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Les chrétiens dans l’Empire romain 1/3

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L’apparition et le développement du christianisme dans l’empire romain

En juillet 64, les chrétiens de Rome sont condamnés, après avoir été injustement accusés d’être les auteurs du terrible incendie qui vient de ravager la ville. L’empereur Néron fait mettre à mort environ 500 d’entre eux. En 313, l’empereur Constantin signe l’édit de Milan : c’est la Paix de l’Eglise, la reconnaissance officielle du christianisme. Entre ces deux dates, les fidèles de l’empire ont connu des périodes de tolérance et des périodes de persécutions extrêmement violentes. Nous essaierons de voir pourquoi, et pourquoi le christianisme fut considéré, pendant ces 250 ans, comme un danger pour l’empire.

I – L’empire romain : une mosaïque de cultes très différents

Quels sont les principaux cultes de l’empire, au moment où apparaît le christianisme ?

Ce sont les cultes païens, consacrés aux dieux romains traditionnels, mais aussi, de plus en plus, à des dieux venus d’Orient : Mithra, Isis, Osiris, Cybèle… Parmi toutes ces religions, il en est une très particulière, car monothéiste : le judaïsme. Même si les rapports sont conflictuels entre Rome et Jérusalem, les juifs sont tolérés par le pouvoir. Par exemple, ils sont exemptés du culte impérial.

L’empire est une accumulation de peuples et de religions différents, auxquels il faut un ciment, un lien. Ce ciment est, du moins le pouvoir l’espère, un culte supplémentaire : le culte impérial, religion d’état qui se noue autour de l’empereur, et qui incarne le patriotisme, la citoyenneté, la soumission aux autorités.

C’est dans cet environnement cultuel que, vers 38, de petits groupes de chrétiens se constituent à Rome, au sein de la communauté juive, déjà nombreuse, puisque certains historiens pensent en effet qu’elle comptait plus de 30 000 membres.

Le christianisme devrait pouvoir s’implanter facilement dans l’empire, surtout à Rome, qui se vautre, à l’époque, dans l’immoralité, la luxure et la corruption. Le message chrétien apporte en effet un dieu qui est amour, et qui n’est pas indifférent au sort des êtres humains, pas comme les divinités païennes, l’espoir d’une résurrection, bref des réponses à la crise morale et spirituelle qui sévit dans la capitale de l’empire en ce premier siècle, à laquelle ni la philosophie, ni les cultes païens, n’ont pu apporter de solutions.

Le christianisme doit pouvoir s’implanter d’autant plus facilement que des Romains sont à la recherche d’un choix religieux par conviction, d’une liberté de conscience, notion très moderne, inconnue et inconcevable dans l’Antiquité, car le citoyen a des devoirs envers les dieux. Il n’est pas obligé de croire, on ne lui demande en effet que de participer aux cultes, qui ne comportent pas de dogmes, et qui exigent juste des gestes et des rites. Ne pas participer, c’est prendre le risque d’être considéré comme athée. Or, l’athéisme est passible de la peine de mort.

Le citoyen n’est donc pas libre de sa conscience. Les chrétiens, eux, prétendent à cette liberté, d’où une incompréhension progressive de la part du monde qui les entoure.

A Rome, l’apparition du christianisme est donc un fait relativement anodin au départ : une religion, une de plus, voit le jour. Pourtant, cette situation simple se complique progressivement, car les chrétiens vont trouver le pouvoir face à eux. Les autorités romaines ne devraient même pas se préoccuper de ce nouveau culte, issu du judaïsme, qu’elles vont d’ailleurs considérer longtemps comme une secte juive, et monothéiste, comme le judaïsme. Pourtant, le pouvoir est de plus en plus intrigué, car en se renseignant, il découvre que les chrétiens diffèrent des juifs, et que leurs pratiques cultuelles sont très différentes de celles des juifs. Les juifs sont aussi tolérés par les autorités car on les connaît bien. Ils forment un groupe homogène, identifiable et défini. Ils ont une origine ethnique et géographique commune. Les chrétiens, eux, viennent d’horizons très divers. Les juifs ont une hiérarchie cohérente et solide : le pouvoir dispose donc, avec eux, d’un interlocuteur reconnu quand il en a besoin. Pas avec les chrétiens, pas encore.

