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Une tribune dans le Figaro sur l’oeuvre de René Girard.

René Girard : le désir mimétique et la guerre

René Girard est l’homme de la découverte du désir mimétique comme facteur structurant des hommes et des sociétés. Dans un de ses derniers ouvrages, Achever Clausewitz (2007), il étudie la guerre au prisme de cette théorie pour dévoiler la trame structurante de la guerre moderne. Ce faisant, il s’illustre aussi comme un penseur des relations internationales. Nous présentons ici les points essentiels de sa thèse.

Désir mimétique et montée aux extrêmes

Clausewitz a théorisé la montée aux extrêmes, le fait que deux armées soient prises dans un engrenage guerrier qui les pousse à développer toujours plus de violence pour déborder l’adversaire et le vaincre. René Girard a montré comment cette montée aux extrêmes se comprenait dans le cadre du désir mimétique : le combattant augmente sa puissance de feu et son adversaire l’imite en l’augmentant lui aussi. La guerre appelle la guerre, comme Napoléon qui a toujours couru derrière la paix, mais qui, finalement, a semé la guerre.
La montée aux extrêmes implique aussi la mobilisation de plus en plus de gens jusqu’à devenir totale. C’est parce qu’il répond aux humiliations du traité de Versailles qu’Hitler peut mobiliser tout un peuple derrière lui, c’est parce qu’il répond à l’invasion allemande que Staline obtient une victoire contre Hitler, et c’est parce qu’il répond aux États-Unis que Ben Laden organise les attentats du 11 septembre. La victoire n’est pas immédiate, mais différée, et elle sera totale.

La guerre moderne : le temps de la guerre totale

Jusqu’au XVIIIe siècle, les temps de la guerre et de la paix sont bien marqués. La guerre est codifiée et ritualisée ; on sait quand on est dans la guerre, et quand on est dans la paix. Aujourd’hui, ce n’est plus le cas. Guerre et paix se mélangent, comme se mêlent l’ordre et le désordre. La guerre n’est plus la continuation de la politique, comme le pensait Clausewitz, parce que la politique court toujours derrière la violence. Il n’y a plus de place pour une victoire relative : la victoire ne peut être que totale. Lorsque l’autre n’est plus seulement un adversaire occasionnel, mais un ennemi de nature, il n’est pas possible de s’entendre avec lui et de bâtir une paix d’équilibre. C’est la Révolution française qui transforme la guerre. Les Révolutionnaires ne combattent pas contre des Autrichiens, des Prussiens ou des Anglais, ils combattent contre ceux qui s’opposent à la Révolution, c’est-à-dire contre des ennemis du genre humain. Le contre-révolutionnaire ne peut pas être vaincu : il doit être éradiqué. Il n’y a plus ni Autrichiens ni Anglais, il y a les révolutionnaires et les contre-révolutionnaires : la guerre devient idéologique, et cette guerre idéologique ne peut se solder que par la défaite totale de l’autre, qui passe par son éradication. De même en 1919, lors du traité de Versailles, il ne faut pas bâtir la paix, il faut éradiquer l’adversaire.

La question se pose de nouveau en 1943. Pie XII prône une paix des nations, Roosevelt ne transige pas sur la reddition sans condition. Ici s’opposent deux visions de la guerre, donc de la paix. La guerre des nations et la guerre des idéologies, la guerre normée et la guerre sacrificielle, mue par le désir mimétique. La reddition sans condition triomphe, elle conduit à la destruction de l’Allemagne, au bombardement des villes et aux meurtres des civils. Elle conduit aussi à la radicalisation de la guerre chez l’adversaire : puisque la négociation n’est pas possible, puisque l’entente n’est pas possible, alors la guerre doit être menée jusqu’au bout : pour éviter la défaite totale, il faut mener une guerre totale. L’agresseur devient l’agressé et peut donc justifier sa défense. Le désir mimétique distille la guerre dans les pensées et dans les actes, et la paix est dissoute des schémas mentaux et des pensées des hommes. Le juriste Carl Schmitt a évoqué cette « théologisation » de la guerre : l’ennemi devient un Mal à éradiquer, la guerre ne s’arrête que quand l’ennemi est complètement mort et non pas quand on arrive à un accord.

