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Les mains de France Domaine Brocard

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Les mains de France, 4è épisode.

La dégustation d’un vin commence toujours par l’étiquette, n’en déplaise à ceux qui se passionnent pour les tests à l’aveugle. Jean-Marc Brocard, à Chablis, ouvre ses vins par une mise en image fantasmagorique d’une église romane au sommet d’une combe entourée d’une vigne, illuminée par la Lune. La terre, celle qui nourrit le vin, semble se soulever pour rejoindre le ciel, quand le satellite descend vers l’église pour embraser le sol. Poétique et herméneutique la photo montage des vins de Jean-Marc Brocard se laisse aller à de multiples interprétations, peut être pour mieux donner envie de découvrir les vins. Chablis est l’autre Bourgogne, celle du nord, loin de la Côte d’Or et des noms mythiques de la région de Beaune. Chablis peut avoir le sentiment d’être délaissé par les amateurs de Bourgogne, comme autrefois le Beaujolais qui, tout en étant bourguignon, est désormais séparé de la grande région viticole. Mais Chablis peut se prévaloir des mêmes cépages que la Bourgogne vineuse, notamment le chardonnay, et d’une histoire mêlée. Chablis offre des bourgognes plus droits, plus secs, et aussi moins onéreux. Les mois précédents nous avions évoqué des domaines multiséculaires. Le domaine de Jean-Marc Brocard est plus récent puisque l’aventure débute dans le dernier tiers du XXe siècle. C’est en 1973 que Jean-Marc Brocard plante ses premières vignes, sur les terres de Préhy, un village proche de Chablis. Le domaine fait alors 0.3 hectare. Ingénieur de formation et de métier il a découvert le monde du vin grâce à son mariage avec une fille de vigneron.

1973, c’est l’année du choc pétrolier et de la fin des Trente Glorieuses. C’est le début de la crise économique et de la déprime française. Ce n’était donc pas la bonne année pour créer une entreprise, fût-elle viticole. Pourtant celle-ci a tenu, s’est développée, et est aujourd’hui reconnue comme une des plus belles du Chablisien. Cette aventure personnelle et familiale est une nouvelle fois la preuve que le contexte national et international importe peu : à celui qui veut entreprendre et qui travaille avec intelligence, toute aventure est toujours possible, quel que soit le contexte.

Nous fêtons cette année les quarante ans du domaine. Il est maintenant dirigé par deux des enfants de Jean-Marc Brocard. Les 0.3 hectare du début sont désormais de 200 hectares. Là aussi, il y a matière à réflexion pour ceux qui ne s’intéressent qu’aux entreprises qui font faillite. En 40 ans la viticulture française a connu beaucoup de crises, nombreux sont les vignerons qui ont arraché leurs vignes, qui ont fermé leurs exploitations, qui ont cessé de faire du vin. Ceux-ci peuvent incriminer le contexte et la conjoncture, peut-être avec raison, mais celle-ci est la même pour tous. Pourquoi certains échouent quand d’autres réussissent ? C’est là la seule question qui devrait tarauder les historiens de l’économie et des entreprises. En 40 ans, combien de domaines ont fermé à Chablis, et pourquoi celui de Jean-Marc Brocard s’est développé, au point d’être aujourd’hui reconnu comme l’un des meilleurs ? Pourquoi PSA doit fermer des usines, alors que Toyota vend de plus en plus de voitures, et que Volkswagen ne peut pas honorer toute la demande ? C’est que l’initiative humaine, les mains et la tête se jouent du milieu et du déterminisme. Le vouloir humain est plus fort que les contraintes externes.

Le domaine Brocard n’a cessé d’innover, sûrement est-ce là une des clefs de son succès. L’innovation s’est faite dans les chais, avec du matériel moderne, mais sans céder à la justesse du goût. L’innovation s’est faite dans les vignes, avec une conduite de plus en plus tournée vers le biologique et la biodynamie. Depuis douze ans, 30 ha sont conduits en agriculture biologique, 25 sont en conversion, et 12 ha sont en biodynamie.

L’innovation s’est faite enfin dans les liens entretenus avec les consommateurs, via le développement de l’oenotourisme. Des visites sont organisées, pour découvrir les chais et la vigne, pour comprendre le principe de la biodynamie. Un hôtel 4 étoiles est à la disposition des touristes, ainsi qu’un restaurant gastronomique, pour rappeler aux palais que la Bourgogne ne se limite pas au vin.

Par ces actions le domaine Brocard démontre que le métier de vigneron ne se cantonne pas à la production et à la transformation du raisin, mais qu’il doit prendre en compte tous les acteurs de la chaîne, et notamment le principal acteur qu’est le client, et son goût. C’est bien lui qui fait le vin, qui permet que le domaine existe, ou qui signe sa perte s’il cesse d’acheter le vin.