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Les guerres du thé

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Chronique gastronomique

Buveurs de thé

Le monde est divisé entre buveurs de bière et buveurs de vin, buveurs de thé et buveurs de café. Chaque boisson renvoie à une culture, un imaginaire, des codes sociaux, des symboles et des présupposés. Le thé, bien que bu chaud, froid à de très rares occasions, est associé à l’humide, au moite, au flegmatique, quand le café renvoie à la nervosité, à la tension, à la chaleur et à la sensualité. On pense le thé autour du feu, dans un cottage froid, par temps pluvieux, avec l’eau qui crépite. On conçoit le café dans une torpeur d’été, serré, vigoureux, pour choquer les corps et les tempes. Peut-être parce que le thé renvoie à l’Angleterre et le café à l’Italie, avec l’imaginaire propre à ceux deux pays ; bien que les deux plantes contiennent toutes deux de la caféine.

Le thé est originaire de Chine, où il fut rencontré par les Portugais qui l’importèrent en Europe, au XVIe siècle, avant qu’il ne parvienne en France et au Royaume-Uni. C’est dans cette longue route du thé qu’il arriva en Russie, où il fait aujourd’hui complètement partie de la culture du pays. Il est l’autre boisson nationale, avec la vodka. C’est aux Russes que l’on doit l’invention du samovar, qui permet d’avoir sans cesse de l’eau très chaude afin de couper la boisson forte où le thé infuse toute la journée.

Mais ce sont bien les Portugais qui, en Europe, ont pris l’habitude de boire le thé, dès les années 1560, quand ce ne fut qu’en 1683 que les Viennois découvrirent le café, de l’autre côté de l’Europe, et grâce aux Turcs. En 1662, la princesse portugaise Catherine de Bragance épousa le roi d’Angleterre Charles II. Elle apporta, parmi sa dot, l’habitude de boire du thé, coutume qui se développa à la cour, si bien que les Anglais s’approprièrent ce trait d’esprit, car boire du thé est d’abord une marque d’esprit. La grande union des Anglais et du thé est le fruit de l’amour, tout du moins d’un mariage légitime.

En France, on prit l’habitude de consommer le thé en fin d’après-midi, avec quelques gâteaux, habitude que copièrent nos cousins. La duchesse de Bedford, au début du XIXe siècle, invita ses amis à venir boire le thé avec des sandwichs et des pâtisseries, peut-être ces merveilleuses douceurs anglaises que sont la jelly, et ces somptueux sandwichs que sont les sandwichs au concombre, dont Oscar Wilde vante la haute tenue gastronomique dans L’importance d’être constant. Les Français oublièrent cette coutume du thé en fin d’après-midi. Ils la retrouvèrent à la fin du XIXe siècle, par anglomanie, et croyant alors copier une tradition anglaise qui n’était autre que la reprise d’une habitude française. La gastronomie joue bien des tours à l’histoire et aux pratiques. Voilà comment le five o’clock peut se conjuguer avec la merrienda espagnole et le goûter français. Le thé se marie si bien avec les palets bretons au beurre fondant. Entre Bretons, grands et petits, on se comprend.

Les Britanniques ont le thé si chevillé en eux, que cela fut le déclencheur de la révolution américaine. Grands commerçants, les Anglais ont toujours su imposer le monopole de la vente du thé dans leurs colonies afin de s’assurer la mainmise de ses juteux bénéfices. Fort de ce monopole, le roi Georges III, toujours à court d’argent, décida d’augmenter les taxes sur le thé vendu dans les colonies. Une taxe de plus et une augmentation de plus. Les Anglais d’Amérique étant contraints d’acheter leur thé à la Compagnie anglaise des Indes Orientales (fondée en 1599), ils ne purent contourner le monopole. Jusqu’à ce que quelques colons, déguisés en Indiens, prirent d’assaut la cargaison de thé d’un bateau basé dans le port de Boston, et la jetèrent à l’eau. Ce fut la plus grande infusion de thé que connut l’histoire. Nous étions en 1773. La réaction véhémente du roi déclencha la révolte des colons. Les Français soufflèrent habilement sur les braises et, apportant leur soutien militaire, ils permirent aux États-Unis d’Amérique de devenir indépendants en 1783. A l’époque, on savait se battre pour du thé, de la canne à sucre, du poivre ou de la dentelle.

On se battait aussi pour l’opium, mais cette fois en Asie.

Anglais et Hollandais ne cessèrent de s’affronter sur les mers de l’océan Indien, et parmi ces territoires asiatiques que l’on rêvait de découper. Les Anglais eurent la main haute, et imposèrent le monopole du commerce du thé, qui dura jusqu’en 1834.
En 1638, craignant la mauvaise influence européenne, et notamment portugaise, le Japon ferma ses ports aux Européens. Les Portugais exportaient en effet sur l’archipel deux produits que l’empereur jugea néfastes : le christianisme et le vin. Pour contrer le premier, il conduisit une répression sans faille, amenant aux martyres de nombreux Japonais convertis. Pour le deuxième, et les deux vont ensemble, la consommation de vin fut interdite, par un édit pris par le gouverneur de Nagasaki en 1641. L’Empereur autorise une exception : les Hollandais conservèrent le droit de rester dans l’île de Dejima, située en face de Nagasaki, où ils purent importer de la marchandise européenne. Ne restaient plus qu’à quelques commissaires impériaux de venir, en cachette, s’approvisionner en vin pour la consommation personnelle des Empereurs. Sinon, le pays reste fermé à l’Europe jusqu’en 1848.