Avec Napoléon apparaît aussi le partisan (en Espagne), qui se bat de manière irrégulière contre des armées régulières. Le partisan fait entrer la guerre dans un autre domaine, celle de la lutte au corps à corps. Le partisan est le début du terrorisme : la guerre est partout, il attaque partout, avec des moyens totalement irréguliers. On sort des guerres conventionnelles pour aller vers des guerres réelles, le civil l’emporte sur le soldat. Les terroristes font l’inverse des sacrifices primitifs : au lieu de tuer des victimes pour en sauver d’autres ils se tuent eux-mêmes pour tuer d’autres personnes. Le droit de la guerre a disparu, on ne respecte plus l’adversaire, on n’a plus d’égard pour le prisonnier. La guerre en tant qu’institution a disparu, mais il y a des accès de violence à travers le monde. La guerre moderne signe le retour à l’archaïsme de la violence. En effaçant la religion, on a cru entrer dans la modernité rationnelle et asseoir la paix dans le monde. En réalité, en effaçant le sacrifice on efface ce qui contribue à asseoir la paix entre les nations, on empêche la paix de s’établir entre les peuples, et donc on rend la guerre omniprésente et infinie. C’est que, contrairement à ce que la modernité techniciste a voulu faire croire, la religion est moteur de paix, et elle est essentielle à son établissement.

Le christianisme détruit le mythe et instaure la paix

Voilà, explique René Girard, comment fonctionnent les sociétés païennes. Et voilà d’où émerge et où arrive la nouveauté chrétienne. Dans le christianisme, l’agneau sacrifié, le bouc-émissaire, c’est le Christ. Il est non seulement un homme innocent, mais il est Dieu, et Il accepte le sacrifice pour sauver les hommes. Ce sacrifice ne produit pas un nouveau mythe, un autre de plus, qui enferme les hommes dans le mensonge et dans la mort ; ce sacrifice déchire le rideau du Temple, il dévoile la vérité, il brise les mythes pour affirmer et la victoire du logos, de la raison, et celle de la vie. C’est le nouveau et le dernier sacrifice, celui qui brise le mensonge et la mort, celui qui tue le prince des ténèbres, Satan, qui tombe comme l’éclair. Le christianisme est ainsi une démystification. Il détruit les superstitions et les erreurs des mensonges des mythes.

Avec la Passion du Christ, nous savons désormais que les boucs-émissaires sont innocents, elle a détruit le sacré en en révélant sa violence. Le Christ a détruit l’ignorance et la superstition, il permet de voir la réalité, il permet d’accéder au savoir. Les ennemis du Christ associent le christianisme à une religion archaïque alors qu’en réalité c’est l’inverse : le christianisme démystifie les religions archaïques, il montre la vérité sur le bouc-émissaire et sur le sacrifice mimétique, il nous oblige à penser le monde, il ouvre la porte du savoir. Il dévoile les religions archaïques en montrant le roi nu : ces personnes que l’on tue, et dont le meurtre est indispensable pour créer la nouvelle société et pour la maintenir, sont innocentes. Donc, cette société est bâtie sur le mensonge et l’erreur, loin de libérer l’homme elle l’enferme dans l’esclavage de la mort. La violence finale ne vient pas de Dieu, mais des hommes eux-mêmes. Au cœur des conflits du monde, il y a le face-à-face entre la Passion et le religieux archaïque.

Pour éviter la guerre, l’homme doit éteindre le fonctionnement du désir mimétique et ainsi bloquer la montée aux extrêmes. Il ne peut le faire qu’en comprenant l’utilité et le sens du bouc-émissaire, et en acceptant la vérité et la réalité des faits. Pour René Girard, c’est la Passion du Christ, sommet de la violence, qui permet d’éliminer la violence et de bâtir un monde de paix.

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