoire du monde, du salut et de la vigne ne s’arrête ni avec Isaïe ni avec l’Ancien Testament, elle se prolonge et continue dans un nouveau sarment, un nouveau testament, qui apporte lui aussi la joie aux hommes, la joie du salut et de la vie éternelle.