Jean-Baptiste Noé

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Les cafés de nos vies

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Je connaissais le Latéral en hiver, quand, en descendant l’avenue Mac-Mahon depuis l’Arc de Triomphe, on se prenait le vent humide si typique de Paris, à la fois dans le dos et dans la figure. Les cafés aussi s’emmitouflent. Ils caparaçonnent leur terrasse d’éléments en semi-dur pour prolonger la salle sur le trottoir tout en fermant l’espace de bâches et de plastiques pour éviter à l’air et à la pluie de passer. On franchit une première porte, on est dans l’anté-salle, celle qui sera la terrasse de l’été. Puis on en franchit une deuxième, on est dans la vraie salle, celle où se regroupe le monde en hiver, et celle qui est vide à partir du printemps. Le café avance sur la rue, sur le bitume, selon cette mode fameuse du Parisien qui consiste à déjeuner en terrasse, c’est-à-dire dans la rue. C’est parfois seulement une table et deux chaises posées le long du mur, avec les passants qui nous frôlent et qui observent le temps de cuisson de notre steak. On a l’impression d’être isolé de la rue, quand on s’inscrit totalement dans le décor et dans la vie que celle-ci établit. À chaque heure le café à ses clients. Les mêmes clients venant aux mêmes heures ils ignorent presque que leur lieu a une vie différente au long de la journée. À 7h30, la salle est encore vide. Deux ou trois personnes attendent leur invité, leur rendez-vous, ou bien l’heure de monter au bureau. Arrivent les livraisons, les serviettes, les journaux, on sert des petits déjeuners et des cafés, qui sont servis tout au long de la journée. On entend le percolateur qui s’agite. On devine les endormissements mal réveillés de la nuit, on suppose les attentes et les angoisses de la journée qui vont venir. C’est le début, et les vides se remplissent.

En milieu de matinée le ton change. Ce sont les hommes d’affaire, on est quelque peu plus pressé, et les touristes s’y mêlent, ceux qui vont bientôt partir à l’assaut de la ville espérée. Fini les tartines et les croissants, fini le beurre, fini les confitures. Les journaux ne sont même plus lus, si ce n’est un léger coup d’œil en attendant la personne de circonstance. Dans les alcôves on discute affaires. On négocie. On argumente. On signe. Désormais, il n’est plus possible d’offrir un cigare pour réfléchir, ou bien de fumer des cigarettes pour s’occuper les mains, l’esprit et passer le temps. La discussion doit dériver vers d’autres objets : sa tasse de café, que l’on fait rouler, bouger, que l’on agite dans sa soucoupe. Il n’est pas bien vu de boire un verre de bière en rendez-vous client. Tant pis pour les bocks. Entre amateurs, le verre de vin conserve sa dignité. Mais les vrais amateurs s’indignent parfois de la carte chétive, du château paresseux, du climat dépassé, ou de ce val de Loire qui tire vers la poussière. Le vin n’est pas à la hauteur des espérances, et cela se ressent sur la conduite de l’accord.

Quand on parle dans un café, il faut savoir poser la voix pour ne pas abreuver les voisins de nos propos liminaires, ni laisser échapper des informations précieuses à ceux qui nous entourent. Il faut savoir poser son regard sur l’interlocuteur comme sur les lieux, sans être trop perturbé par les cadres, les tableaux, la carte des menus du jour que l’hôtesse commence à rédiger. Il faut savoir poser ses mains. Ni à plat sur la table, ni encore moins sur ses genoux. Les faire vivre, les faire vibrer, leur donner le sens de la mesure et du tempo, au fur et à mesure de nos propos. Il faut savoir où poser ses affaires. Les cafés ayant supprimés la plupart des portemanteaux parapluies, manteaux et sacs deviennent vite de trop. Cela rappelle ces gares où l’on ne peut se rendre que si l’on n’a pas de bagage. On veut des hommes de plus en plus nus, des hommes qui n’ont plus de terre et notamment cette terre que constituent leurs bagages et leurs valises, celles que des familles de migrants ont dû prendre en quittant des rivages méditerranéens.

À midi, c’est le coup de feu. Cela commence doucement à partir de 11h45, pour les plus matinaux, ça monte et ça explose à partir de 12h30. Jusqu’à 15h, pour les derniers arrivants, ceux qui jouent les prolongations et qui croisent en partant ceux qui arrivent tôt pour la fin de la journée. À 18h, c’est la sortie des bureaux. On ressort les bières et les apéritifs, on se lâche sur la journée, sur les fatigues, sur les loupés et les reprises en main. Certains ne sont que de passage et remontent travailler une fois la pause accordée. Il y aura ensuite le dîner, dans une ambiance plus cosy, la même salle et d’autres lumières, d’autres ambiances. La nuit, festive, enjouée, cajoleuse, ceux qui se perdent et ceux qui se trouvent. Les âmes fortes et les âmes molles, les âmes qui ne savent pas se bâtir et celles qui se construisent à coup de hache et d’adversité. Puis on ferme pour peu de temps, déjà se réveillent ceux qui feront l’ouverture. Les tranches horaires se succèdent au rythme des tranches de vie et des tranches humaines. Des hommes qui ont chacun leur créneau, leurs raisons, leur saison. Certains qui sont des hommes d’un instant et d’autres de toute une vie, qui viennent régulièrement pour être ce qu’ils sont. Certains pour parler et d’autres pour écrire, pour profiter de toute une vie.

En été le café s’ouvre. La carapace éphémère placée tout autour de la devanture disparaît au moment où l’on sort les tables et les chaises, où la salle intérieure se vide quand le trottoir se remplit. En passant, on découvre un autre café, une autre façon d’appréhender la vie qui s’y découle, les instants qui passent. Dans la géographie de notre vie nous avons tous des cafés en vue qui correspondent à des moments ou des étapes de notre apprentissage. Le café du lycée à côté de la gare et le café des vacances sur la place du village. Le café que l’on ne connaît que l’hiver et celui que l’on ne fréquente qu’en été. Le café où l’on boit des grenadines et des menthes à l’eau, celui on l’on nous sert un whisky. Le café touristique et le café de la plage. Le café de l’université, que l’on fréquente en fonction de ses affinités culturelles et politiques, impulsées par une devanture, un livre, une invitation ou un mot. Des cafés que l’on recrée chez soi, où l’on s’invite mutuellement. Des lieux pour boire. Il faut être homme pour créer ce type de convivialité. Depuis Procope on a oublié le thé et l’on va au café même si l’on prend autre chose. On déguste des pâtisseries, de la bouche ou des yeux. On croit mener une vie de bohème, on croit sortir, on croit s’ouvrir quand on se ferme ici et là à toutes les possibilités offertes par nos espérances.