La fermeture du Japon obliga les Anglais à trouver d’autres sources d’approvisionnement en thé. Ils se tournent donc vers la Chine qui, de fournisseur principal devient fournisseur quasi exclusif. Les Anglais établirent un système triangulaire efficace : l’Inde cultivait du pavot, qui était transformé en opium et vendu en Chine. Là, on achetait du thé, qui était vendu en Europe. Mondialisation et spécialisation des pays étaient déjà présentes.
La Chine tenta de s’opposer à l’entrée du pavot indien, notamment pour protéger sa propre production. Le Royaume-Uni sut protéger ses intérêts commerciaux, grâce à la puissance de sa flotte. Cela déclencha les deux guerres de l’opium (1839-1842 & 1856-1860), qui se soldèrent par la défaite de la Chine et la signature des traités inégaux, qui permirent notamment aux Européens un accès privilégié aux ports chinois. Pour une boisson de flegmatique, le thé déclencha bien des guerres.

En 1834, la Compagnie anglaise des Indes orientales perdit son monopole. Les Anglais décidèrent alors d’installer des plantations de thé en Inde afin de pallier les pertes financières dues à l’ouverture du marché à la concurrence. On planta en Inde une espèce de thé découverte dans l’Assam en 1823, qui se montra particulièrement vigoureuse et efficiente. On copia les modèles de production chinois, et l’Inde se mit à produire du thé, puis Ceylan à son tour. Cette plante et cette boisson s’acclimatèrent si bien à l’Inde qu’elle est aujourd’hui complètement insérée à l’histoire de ce pays, alors même que l’aventure de l’Inde et du thé a commencé il y a à peine deux siècles. Le thé fait partie de ces plantes importées et acclimatées en dehors de son terroir par la colonisation, tels le cacao en Côte d’Ivoire (premier producteur mondial) et le café au Vietnam (deuxième producteur mondial). Cela rappelle la tomate, fruit par excellence de la Méditerranée, alors qu’elle n’y ait que depuis quatre siècles. La géopolitique de l’alimentation suit les lignes de crêtes de la mondialisation.

Voilà donc nos Anglais buvant le thé à cinq heures dans leur cottage ou dans leur palais indien, chassant ici le renard, là le tigre, jouant partout au cricket. Sport, culture, mode de vie et de consommation, les mélanges, les échanges, les transformations sont absolument passionnants à étudier.

Le thé nous livre quelques grands noms. Thomas Twinings, qui ouvrit une boutique de café en 1706. Il commença avec la boisson ennemie, alors que son nom est aujourd’hui complètement associé au thé. C’est à cette marque que l’on doit les premiers thés en sachet, en 1956. C’est à eux que l’on doit aussi l’invention du thé Earl Grey, en 1832, du nom du Comte Charles Grey, Premier ministre de la reine Victoria. L’Earl Grey est un mélange de thé noir de Chine aromatisé à la bergamote, dont le fruit est essentiellement cultivé en Calabre. Encore un effet joyeux de la mondialisation.

Bien sûr, les amateurs connaissent Sir Thomas Lipton, boutiquier écossais né en 1850 qui fit fortune dans le commerce du thé et fut anobli en 1902. Ce n’est pas le meilleur thé, mais un des plus vendus.

La famille Kousmichoff, Russes installés à Paris en 1917 suite à la révolution bolchévique. Leur entreprise a été créée à Saint-Pétersbourg en 1867 et rachetée en 2003 par les frères Orebi qui essayent de relancer la marque en la positionnant sur le haut de gamme moyen. Depuis, les boutiques fleurissent à Paris et dans le monde, et la fabrique de l’avenue Niel ne cesse de fonctionner.

Anglais et Russes, mais aussi Français, avec les frères Mariage. Si la dynastie remonte au XVIIIe siècle, c’est en 1854 qu’Édouard et Henri fondent à Paris l’entreprise Mariage frères. Si la maison a longtemps périclité, elle renaît en 1984 lors de son rachat et se lance alors dans le thé haut de gamme. Les boutiques sont toujours situées dans des lieux prestigieux, notamment au Louvre. En 1990, la marque ouvre des boutiques au Japon. 349 ans plus tard, c’est le retour des Français et du thé dans le pays du soleil levant. L’histoire se retourne, les échanges se poursuivent. Le thé continue de cultiver ce goût incessant pour le dialogue et l’échange des cultures, pour l’édification de l’homme et pour son plaisir.