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On ne chronique plus sur le vin

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Depuis le début des années 2000 au moins, les communes d’Ile-de-France cherchent à renouer avec leur passé viticole en replantant des vignes et en organisant des vendanges. Si les vignes de Montmartre sont les plus connues, Courbevoie, Saint-Germain-en-Laye, Montesson, et bien d’autres communes ont renoué avec cette tradition viticole. Une association se crée, la mairie doit donner son accord, l’État aussi, car il est interdit de planter de la vigne pour faire du vin sans homologation authentique. Il faut ensuite trouver un nom, qui sonne à la fois terroir et ancien. La vigne et ses vendanges donnent lieu à des festivités communales qui sont l’occasion d’autant d’actes citoyens s’inscrivant dans le cadre du développement durable. Quand en plus ces festivités sont écocompensées carbone, l’impact écologique étant nul, toute chose égale par ailleurs, nous contribuons par ce geste simple à sauver la planète.

Les vendanges créent du lien social et des comportements civiques ; elles assurent l’égalité des chances, car tous peuvent y contribuer, et développent le vivre ensemble par la convivialité qu’elles génèrent. Ce faisant, elles s’inscrivent pleinement dans les valeurs de la République. Bien que la vigne, en France et en Europe, doit beaucoup aux moines et aux évêques, on peut penser néanmoins qu’elle respecte la charte de la laïcité, garante du pluralisme. La vigne traverse les époques, les idéologies, les modes de pensée. Ses lianes aussi vivaces et vives que mouvantes sont capables de s’adapter à toutes les situations institutionnelles.

Même le communisme soviétique n’a pas réussi à éradiquer les magnifiques vignobles de Tokai. La vigne perdure et se manifeste dans les époques et dans les temps, et c’est pourquoi elle parle au cœur de chaque homme, et c’est pourquoi elle est au cœur de notre culture. Il faudra peut-être des lois pour interdire de parler positivement du vin, et de communiquer sur le monde viticole sur internet. Il faudra peut-être des lois pour interdire de parler du vin et de sa richesse, et alors ces chroniques gastronomiques devront vanter le fin bouquet du cannabis et la caudalie sensationnelle de l’héroïne, car dans le même temps que le gouvernement songe à restreindre la consommation de vin, au nom de la protection de la santé, il pense aussi légaliser les drogues, au nom de la protection de la santé. La vigne s’adapte à beaucoup de choses, mais semble-t-il pas au principe de précaution.

Si la nourriture provoque l’obésité, alors on ne pourra même plus parler de madeleine et de crème pâtissière. Si la charte de la laïcité s’introduit dans les cuisines, il faudra bannir les religieuses, les Saint-Pierre et les Saint Honoré. Si la protection des animaux s’introduit dans les cuisines, on ne pourra plus tuer le veau gras, faire dorer les daurades, abattre les chapons, émasculer les taureaux. Si la Sécurité Sociale cherche à faire des économies, elle interdira l’usage du beurre, de la crème, de l’huile et de la graisse de canard. Ma gastronomie sera bien pauvre. Mais heureusement j’aurai les drogues, ni douces, ni dures, mais toutes légalisées et, tel Antoine Blondin s’extasiant sur les coureurs du Tour de France, les chroniqueurs gastronomiques s’extasieront sur les extases hallucinogènes vendues librement dans les salles de shoot.

Les cavistes pourront se reconvertir, les beurriers changeront de crèmerie, et les bouchers délivreront des produits chimiquement transformés. Par la magie d’une loi. Par la grâce de l’État. Le pape Léon XIII disait que l’athéisme, c’est le culte de l’État. Dans cette société de plus en plus athée de sa gastronomie, de sa culture, de son histoire, le culte grandissant de l’État devient de plus en plus prégnant, de plus en plus étouffant. On meurt à force de s’empiffrer de protections et de décrets, à force d’orgies législatives. On fait des cirrhoses du foie à force de boire les potions vénéneuses des décrets protecteurs et des normes grandiloquentes. On veut bâtir des hommes qui ne sauront plus s’ils sont hommes ou femme ; des hommes qui ne sauront plus à quel peuple ils appartiennent, à quelle culture ils se rattachent. Heureusement, il leur restera les produits légalisés, qui ne seront plus des drogues, mais les nouvelles obligations normatives de notre époque. L’État, peut-être, obligera même à leur consommation, au nom du vivre ensemble, de l’acte citoyen et la défense de la biodiversité.