Alors que les juifs se réunissent très officiellement dans des synagogues, les chrétiens n’ont pas d’églises à leur disposition, qui n’apparaîtront qu’à partir de 212, sous le règne de Caracalla.

Ils suivent donc leur culte, discrètement, dans une pièce de leur maison. Que font-ils pendant ces cérémonies ? Nul ne le sait, mais les rumeurs les plus folles circulent. On parle d’orgies, de sorcellerie, de magie noire, et même de cannibalisme. Mettons-nous à la place d’un Romain, quand on lui raconte qu’au cours de ces assemblées, les chrétiens mangent du pain et boivent du vin, et qu’ils disent qu’ils mangent le corps et qu’ils boivent le sang de leur dieu... Les juifs rendent un culte à Yahvé, pas les chrétiens. Qui est donc leur dieu ? Quand les autorités croient trouver la vérité, c’est la stupéfaction. Le dieu de ces gens est un certain Christos, ou Chrestos, crucifié à Jérusalem, dans les années 30, en vertu de la lex Julia majestatis, la loi de majesté, qui défend toute atteinte à la grandeur de l’empereur. On le disait en effet roi des juifs, mais il ne peut y avoir qu’un seul roi : l’empereur. Que le dieu de ces chrétiens soit ce Christos, est absurde, aberrant, monstrueux, incompréhensible.

Donc, pour le pouvoir, qui sait que le christianisme vient du judaïsme, et a d’abord vu en lui une secte juive, cela fait beaucoup, trop, de différences entre juifs et chrétiens. Tout ceci est décidemment suspect, d’où ses préjugés défavorables à l’égard de cette minorité étrange, aux mœurs bizarres et incongrues. Il voit en ce christianisme une secte dangereuse, adepte de pratiques coupables, une communauté insaisissable, volatile, sans limites franches, sans assise sociale, donc un risque d’affaiblissement pour la société, donc une menace. Et quand il se sent menacé, on peut être sûr que tôt ou tard il y aura une réaction, et qu’elle sera violente… Pour le moment, les autorités attendent leur heure. Les chrétiens de Rome, environ 5 000 en 64, sont assis, sans le savoir, sur un baril de poudre. Il suffit d’une étincelle pour que tout explose.

II – De Néron (64) au rescrit de Trajan (112)

L’explosion a lieu le 18 juillet 64 : dans la soirée, un incendie se déclare au voisinage du cirque Maxime. Le feu, qui dure dix jours, n’épargne aucun quartier de la ville. Il fait des milliers de morts, des centaines de milliers de sans-abris. Les survivants cherchent un coupable. Dans leur esprit, l’incendie est une punition envoyée par les dieux, qu’ils ont sûrement mécontentés. La cause de l’irritation divine ne peut-être que l’empereur, Néron : il a tué sa mère, Agrippine, et son beau-frère, Britannicus. Néron réussit à détourner la colère populaire vers ces chrétiens mal connus et calomniés.

Il ordonne des persécutions. On estime à environ 500 le nombre de ces premiers martyrs, soit peut-être 10 % des chrétiens romains en 64. De plus, il édicte qu’il n’est pas permis d’être chrétien : « Christianum esse non licet ».

Les persécutions sont lancées, et vont durer 300 ans, en plusieurs épisodes. Toujours très violents, mais, malgré ce qu’on croit souvent, jamais continus, ni étendus à l’ensemble de l’empire : en 64, seule Rome est touchée.

Après juillet 64, arrive une accalmie d’environ 25 ans, accalmie très relative d’ailleurs, car si elle n’a pas comporté de persécutions systématiques, elle a connu plusieurs flambées de violence. C’est au cours de deux d’entre elles, par exemple, que Pierre et Paul ont été martyrisés, vers 67. Les fidèles, eux, profitent de cette période pour gagner les âmes. Car le calme, la sérénité avec lesquels ils ont reçu le martyre, a frappé certains Romains. Ceux-ci se demandant pour quoi, pour qui les chrétiens sont morts, vont chercher à le savoir. D’où les premières conversions.

