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Les noces de l’agneau

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Un ouvrage recensé par Antoine de la Garanderie, professeur de Letres à Hautefeuille.

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La « théologie de l’eucharistie » et son mystère, résumés dans la formule évangélique « Comment cet homme peut-il nous donner sa chair à manger ? » (Jn 6,52), est un des loci classici de la pensée chrétienne. Une étude sur ce thème ne pourra se passer d’une prise en compte des efforts déjà faits en ce sens, et il s’agira alors de situer l’ouvrage dans ce contexte. La philosophie qui la sous-tend suppose la fondation de toute une conceptualité ayant trait aux réalités concernées par cette pensée, au premier rang desquelles on trouve le corps. Mais si les attributs traditionnellement liés à la corporéité doivent servir de fondement à une pensée de l’eucharistie, qu’en est-il lorsque les problématiques qui leur sont liées se trouvent complexifiés ou approfondis par les recherches fondamentales en philosophie ? C’est tout le propos et le projet du livre d’Emmanuel Falque que de procéder à un « aggiornamento » conceptuel autour de la question du corps, laquelle a reçu un éclairage nouveau dans la philosophie du XXème siècle, et en particulier avec les données issues de la phénoménologie. L’auteur insiste sur le fait que de telles recherches s’inscrivent dans la lignée des enseignements du Concile de Vatican II, lequel prescrit de suivre et de s’inspirer des recherches modernes.

Le propos du livre d’Emmanuel Falque se trouve à la jonction de deux problématiques : l’une, externe, et relative à un problème proprement théologique concernant le corps-dont-il-est-question dans l’eucharistie, et interne, celle du projet propre de l’auteur : celui de procéder à une vaste synthèse de mise à jour des réflexions en philosophie chrétienne ; ainsi, l’ouvrage s’inscrit dans un triptyque et fait suite à deux autres ouvrages, Passeur de Gethsémani (traitant de la thématique de la passion) et Métamorphose de la finitude (sur la résurrection) ; il manquait le thème de l’eucharistie pour clore cette fresque. Au demeurant, et par un effet de mise en abyme propre à la logique du travail intellectuel, l’auteur signale que l’ouvrage se veut de surcroit une réponse impromptue à des objections survenues lors de la publication des deux précédents opus.

La question du corps, comme support d’une théologie traditionnelle de l’eucharistie, semblait aller de soi tant que l’on était capable de s’entendre sur ce qu’est la corporéité, et de cette entente naissait un accord sur ce qu’il convenait d’entendre par « corps eucharistié ». Mais la philosophie du XXème siècle, au premier rang de laquelle se situe la phénoménologie, apporte son lot de remises en cause et de déplacements des frontières de la pensée, contraignant à une refondation des concepts, laquelle n’est de ce fait pas sans ébranler toute la théologie qui la couronne : qu’en est-il du corps, de la corporéité lorsque la pensée a distingué entre corps et chair ? Avant la Cène, il s’agit bien de savoir quoi « eucharistier ». Laquelle des deux entités est-elle concernée par l’eucharistie et quelle réalité la théologie doit-elle prendre en charge ? Le corps propre, toujours maintenu, mais dont l’ancienne acception est ébranlée et dont une partie des attributs passe à la chair, ou bien cette chair éthérée, pur reflet du penser, fruit d’une modélisation accomplie par Merleau-Ponty et devenue concept opérant pour la phénoménologie, même chrétienne ? Il s’agira alors pour l’auteur de dégager un entre-deux du corps, compris entre le corps physique et charnel et l’abstraction intellectuelle de la chair.

La réflexion doit donc se structurer selon trois topoï, qui seront les trois parties de l’ouvrage, telles qu’indiquées aux pages 26-27. Tout d’abord, il s’agit de « Descendre dans l’abîme », celle du corps, d’explorer le corps, à la recherche de cet intermédiaire comme objet propre de notre réflexion, en bref, saisir cet objet. Ensuite, il convient de « Séjourner en l’homme » afin de comprendre ce que l’on qualifie ordinairement comme étant son animalité. Enfin, le couronnement théologique vient avec l’assomption de ce qui vient d’être dit des réalités engagées, lesquelles sont ressaisies à la lumière de la figure du Fils de Dieu qui, comme « Dieu incorporé », les transfigure, mais à la façon dont elles ont été pensées. L’ecclesia est alors pensée comme « chair commune ».

L’une des qualités de l’ouvrage réside dans sa très grande densité. Il y a, pour qui s’y plonge, matière à penser et à se cultiver. Les propos sont lourds d’une culture à maîtriser ou à se réapproprier (à ce titre, les références fonctionnent comme autant de rappels de réalités tantôt oubliées, tantôt impensées). Ils peuvent servir tant au chrétien cultivé déjà au fait des questions soulevées et avides de les mettre à jour qu’au novice qui découvrirait alors ce-qu’il-y-a-lieu-de-savoir.

La formation philosophique de l’auteur ne se révèle pas tant dans la grande érudition déployée tout au long des 380 pages du livre que dans la tournure d’esprit manifestée dans l’analyse conceptuelle, forma mentis tout à fait spécifique aux études de philosophie et qui permet d’aiguiser son regard sur le réel en dégageant des intermédiaires (soit, à simple titre d’exemple, la distinction animalité/bestialité que l’on trouve à la page 18).

Pour ce qui concerne la facture de l’ouvrage, il ya lieu de signaler qu’en plus d’une structure claire et clairement exposée (avec un plan en trois parties et une introduction pour chacune de ces parties qui détaille l’articulation générale du propos), une Ouverture et un Liminaire solennisent l’entrée en réflexion sur ces saintes matières et nous plonge d’emblée dans l’ambiance de théologie et de mystère qui doit présider à notre réflexion.

L’intérêt général du livre est doublement culturel et analytique : d’une part, il permet de répondre à des critiques traditionnelles faites au christianisme (soit le reproche fait d’avoir « chosifié » le corps à travers la transsubstantiation,…) ; d’autre part, le propos général est l’occasion de quelques analyses de détail sur des thèmes classiques de la spiritualité chrétienne : la différenciation d’avec lui-même d’un Dieu aimant.