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Versailles, pierres royales

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Versailles s’appréhende par l’écho fossilisé des grandeurs de la France que ce palais a fait naître. Sa grande avenue, royale, française, a figé dans la pierre ce que d’autres villes, d’autres lieux, développent dans les arbres. Point de platanes, comme dans les bastides de Provence, point de travées de chênes, mais des hôtels de réception et d’allocution où la cour se réunit, comme les enfants des bois dans leur cabane sylvestre. Versailles est avant tout de la pierre, de la construction. Le parc même n’a rien de végétal : les haies, les pelouses, les bosquets pourraient être de marbre aussi bien que de calcaire, et les allées du roi dans les jardins du roi ne sont pas autre chose que la grande Galerie qui continue sa marche. Les bassins sont antichambres et salles de réception, le grand canal est le fanal des ambassadeurs. À Versailles tout est de pierre, et les pierres sont vivantes.

De même se mélangent le vrai et le faux. Qui est le vrai Versailles ? Pour les puristes c’est le relais de chasse du noble roi Louis XIII, époque des mousquetaires, des bottines, des chapeaux à larges bords et à plumets de paon, époque à l’épée facile où l’honneur savait se sauver et se défendre.
Pour les âmes solaires, c’est le château du Roi. Mais quel roi ? Le jeune ? Le roi de danse, du bassin de Neptune et de la rocaille, le roi des parquets reluisants et des dorures de faux or ? Le roi de guerre peut-être, qui trône en majesté en reçoit sans broncher les ambassadeurs, faisant moult révérences, jusqu’à s’agenouiller aux pieds du Très Chrétien ? Le roi de l’impotence, clouée dans sa chaise, et d’où l’hymne chante « Que Dieu sauve notre roi », brisé par une fistule qui empêche tout mouvement ? Certains préfèrent le soleil du matin, qui fait fondre le gel et chauffe les membres gourds. D’autres le cagnard du midi, qui brûle les briques cuites et fait fuir les hommes au fin fond de leur cave. D’autres enfin ne trouvent de plaisir que dans les soleils qui s’éteignent, dans l’embrasement turnerien des incendies de Parlement, dans l’éther rougeoyant des mondes qui prennent fin.
Fin de règne. Mais Versailles, comme la France, continue de marcher.
Aimer Versailles le jeune, après la débauche des vices, des huîtres et des jeux ouverts par le Régent. Après le temps du vide et du relâchement, Versailles retrouve son rang. Louis XV le ranime. Et son règne fini dans la laideur de la disgrâce.
Aimez aussi le Versailles champêtre. Louis XVI amène les hommes aux champs, lui qui fut un grand roi, un roi simple. Son Trianon laisse de côté les marbres et les dorures pour se vêtir de bouton d’or, de marguerites, et d’herbe fraîche. Et même dans cette simplicité Versailles reste Versailles, et la France est la France. Et l’époque des champs s’achèvent sur une place, et la discorde publique tranche la tête de la Concorde, et le roi espère que son sang sacrifié engraissera la paix et la sérénité, détruira la haine et le fanatisme.
Aimez le Versailles de l’oubli ; tout à ses éclipses. Le Versailles des ombres errantes, des bougies éternellement éteintes, de la poussière qui s’immisce, des meubles qui disparaissent. Le jardin de pierre est devenu un cimetière, les cabinets sont des tombes ; à la musique de cour succède la musique de guerre.

Point de restauration pour Versailles. L’esprit s’est déplacé aux Tuileries, avant elles aussi de connaître le drame de l’incendie. Le roi est à Saint-Cloud, à Paris, son écrin royal est délaissé. Il faut la république pour rehausser Versailles. Ici ce sont les Chambres, le Parlement du peuple, qui peut se réunir pour toucher prudemment l’essence des lois du pays.
Il faut la république pour créer le tourisme, créer un centre d’attraction, où les nostalgiques viennent humer l’air de la grandeur, l’air du passé, en espérant peut-être pouvoir s’identifier à lui.
Le Versailles d’aujourd’hui mêle toutes les époques, si bien qu’il n’est pas possible de savoir ce qui est vrai et ce qui est faux. Tout est vrai puisque Versailles est tout, fausse querelle de faux architectes.

Nous nous souvenons de la controverse sur la pose de la grille royale. Il ne fallait pas créer un château de conte ou de pacotille. Et pourtant, grâce à cette grille remise, aux barreaux dorés, Versailles retrouve son équilibre, son harmonie.

Les touristes sauvent Versailles et le perdent aussi. C’est comme pour tous les grands lieux publics : on est choqué par leur accoutrement, leur tenue vestimentaire et corporelle. Fut un temps où pour venir au château il fallait avoir un chapeau et une épée. Nous n’en demandons pas tant, mais au moins un peu de tenue. Il est pénible de se balader parmi les plus grandes gloires de la France au milieu de troupeau de touristes en basket et en short. Les musées de France ont un grand effort à faire sur ce point pour refuser les personnes mal habillées et qui visiblement n’ont rien à faire en ces lieux. C’est comme pour les musées parisiens. Qu’ils soient ouverts aux scolaires est une bonne chose, mais il faudrait trier et refuser certains établissements quand, à la place d’élèves, ils nous apportent des sortes de bovins bêlants. Il serait bon de pouvoir contempler les œuvres d’art sans se faire envahir par des hordes indociles que l’on rencontre déjà suffisamment dans le métro. L’Italie a pris en ce sens un bon chemin, et il est agréable de voir que Venise essaye de rehausser le niveau de ses touristes. Nous avons tout à perdre d’une massification débile des voyages.