Après la mort de Néron, en 68, ses statues sont abattues, ses portraits sont martelés, ses victimes sont, en général, réhabilitées… sauf les chrétiens. Alors qu’on savait bien, en haut lieu, qu’ils n’étaient pour rien dans l’incendie de 64, aucun des successeurs immédiats de Néron ne prend le temps de se pencher objectivement sur le cas des chrétiens. Les fidèles ne s’en inquiètent pas outre mesure. Ils considèrent que les premières persécutions ne peuvent avoir été le fait que d’un fou, Néron, et ne voient pas, pas encore, pourquoi ils seraient à nouveau martyrisés.

Ils vont déchanter avec Domitien, qui, au cours des années 90, alors qu’il est au pouvoir depuis une dizaine d’années, prend deux décisions. Sans qu’il le veuille, celles-ci, en apparence anodines, vont provoquer des drames. Ce genre de fait se répétera souvent, et montrera la totale incompréhension de la plupart des empereurs face au christianisme.

La première de ces décisions est qu’on doit l’appeler désormais « Domitien seigneur et dieu », quand on parle de lui ou qu’on s’adresse à lui. Pour les chrétiens, cette mesure est inacceptable et inapplicable : ils n’ont qu’un seul dieu, qui n’est sûrement pas Domitien. Obéir à cet ordre serait une violation du premier Commandement : « Tu n’auras pas d’autre dieu que moi ». Ce serait de plus de l’idolâtrie. C’est donc impossible pour des gens qui ont la foi chevillée au corps.

La deuxième décision que prend Domitien est, car il a besoin d’argent, d’élargir la base de l’impôt qui servait à l’origine à l’achèvement et à l’entretien du Temple de Jérusalem. Cette taxe spéciale est payée uniquement par les juifs de l’empire. L’empereur veut l’étendre à tous ceux qui vivent « more judaico », c’est-à-dire « à la juive ». En apparence, les fidèles du Christ continuent de vivre à la juive, ils sont donc imposables. Beaucoup ne l’acceptent pas, et se retrouvent face à un dilemme : payer l’impôt c’est bien, mais c’est aussi renier sa foi, car, en payant, on se reconnaît juif, et plus chrétien.

Désobéir à ces deux ordres de Domitien est un crime, puni de mort. Dans les deux cas, argumenter ne sert à rien : c’est professer ensuite sa foi, et être aussitôt condamné, puisque le christianisme est interdit depuis 64. Ces deux décisions de Domitien vont donc faire des martyrs, alors qu’évidemment, ce n’était pas dans les intentions de l’empereur. Cette période de persécution a été courte, de six à huit mois, en 95, mais très violente, et très étendue géographiquement : Rome et tout l’Orient sont concernés. Elle touche uniquement les hautes sphères de l’état et de l’administration : sous prétexte de condamner des gens parce qu’ils sont chrétiens, Domitien se débarrasse en fait de tous les opposants et de tous les gêneurs. Il ne touche pas aux chrétiens du peuple.

Avec la mort de Domitien, assassiné en septembre 96, à nouveau un calme relatif revient pendant le règne de Nerva, homme d’un âge très avancé pour l’époque, plus de 70 ans, malade, et qui n’aspire qu’au calme. Le christianisme ne l’intéresse pas : pourvu que les fidèles restent tranquilles, il ne les persécutera pas.

En 97, il adopte un général, Trajan, qu’il désigne comme son successeur, et qui accède au pouvoir, à la mort de Nerva, en janvier 98.

Pendant les premières années de ce nouveau règne, les chrétiens doivent faire face, non pas à des persécutions systématiques, mais à ces flambées de violence qu’ils connaissent déjà. C’est ainsi qu’en 107, Siméon, évêque de Jérusalem, est dénoncé. Malgré les 120 ans que lui prête la tradition, on le torture pour le pousser à abjurer, sans succès. Il est crucifié. En 107 également, l’évêque Ignace d’Antioche (Syrie) est dénoncé et livré aux bêtes du Colisée. En fait, Trajan laisse s’appliquer l’édit de 64. Il ne s’intéresse pas au christianisme.

A suivre.