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Le vignoble d’Alsace

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Franchir le col de Saverne en voiture, après avoir roulé à travers la Lorraine. Traverser les Vosges, comme on coupe un flan mou, sans s’en apercevoir et sans rien remarquer. Les Vosges, cette frontière française qui a fait couler tant de sang, cette plaque tournante où valse les armées, où virevolte les combats, les Vosges ne sont plus rien, de par la grâce de l’autoroute et de l’automobile. De cette muraille montagneuse, il ne reste que des miettes de temps, et des vitesses à respecter ; par peur des radars.

Saverne a perdu son mythe et son autorité, d’un goulot de cailloux et de neige mêlés ne demeure désormais qu’une langue de bitume et des camions à dépasser. La route a aboli le temps, elle a aussi rasé les conditions géographiques. Dans la plaine d’Artois on franchit les cuestas, et s’est à se demander comment des soldats, il y a à peine un siècle, on pu ici se tuer pour prendre des sommets de collines qui maintenant ne sont plus rien.
En franchissant Saverne on entre tout de même dans un autre pays, ce beau pays d’Alsace, pour lequel la France s’est tant battue, ce beau pays d’Alsace qui semble étranger à la France, cette France de l’intérieur qui n’a ni Concordat ni protection sociale, et qui confond encore la Lorraine et la Moselle. La France de l’intérieur s’est battue pour conquérir une terre qu’elle ne connaît pas, qu’elle ne comprend pas, et dont elle ignore tout, une terre qui, dans sa forma mentis, est bien éloignée d’elle. L’Alsace est à la France ce qu’Odette de Crécy fut à Swan, un amour qui justifie tous les combats, toutes les luttes, et dont on se rend compte, bien des années après, que l’on n’était pas fait pour l’aimer.

C’est en voyant le vignoble d’Alsace, c’est en voyant le ried, que l’on ne regrette pas de s’être battu pour cette terre. En Alsace il faut se taire, ouvrir les yeux, et laisser parler la petite musique intérieure qui nous percute l’esprit. Dans sa conception géographique, il n’y a pas à proprement parler de campagne, la ville est partout, ou la campagne est partout, y compris dans la ville, tout dépend de la position que l’on adopte. C’est un concept inconnu en France, mais très présent dans l’Empire –et il ne faut pas confondre l’Empire avec la Prusse-, que celui de campagne urbanisée. En France, quand on sort de la ville, on entre dans la campagne. En Alsace non, on n’est jamais seul au milieu des terres, il n’y a pas de petit village, avec son église, sa seule rue, et ses champs ; la moindre bourgade est une ville déjà importante, de plusieurs milliers d’habitants. Si bien que la campagne est un jardin au milieu des maisons.

Il en va de même pour le vignoble. La coupure est très nette entre les contreforts des Vosges et la plaine du ried, là où sont cultivés le blé, le chou, le tabac, le colza. Frontière nette, tirée au couteau. L’ordre est la caractéristique de ce paysage. Quant à la vigne, elle occupe le pied des Vosges. Elle peut lui grimper le long de la jambe, pour se dorer au soleil de l’Est, mais d’un coup elle s’arrête, laissant place à la forêt qui débute. Ce que les géographes appellent un relief en touches de piano, et dont chaque touche produit un son paysager particulier.

Le vignoble d’Alsace illustre à merveille ce que les frontières peuvent apporter à l’humanité. La frontière est consubstantielle à l’homme, elle en est sa trame culturelle. Lutter contre les frontières, c’est vouloir créer un homme javellisé, sans miasme historique, sans relief identitaire. Si en matière économique les bienfaits du laisser-faire sont étudiés, en matière culturelle et humaine la frontière a beaucoup de vertus. Ici, en Alsace, frontière entre la France et l’Empire, frontière entre le vin et la bière, frontière entre la république des cités et la monarchie de Versailles, frontière entre le catholicisme et le luthéranisme, frontière entre la guerre et la paix, frontière entre la campagne et la ville. C’est cela qui fait la richesse de l’Alsace, une région frontalière, insérée dans un terroir particulier. Les zones frontière ne sont pas des zones situées aux quatre vents, s’enrhumant à chaque passage de cavaliers et de coursiers. Ce sont des zones propres, différentes et indépendantes des pays qui les entourent, comme peut l’être le Pays Basque ou la Catalogne, ou encore la Corse. Cela se voit notamment dans la langue, l’alsacien se mêle aux influences du français et de l’allemand, mais il n’est ni l’un ni l’autre. En 47 ans d’occupation, le Reich n’a pas réussi à détruire l’alsacien. Il semble qu’en vingt ans de république jacobine Paris y ait réussi. C’est à se demander si l’Alsace a gagné à être française en 1918.

