Jean-Baptiste Noé

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Une nouvelle grande Allemagne ?

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Faisons un peu de géopolitique fiction. L’Europe regarde de nouveau vers la Grèce, qui semble posséder les clefs de son avenir avec les conséquences imprévisibles des élections législatives du 25 janvier. Ce petit état, admis dans la CEE en 1981 par esprit de charité et presque par dérision, se révèle posséder une forte capacité de nuisance qui le place parmi les puissances européennes de premier ordre. A Marathon (490), les hoplites athéniens avaient vaincu l’Empire perse à la surprise de tous, voilà que les frondeurs grecs menacent le nouvel empire européen. Angela Merkel ne serait pas opposée à la sortie de la Grèce de la zone euro en cas de victoire d’Alexis Tsipras. Une déclaration qui cherche surtout à faire peur à l’électorat grec pour l’inciter à voter pour d’autres hommes. A moins que cela n’ait l’effet inverse et n’encourage les Grecs à voter pour Tsipras, pour ne pas se laisser imposer leur politique.

Imaginons alors qu’Angela Merkel aille au bout de ses déclarations et que la Grèce sorte de l’euro. On voit mal comment d’autres pays ne la suivraient pas, et notamment ces pays des rives de la Méditerranée : l’Italie, l’Espagne, le Portugal et la France, qui reformeraient ainsi l’union latine et romaine contre les tentatives de domination continentale du bloc germanique. L’Angleterre aurait tout intérêt à soutenir ce mouvement de sortie, renouant ainsi avec sa politique d’équilibre des puissances qu’elle a si merveilleusement jouée au cours du XIXe siècle pour éviter l’hégémonie d’un grand sur le continent. Et la France pourrait même prendre la tête des sortants, pour se démarquer de l’Allemagne et affirmer sa puissance face à ses voisins latins. De quoi sortir par le haut et transformer un échec en succès diplomatique.

Le nouveau Reich ? Mais sans ces pays dans l’euro, qui resterait-il ? L’Allemagne. Et avec elle, l’Autriche, le Benelux, la Slovaquie et les trois Etats Baltes. Cela ne vous rappelle rien ? C’est, quasiment trait pour trait, les frontières de l’ancien empire allemand. Ne manque que la Tchécoslovaquie et la Pologne, dont l’entrée dans l’euro est annoncée mais toujours différée. L’Allemagne n’a jamais eu que l’ouest de la Pologne, pour une fois elle pourrait l’avoir tout entière. Si les pays de la Méditerranée s’en vont, l’Allemagne restera seule pour dominer ce vaste espace qui fut autrefois le sien, retrouvant ici la geste des Teutoniques et là le souffle de Sadowa (1866). Un espace germanique, avec des frontières douanières effacées, comme sous le Zollverein, dominé par Berlin ; c’est l’Anschluss, rêvé par Guillaume II en 1915 et que la défaite de 1918 ne permit pas de réaliser.

C’est peut-être une fiction, mais cela pourrait tout à fait se produire, et l’on verrait alors les permanences de l’histoire et de la géopolitique européenne ressurgir. Dans l’esprit de certains, l’UE devait effacer les frontières et les cultures et rompre avec le temps long de l’histoire. La grammaire des civilisations pourrait se manifester de nouveau et les trois grands, Angleterre, France et Allemagne, se trouver réunis dans un moderne tête-à-tête pour l’hégémonie continentale. Si David Cameron souhaite avancer le référendum sur la sortie de l’UE, c’est peut-être pour des questions de politiques intérieures, mais c’est aussi peut-être pour hâter un mouvement qui, de façon inattendue, remettrait l’Angleterre en arbitre central du continent européen.

Chronique parue dans l’Opinion.