Jean-Baptiste Noé

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Les raisons de la déchristianisation 2/3

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2/ L’essor de l’individualisme

L’essor de l’individualisme est la conséquence de la démocratie, très bien perçu par Tocqueville. L’individualisme fait rejeter les vérités révélées et les dogmes, puisque l’individu se voit comme étant sa propre origine et sa propre fin. Or, l’Église étant perçue comme essentiellement dogmatique, elle est vue comme s’opposant à la liberté et à l’épanouissement des hommes.
L’autre conséquence de l’individualisme est que les hommes deviennent les sujets quasi constants de leurs passions, notamment de leurs passions sexuelles. Renfermés sur leur vie privée, tournant sans cesse sur eux-mêmes, délaissant les affaires publiques, les hommes individualistes de l’âge démocratique sont mûrs pour le nouveau despotisme que prévoit Alexis de Tocqueville.

« Je vois une foule innombrable d’hommes semblables et égaux qui tournent sans repos sur eux-mêmes pour se procurer de petits et vulgaires plaisirs dont ils remplissent leurs âmes. » (Démocratie en Amérique).

Ces plaisirs petits et vulgaires sont essentiellement ceux du corps, où la licence essaye de régner de façon absolue, réduisant les passions humaines à des aspirations uniquement matérielles.
C’est pourquoi les attaques contre la morale sexuelle de l’Église sont-elles les plus féroces et les plus constantes, parce que la position catholique s’oppose directement à l’individualisme matérialiste et à la société hédoniste qui en découle. Sur ce point, il y a incompatibilité entre la démocratie et le christianisme, parce que ces deux systèmes veulent édifier deux visions complètement différentes de l’homme.

Il ne faut néanmoins pas en déduire une incompatibilité absolue entre démocratie et christianisme. Tocqueville pense au contraire que seul le christianisme peut sauver la démocratie, parce que lui seul peut faire sortir l’homme de ses passions matérielles, lui donner des horizons plus élevés que l’individualisme. La religion est vue comme un contrepoids nécessaire aux tendances régressives et dangereuses de la démocratie. Elle évite de sombrer dans l’individualisme, le matérialisme et le fatalisme démocratique. Elle permet d’élever l’âme et d’éveiller la conscience spirituelle des hommes.

« Je doute que l’homme puisse jamais supporter à la fois une complète indépendance religieuse et une entière liberté politique : et je suis porté à penser que, s’il n’a pas la foi, il faut qu’il serve, et, s’il est libre, qu’il croie. (…) Que faire d’un peuple maître de lui-même s’il n’est soumis à Dieu ? » (Démocratie en Amérique).
C’est ce que les États-Unis ont très bien compris, eux qui ne voient pas d’inconvénients à ce que la foi se mêle à la vie publique, dans une conception très ouverte de la laïcité. Toute autre est la vision française, où beaucoup continuent de penser que démocratie et christianisme sont incompatibles.

Il n’empêche que l’individualisme est un des facteurs premiers du relativisme. Si l’individu est le centre et la racine de sa propre vie, alors il l’est aussi de la vérité qu’il estime ne dépendre que de lui. Ce principe du relativisme est un facteur de fragmentation sociale ; il empêche de comprendre le sens de la foi catholique car elle-même est structurellement incompatible avec le relativisme.

Si la démocratie individualiste s’oppose à la foi, elle alors source de régimes politiques qui s’opposent au christianisme.

3/ La présence de régimes politiques anti-chrétiens

Le rôle des régimes politiques anti-chrétiens dans le recul de la présence catholique est un facteur qui est trop souvent oublié. Les pays d’Europe connaissent, depuis deux siècles, des gouvernements ouvertement anti-chrétiens, et dont l’objectif politique est d’éradiquer le christianisme. Force est de constater qu’ils ont réussi en certains endroits. Que ce soit l’idéologie républicaine, le risorgimento, le Kulturkampf, le communisme, les régimes séculiers, tous ces régimes, qui sont des démocraties, dans le sens où ce sont des systèmes politiques individualistes et matérialistes, ont vu l’Église comme étant leur principal ennemi. Leur diagnostic est tout à fait juste, comme sont justes aussi les moyens mis en place pour éradiquer l’Église : nationalisation des écoles, suppression des associations de jeunesse, interdiction des pratiques cultuelles, restriction de la liberté religieuse ; tout cela organisé de façon plus ou moins forte.

Le fait surprenant est que le catholicisme perdure encore en Europe après avoir connu les affres de deux siècles de persécutions religieuses. Là se trouve le véritable changement historique dans la présence de l’Église dans la société. Il n’est pas dans la désaffection cultuelle de la population car, comme nous l’avons vu, la population européenne n’a jamais été christianisée en profondeur, mais est resté structurellement superstitieuse, le changement est dans la contre-optique étatique vis-à-vis de l’Église. De l’édit de Milan (313) à la révolution de Luther (1517), l’État a vu dans l’Église un soutien et un pilier, même si la relation de ce couple a pu être quelques fois ombrageuse. À partir du XVIe siècle, l’État voit en l’Église un ennemi à abattre. Cela a commencé avec les pays protestants, et s’est ensuite poursuivi dans les pays catholiques, dont les dirigeants ont adopté la vision politique luthérienne. Si l’Église doit être abattue, c’est que l’État est sa propre religion et sa propre Église. Le christianisme est donc un concurrent trop dangereux. C’est pourquoi, la République française n’a rien de laïque, car elle ne défend pas la distinction entre pouvoir spirituel et pouvoir temporel, mais elle cherche à englober le spirituel dans sa mainmise temporelle. La République se voit elle-même comme une religion. Ce changement historique est bien une révolution : ce n’est pas un progrès vers l’avant, mais un retour en arrière, retour à la conception préchrétienne du pouvoir, celle, entre autres, des grands rois Perses.

Aux attaques répétées des régimes anti-chrétiens contre l’Église, il faut ajouter les erreurs émises par les chrétiens eux-mêmes, qui souvent n’ont pas compris le monde dans lequel ils vivaient, ces choses nouvelles sur lesquelles le pape Léon XIII a essayé de les éclairer.

A suivre.