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Paul Morand et la danse

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Paul Morand est un écrivain voyageur qui a visité de nombreux pays et qui en parle admirablement bien dans ses livres.
En 1928, il publie Paris-Tombouctou, qui est le récit de son voyage effectué un peu plus tôt. Au-delà de la beauté littéraire du texte, c’est, pour l’historien, une mine de renseignements sur les modes de vie des Africains au début du XXe siècle.

Il propose notamment une analyse très pertinente de la danse, vue comme une pratique de magie et de superstition. Je publie ici in extenso le passage qui lui est consacré.

Le vocabulaire employé n’est plus celui que l’on utiliserait aujourd’hui. Certaines expressions, banales à l’époque, choquent aujourd’hui. Il n’y a pas de malveillance dans les propos de Paul Morand, c’était la manière courante de s’exprimer. Au-delà de ces contingences, l’analyse reste très pertinente.

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Lorsqu’un Blanc danse cinquante heures sans s’arrêter, il tombe mort ou bien il est proclamé champion ; cela est risible quand on sait que tous les Noirs d’Afrique, lors de la nouvelle Lune, dansent cinq ou six jours de suite. Qu’il m’est permis d’ouvrir ici une parenthèse, je ferai remarquer que nous nous extasions devant les pas qu’inventent pour nous les gens de couleur new-yorkais ; ces entrechats, gambades et convulsions, ils n’en sont point les créateurs, les ayant hérités de leurs grands-mères des plantations sudistes ; et celles-là n’ont fait que les retrouver instinctivement dans leur mémoire primitive ; la danse dans les pays civilisés a perdu son sens initial : elle ne prend sa vraie signification qu’en Afrique, et loin des côtes. Là, danser est une cérémonie magique, un acte de magie imitative ; c’est s’efforcer de copier l’amour, la chasse, la pluie, les funérailles. Ce n’est pas un art chez les primitifs ; ce n’est pas un plaisir ; chacun danse pour ses dieux, non pour soi ; en aucun cas les couples ne s’enlacent ; on est seul, ou face à face. Il y a même des danses de vieillards. Ce terme de danse est d’ailleurs impropre.

Comme dit une grande autorité en ces matières ; M. Delafosse, beaucoup de cérémonies mimées que les Européens englobent sous le titre de « danse nègre » ou de « tam-tam » ne sont en réalité que des représentations dramatiques. Et le savant anglais, M. Amaury Talbot, dans ses études sur le caractère magique du théâtre nègre, a dernièrement donné à la chorégraphie africaine son plein sens, que M. Labouret, chez nous, a sans doute été seul à soupçonner. Les professionnels de la danse en Côte d’Ivoire (il y en a deux ou trois par village) ne sont pas de jolis jeunes gens très invités ; ils forment une branche à part de la sorcellerie ; ils sont des gens suspects, tenus pour fort dangereux.

Dans un mémoire très remarquable sur les danses noires, qu’a fait paraître au Bulletin de l’AOF, l’administrateur, M.F. de Kersaint-Gilly, celui-ci remarque que partout, en Afrique, la danse est en décroissance. Des indigènes que notre civilisation a faits plus riches, moins craintifs, plus heureux, ne devraient-ils pas danser davantage, si la danse était un divertissement et non une forme de magie ? Les nègres dansent moins parce qu’ils croient moins.

Paul Morand, Paris-Tombouctou, 1928