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Poèmes de Paul Claudel

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Paul Claudel compte parmi les plus grands poètes français du XXe siècle, et pourtant son oeuvre est largement méconnue. Nous vous proposons ici un choix de quelques uns de ses poèmes.

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Le Départ

_Ce n’étaient pas là vos grandes et gracieuses manières.

Vous qui n’avez de rien d’autre à vous repentir, n’avez-vous pas, mon amour, regret de cette après-midi de juillet où vous partites avec une soudaine, inintelligible phrase et un oeil effrayé, pour ce voyage si long sans aucun baiser et nul adieu ? Je savais bien cependant que vous alliez partir tout à l’heure, et nous étions assis dans les rayons du soleil déclinant,vous me murmurant tout bas, car votre voix était faible, ce merci qui me faisait mal. Tout de même ç’était bon d’entendre ces choses, et je pouvais dire ce qui rendait vos yeux pleins d’amour une croissante ombre, comme quand le vent du Sud approfondit le noir feuillage.

_Et ç’était bien vos grandes et gracieuses manières

que de tourner le discours ainsi sur les choses de tous les jours, ma chérie, élevant pour l’éclair d’un sourire ces lumineuses, pathétiques paupières. Tandis que je m’approchais davantage, car vous parliez si bas que je ne pouvais à peine entendre. Mais tout d’un coup me laisser ainsi à la fin, effaré de surprise plus que de la perte, avec une phrase pressée, inintelligible, et un oeil effrayé, et partir ainsi pour votre voyage d’à jamais avec pas un seul baiser et pas adieu, et le seul regard sans amour celui dans lequel vous passâtes,

_Çe n’était pas du tout vos grandes et gracieuses manières.

Cantique du Rhône

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L’irréductible

Il fut ce matelot laissé à terre et qui fait de la peine à la gendarmerie, Avec ses deux sous de tabac, son casier judiciaire belge et sa feuille de route jusqu’à Paris. Marin dorénavant sans la mer, vagabond d’une route sans kilomètres, Domicile inconnu, profession, pas... « Paul, Homme de Lettres » Le malheureux fait des vers en effet pour lesquels Anatole France n’est pas tendre ; Quand on écrit en français, c’est pour se faire comprendre. L’homme tout de même est si drôle avec sa jambe raide qu’il l’a mis dans un roman. On lui paie parfois une blanche, il est célèbre chez les étudiants. Mais ce qu’il écrit, c’est des choses qu’on ne peut lire sans indignation.

Car elles ont treize pieds quelquefois et aucune signification. Le prix Archon-Despérousses n’est pas pour lui, ni le regard de M. de Monthyon qui est au ciel. Il est l’amateur dérisoire au milieu des professionnels. Chacun lui donne de bons conseils ; s’il meurt de faim, c’est sa faute. On ne se la laisse pas faire par ce mystificateur à la côte. L’argent, on n’en a pas de trop pour Messieurs les Professeurs. Qui plus tard feront des cours sur lui et qui seront tous décoré de la Légion d’Honneur. Nous ne connaissons pas cet homme et nous ne savons qui il est. Le vieux Socrate chauve grommelle dans sa barbe emmêlée ;

Car une absinthe coûte cinquante centimes et il en faut au moins quatre pour être saoûl : Mais il aime mieux être ivre que semblable à aucun de nous. Car son coeur est comme empoisonné, depuis que le pervertit Cette voix de femme ou d’enfant - ou d’un ange qui lui parlait dans le paradis ! Que Catulle Mendès garde sa gloire, et Sully Prud’homme ce grand poète ! Il refuse de recevoir sa patente en cuivre avec une belle casquette. Que d’autres gardent le plaisir avec la vertu, les femmes, l’honneur et les cigares. Il couche tout nu dans un garni avec une indifférence tartare. Il connaît les marchands de vins par leur petit nom, il est à l’hôpital comme chez lui : Mais il vaut mieux être mort que d’être comme les gens d’ici.

Donc célébrons tous d’une seule voix Verlaine, maintenant qu’on nous dit qu’il est mort. C’était la seule chose qui lui manquait, et ce qu’il y a de plus fort, C’est que nous comprenons tous ses vers maintenant que nos demoiselles nous les chantent, avec la musique Que de grands compositeurs y ont mise et toute sorte d’accompagnements séraphiques ! Le vieil homme à la côte est parti ; il a rejoint le bateau qui l’a débarqué Et qui l’attendait en ce port noir, mais nous n’avons rien remarqué ; Rien que la détonation de la grande voile qui se gonfle et le bruit d’une puissante étrave dans l’écume. Rien qu’une voix, comme une voix de femme ou d’enfant, ou d’un ange qui appelait : Verlaine ! dans la brume.

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Le rendez-vous

Forêt profonde... Il fait si sombre... J’entends quelqu’un avec moi qui marmotte et qui fait des gestes, Quelle est cette ombre ? La pluie qui tombe. Le viellard marche tout noir entre les arbres gigantesques.

L’oiseau s’est tû. J’ai trop vécu. C’est la nuit et non plus le jour. Fille du ciel La tourterelle Chante le désespoir et l’amour.

La mer d’Irlande, Brocéliande,1 J’ai quitté la vague et la grève. La plainte lourde, La cloche sourde, Tout cela n’est plus qu’un rêve.

Bois ténébreux, Temple de Dieu, Que j’aime votre silence ! Mais c’est plus beau Quand de nouveau S’élève ce soupir immense !

Au fond du monde La foudre gronde, Tout est menace et mystère. Mais plein de goût Du rendez-vous, Je marche vers le tonnerre !