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Les clients tuent les commerces de proximité

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Chronique gastronomique

Pourquoi toujours incriminer les grandes surfaces et les complots des ententes illicites ? Pourquoi penser que les commerces de proximité, les petits magasins des centres-villes, sont meilleurs que les grands ensembles commerciaux ? Si les supermarchés se développent, si les petits magasins ferment, c’est que les clients préfèrent les premiers et délaissent les autres. Ce sont les clients qui font vivre les magasins, ce que se refusent de reconnaître ceux qui ne comprennent pas que l’économie repose d’abord sur la liberté des individus. À moins de vouloir construire par la coercition une société idéale.

C’est tout le drame de l’aménagement urbain. Bien sûr la population aime les commerces des centres-villes. Elle veut des centres piétonniers, tellement plus agréables pour se promener, des boutiques qui, sans être luxueuses, ont de la tenue, des commerces de bouche où les étals sont beaux et variés, et les produits de qualité. Dans la pratique, les mêmes veulent pouvoir se garer facilement, ce qui exclue les zones piétonnières, avoir des produits au meilleur prix, et pouvoir trouver l’ensemble de ce dont ils ont besoin dans un seul et même magasin, sans avoir à multiplier les crémeries et les boucheries pour remplir leur caddie. On aime les commerces de proximité pour la convivialité qu’ils procurent ; mais on préfère faire ses achats sur internet, parce que cela fait gagner du temps, et que l’on y trouve plus facilement des produits variés et moins chers. Entre ce que l’on désire et ce pour quoi l’on opte, il y a un écart grandissant.

C’est ainsi que se développent les centres commerciaux. Plan de campagne, la plus grande zone commerciale d’Europe, attire toujours autant. C’est tellement pratique de pouvoir se garer gratuitement, de tout trouver à portée de main, et de déambuler dans des endroits qui sont de plus en plus agréables. Les Quatre Temps, à la Défense, valent bien, pour le décor et l’ambiance générale, une rue quelconque de Paris. La consommation a ceci de terrible qu’elle révèle la réalité des choses. Dans la crise actuelle des éleveurs de bœufs et de cochons, on a vite fait de stipendier la responsabilité des distributeurs et leur cupidité, qui est peut-être réelle. On dit moins que le consommateur veut acheter de la viande de moins en moins cher. Bien sûr qu’il est favorable à l’achat de viande française. Bien sûr qu’il est favorable à ce que les prix soient relevés. Mais il prendra le produit le moins cher, même s’il vient d’Espagne. Est-ce de la duplicité ou de l’hypocrisie ? Non, c’est l’affirmation du réel sur l’étoffe des sentiments.

On pourrait faire des lois pour obliger d’acheter français. On pourrait mettre des amendes aux clients qui se fournissent dans les supermarchés et non pas dans les commerces de centre-ville. On pourrait contraindre la société à se plier à celle dont on rêve et que l’on veut construire. On pourrait aussi obliger les Français à consommer du bœuf cinq fois par jour, en plus de leurs fruits et de leurs légumes. Et mettre des taxes sur le bœuf, pour créer un fond de réversion aux agriculteurs en crise. On pourrait taxer les fast-foods pour financer les restaurants étoilés. On pourrait indexer les impôts locaux sur le nombre d’achats réalisés avec Amazon, afin de soutenir le commerce de proximité.

C’est vrai qu’il y a encore des espaces de liberté dans lesquels les clients peuvent faire valoir leurs goûts et leurs prédilections. Ces espaces, l’État pourrait, devrait, les détruire, à coup de désherbant juridique. Le drame de la liberté, c’est qu’elle ne permet pas d’édifier la société dont on rêve. Le constructivisme doit d’abord déconstruire l’homme pour pouvoir le bâtir à son image. À l’image de celui qui a la main sur le robinet des décrets et des codes et qui, par le contrôle de cette fontaine législative, peut transformer l’onde pure de la liberté en eau frelatée de la servitude.