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Boire en démocratie

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Chronique gastronomique

Boire en démocratie

Récemment, j’ai eu l’occasion d’animer une séance œnologique à l’Estaca, école d’ingénieur située à Levallois-Perret. J’étais invité à l’initiative de l’Estacave, l’association œnologique de l’école.

Il est primordial que, dans l’optique de la promotion du vin, les vignerons et les connaisseurs se déplacent pour former de nouvelles générations. Le vin est d’abord un produit de transmission. Une boisson passion et culturelle, certes, mais surtout une boisson de transmission. Normalement, c’est au père à enseigner au fils l’amour du bon vin ; c’est-à-dire l’amour du bon, du bien et du vrai. Quand cette transmission n’a pas eu lieu, souvent parce que les parents n’étaient pas des amateurs, les professionnels doivent prendre la relève. Transmettre pour assurer la vie de notre culture et de nos produits. Sans amateur de vin, que seraient les vignerons ? Les terroirs, les climats, les crus, ne sont rien sans la présence de tous ceux qui aiment le bon vin, en consomment et le partagent.

Lors de cette dégustation, j’ai eu la joie de voir qu’une quarantaine d’étudiants étaient présents. Parmi eux, beaucoup sont des amateurs avertis, et nous avons pu avoir des échanges soutenus sur tel ou tel millésime, telle ou telle région, et les accords mets et vin. Transmettre aux autres, c’est apprendre soi-même. Dans chacune de ces dégustations, j’approfondis ma connaissance du vin, et je redécouvre l’amour que l’on peut avoir pour ce produit si noble, ce produit qui est le fruit de tant de mains et de tant d’histoires.

Apprendre à boire à des étudiants est fondamental pour détruire cette triste pratique de la soulerie hebdomadaire. Cette ivrognerie qui touche une partie de la population étudiante et qui est la marque d’un appauvrissement culturel et spirituel majeur. Cette destruction des corps et des esprits, cette négation de l’amour du bien et du vrai, qui ne peut qu’affliger et révolter les amateurs de vin. Le vin est un produit de culture et de civilisation. C’est une boisson qui fait entrer dans l’immense champ de la musique, de la peinture, de l’agriculture et de la science. Le vin est un savoir et un partage. L’ivrognerie est au vin, ce que le hard métal est à l’opéra : une destruction des sens et une perte de la sensibilité artistique et humaine. L’éducation est première pour apprendre à boire et apprendre à se comporter, c’est-à-dire apprendre à être.

Pour fêter le Beaujolais nouveau nous avons, avec quelques collègues, déguster un vrai Beaujolais, un Morgon joyeux et frais, sans prétention, sans vanité, mais un vin qui fait plaisir à boire et à partager. Boire à plusieurs, autour d’une table, autour d’un verre, comme dans le symposium grec, corolaire indispensable de la démocratie. Boire, c’est apprendre à vivre ensemble, c’est accepter le pluralisme : pluralisme des goûts, des odeurs, des saveurs. Si j’apprécie grandement les Saint-Emilion, un de mes collègues ne les supporte pas. Ses goûts le portent vers les Minervois de son enfance. Il m’a fait découvrir ces vins que je connaissais mal, et dont je suis aujourd’hui amateur.
Se saouler, c’est se vautrer dans l’individualisme ; c’est participer à la dissolution de la communauté et de la société, c’est donc empêcher l’existence même de la démocratie. C’est pourquoi les beuveries sont des dangers pour notre communauté humaine, et pas seulement parce qu’elles détruisent la jeunesse et les âmes. On ne se saoule pas au vin, parce que le vin, produit de civilisation, est ontologiquement opposé à la barbarie des orgies. Maints auteurs latins ont vertement critiqué les Gaulois qui buvaient le vin pur, et vidaient des amphores. Dans le banquet romain, le vin est consommé, apprécié, commenté, non dégluti. C’est à l’époque de la décadence que le vin a été détourné et qu’il a servi à se vautrer dans des déchéances d’abord spirituelles, et ensuite matérielles. À l’époque romaine, les alcools forts n’existaient pas. Quand sont venus le rhum, l’absinthe, le whisky et les alcools artificiels qui abattent vite, le vin a été délaissé comme boisson de l’ivrognerie. Là aussi, il faut apprendre à boire.

Mais le vin, plus que toute autre boisson alcoolisée attire. Je suis toujours curieux de voir la passion que suscite le vin chez des lycéens avides de savoir. C’est certes parce que c’est une boisson alcoolisée, mais pas seulement. La vodka et les mauvais alcools, bien plus forts, n’attirent pas autant. Inconsciemment, sans forcément s’en rendre compte, c’est toute la densité culturelle et historique du vin qui attire. Toute son histoire, tout son travail, le haut degré de culture que lui seul est capable de véhiculer. C’est le même désir du vin que l’on retrouve en Chine, aux États-Unis et en Russie, dans ces pays où le vin est étranger, mais où sa culture aimante et passionne. Nous avons là un merveilleux instrument de soft power, d’influence, à propager, en plus d’un instrument économique. Apprendre à déguster à des lycéens et à des étudiants, c’est leur permettre d’apprendre un langage universel, celui du bon goût et de la gastronomie, langage qui leur sera particulièrement utile dans leur profession et leur relation sociale. C’est leur apprendre des codes, des gestes ; c’est leur donner une stature et un maintien. C’est en faire des hommes, parce que responsables, parce que civilisés.

Dans les lycées de France, premier producteur mondial de vin, on peut fumer, du tabac et, hélas, d’autres substances. On y fait l’apologie de la dépravation humaine en incitant à des comportements sexuels contraires à la dignité de l’homme. On enseigne des doctrines politiques et économiques frelatées et dépassées. Tout semble permis, tout semble autorisé. Sauf parler du vin. Les autorités ferment les yeux sur la consommation de drogues, parfois même les encouragent. Mais surtout ne pas parler du vin. Surtout, ne pas autoriser de dégustation de vin dans les lycées. Pourtant, quel meilleur moyen de prévenir l’alcoolisme et de développer le sens civique ? Toute débauche semble autorisée, toute culture semble interdite.