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Les chrétiens dans l’Empire romain 2/3

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III – Du rescrit de Trajan (112) à la fin du règne de Marc-Aurèle (180) : la politique impériale du deuxième siècle

L’an 112 est très important pour les chrétiens. Cette année-là, Pline le Jeune, avocat, juriste, érudit, philosophe, est nommé par Trajan, gouverneur de Bithynie, l’ouest de l’actuelle Turquie d’Asie.

Dans le cadre de ses fonctions, il y représente le pouvoir, et il juge, notamment les chrétiens qui sont déférés devant son tribunal. Devant leur nombre croissant, car le christianisme progresse rapidement dans sa juridiction, il est bien embarrassé. Il a essayé, quelques fois avec succès, de leur faire abjurer leur foi, et de les faire revenir aux cultes officiels. De sa propre initiative, il a acquitté ces apostats, et il lui semble qu’on peut leur pardonner d’avoir été les tenants de cette religion, qu’il considère, lui, comme une superstition absurde et ridicule. Mais que faire avec ceux qui restent fermes dans leur foi ? Pline connaît la loi : l’appliquer strictement, c’est se préparer à un bain de sang. Quels sont donc les crimes de ces gens ? Pline se rend compte que leur seul « crime » est d’être des chrétiens. Il envoie alors une lettre à Trajan, dans laquelle il s’en remet à l’empereur, lui demandant de l’éclairer sur la conduite à tenir, et de lui confirmer que jusque-là, il a pris les bonnes décisions, notamment en relâchant ceux qu’il appelle les repentis.

Quand un empereur répond à un magistrat sur une question donnée, on appelle la réponse un rescrit. Ce document a force de loi. Celui de Trajan est très important pour les chrétiens : pendant tout le deuxième siècle, il va déterminer la politique impériale à leur égard.

Dans son rescrit, Trajan écrit ceci : « Mon cher Pline, tu as suivi une bonne ligne de conduite dans l’affaire de ceux qui ont été amenés devant toi comme chrétiens… Il ne faut pas les rechercher ; s’ils sont dénoncés et trouvés coupables, il faut les punir, avec cette réserve toutefois que celui qui nie être chrétien et qui le prouve effectivement en adorant nos dieux, si suspect que soit son passé, doit être pardonné à cause de son repentir. Mais les lettres anonymes ne peuvent servir en aucun cas pour une inculpation ; ce serait un mauvais exemple, peu digne de notre époque. »

Que peut-on déduire du rescrit de Trajan ?

Il est complètement aberrant et illogique, ce que Tertullien dénoncera dans son Apologétique, en 197 : « Admirable sentence, qui ne peut être que contradictoire ! Elle défend de les rechercher comme s’ils étaient innocents et elle ordonne de les punir comme s’ils étaient coupables […] Ô justice, pourquoi te mettre dans un tel embarras ? Si tu les condamnes, pourquoi ne pas les rechercher ? Si tu ne les recherches pas, pourquoi ne pas les acquitter ? » Il confirme qu’ « Il n’est pas permis d’être chrétien », qui devient ainsi une règle de droit, alors qu’on considérait cet édit, auparavant, comme une conséquence de la folie de Néron. Dorénavant, dans n’importe quel tribunal de l’empire, en répondant qu’il est chrétien au magistrat qui l’interroge, le fidèle sera automatiquement condamné, sauf si ce magistrat arrive à lui faire abjurer sa foi. Surtout, ce ne sont pas des persécutions permanentes qu’il institue, mais une insécurité permanente pour les chrétiens, qui vont vivre désormais dans la peur des sautes d’humeur du peuple et des dénonciations.

Cependant, il est interdit pour un juge romain de prendre en considération les dénonciations anonymes, qui étaient une vraie plaie sous l’empire.

Trajan appliquera cette politique jusqu’à sa mort, en 117, ainsi que ses trois premiers successeurs, Hadrien (117-138), Antonin (138-161), et Marc-Aurèle (161-180), qui s’en tiennent tous à ce rescrit, et donc, se gardent bien de réexaminer le fait chrétien.

Voilà pourquoi il y a eu tant de martyrs sous leurs règnes respectifs, malgré les efforts, notamment, de deux apologistes, Quadratus et Aristide, qui, voulant ouvrir les yeux d’Hadrien sur le christianisme, lui adressent leurs apologies, tous les deux vers 126. L’empereur a lu les deux apologies, et les a trouvées fines et élégantes. Cela n’a pas fait varier d’un cheveu sa position sur les chrétiens.

Presque cent ans après Néron, le christianisme demeure interdit, et les fidèles sont toujours dans un état permanent d’insécurité, à la merci de dénonciations ou de mouvements de foule violents, au cours desquels le peuple tout entier se fait accusateur. A ces moments-là, aucun magistrat romain, qu’il veuille conserver la faveur de ses administrés, ou éviter des émeutes, ne prend le risque de protéger les chrétiens.

Un bon exemple est le martyre de Polycarpe. En février 155, des jeux ont lieu à Smyrne, l’actuelle Izmir, en Turquie. La foule, non contente de voir mettre à mort une dizaine de fidèles, réclame la tête de l’évêque de la ville : Polycarpe. Au mépris le plus complet du rescrit de Trajan, qui interdit de rechercher les chrétiens, le pro-consul, influencé par la surexcitation du peuple, le fait arrêter, bien à contrecœur, tant l’évêque est un homme estimé de tous. On le trouve sans difficulté, il est décapité.

Au tournant des années 150 et 160, malgré un siècle d’interdiction, le christianisme est maintenant partout dans l’empire, et dans tous les milieux sociaux. Il devient un phénomène incontournable.

Le début du règne de Marc-Aurèle, en 161, voit se succéder une série de catastrophes. Ses légions battent les Parthes en 165, mais rapportent de leurs campagnes la peste, qui se propage en Occident pendant vingt ans. En 167, commencent les invasions barbares. A cela s’ajoutent des pluies diluviennes qui s’abattent sur l’Italie, occasionnant des inondations, détruisant les récoltes, et provoquant des famines.

On dirait que les dieux se détournent de Rome. Pourquoi ? On consulte les augures partout dans l’empire, qui donnent tous, comme par hasard, la même réponse : les chrétiens sont la cause de ces maux. On est prêt à croire les augures. La majorité du peuple, affamé et malade, est persuadée que les dieux se vengent sur l’empire car les fidèles y sont tolérés. Le sentiment anti-chrétien est à son comble. Evidemment, un esprit clair et raisonné aurait ramené le calme, malheureusement l’heure n’est plus aux esprits forts, mais aux superstitions et aux croyances les plus folles. Comme Marc-Aurèle est un homme superstitieux et crédule, qui connaît mal le christianisme et ne veut pas le comprendre, il persécute, sciemment, froidement, sans pitié. Il est certain ainsi de faire justice et de complaire aux dieux. Par exemple, c’est sous son règne, qu’ont été martyrisés les premiers chrétiens lyonnais, dont le cas est typique : cette persécution a été très violente mais courte, puisque tout s’est déroulé en deux mois, de la fin mai à la fin juillet 177. De plus, le droit romain a été bafoué. (1)

Le deuxième siècle fut celui des occasions perdues. Pour le pouvoir impérial, ce fut un siècle stable : quatre empereurs en 82 ans. Trajan, grand militaire, bon gestionnaire, au cours du règne duquel l’empire est certainement à son apogée, ou Hadrien, intellectuel brillant, auraient pu, ou dû, se pencher, avec objectivité, sur le cas chrétien.

A suivre.