Le Moyen-Age à Riquewhir

Riquewhir est un des premiers villages où l’on s’arrête. Les guides expliquent tous que c’est une cité médiévale, et que la ville est intéressante pour ses monuments médiévaux qui demeurent. Sachant les lieux communs véhiculés sur cette période de l’histoire on pourrait s’attendre au pire. Mais dès les premiers pas, l’on est rassuré : pas de manants se vautrant dans la boue des canaux d’évacuation, pas de bûcher brûlant son hérétique, pas de vilains mangeant du pain noir et de seigneurs dégustant des cailles. Au contraire, les rues sont grandes et spacieuses, les maisons colorées et léchées, l’architecture flamboyante. Pour un peu, on mettrait en doute l’objectivité des manuels scolaires et la véracité de leur contenu, ce peut-il que le Moyen Âge fut une époque de prospérité et de civilisation ? Bien sûr les touristes se sont emparés de Riquewhir, de manière plus sûre et plus forte que les troupes de Louis XIV. On pourra pleurer sur la perte d’authenticité de la ville, sur les échoppes touristiques qui s’y sont créées, vendant là du pain d’épice, ici des bretzels, et ouvrant des winstubs. Perte ou gain d’authenticité ? Le voyageur peut se poser la question. Que serait Riquewhir sans le tourisme ? Les maisons seraient délabrées faute de sous pour l’entretien, les rues seraient mornes et ternes, les commerces n’existeraient pas. il est probable que les Alsaciens ne s’habillent pas comme les personnages d’Hansi, qu’ils ne mangent pas de la choucroute et des flammekuchs à tous les repas ; ils ont aussi leurs Mc Donald’s, et ils boivent du coca, mais on aurait tort de condamner le tourisme pour autant, celui-ci permet à des cultures de survivre, à des monuments d’exister. La critique du tourisme est trop facile, c’est une des idées reçues de notre temps, et les personnes qui déambulent dans les rues pavées de Riquewhir ne sont pas dupes de ce qu’elles voient. Elles viennent pour les cigognes et pour le riesling, pour les bretzels et la choucroute, et alors ? Sans eux, cela ne serait pas, sans eux, la terre aurait partout la même odeur et la même saveur, les touristes sont les garants de la diversité culturelle du monde.

Le maître de Bergheim

Il y a beaucoup de vignerons en Alsace. C’est d’ailleurs un des rares vignobles français, avec la Champagne, à ne pas connaître de crise en ce moment. Le vin d’Alsace a été excellent jusqu’à la guerre de Trente Ans, terrible conflit de 1618 à 1648, qui a ruiné l’Europe. En France on connaît peu cette guerre parce qu’elle n’a touché que modérément nos frontières. Pourtant elle a changé la configuration politique et culturelle de l’Europe. Ses conséquences sont plus importantes encore que la Première Guerre mondiale. Le vignoble alsacien fut ravagé, il ne s’en est jamais remis. À la fin du conflit, les paysans ont développé une boisson qui soit plus facile à produire, qui coûte moins cher et qui rapporte plus –il était urgent de faire entrer des subsides dans les caisses afin de réparer les dégâts de la guerre-, cela a donné la bière, dont le houblon pousse rapidement. La bière est une boisson de la défaite, une boisson de décadents. Il a fallu attendre les années 1950 pour que le vignoble d’Alsace retrouve les sommets qu’il n’aurait pas dû quitter, gagnant son AOC en 1962. L’amélioration de sa qualité, au cours des années 1970-1980, est impressionnante, à tel point que ses vins figurent aujourd’hui parmi les meilleurs de France, donc du monde. Il est ainsi possible de trouver des sylvaners qui, par leur puissance aromatique aussi bien que par leur finesse, supplantent les blancs de Bourgogne, pourtant maître en la matière. Les vignerons de qualité sont légion en Alsace. Un rapide aperçu des voitures permet de dénombrer un certain nombre de cylindrés allemand, ce qui ne se retrouve pas dans les autres vignobles. Les Alsaciens ne se sont pas plains quand les affaires marchaient mal, ils ne fanfaronnent pas désormais que les affaires tournent, ils produisent leur vin et ne se préoccupent pas des autres, au Languedoc, à Bordeaux, de se débrouiller.

Parmi tous ces vignerons, il en est un qui se démarque, c’est Jean-Michel Deiss, du domaine Marcel Deiss. Allant contre la coutume alsacienne des vins de cépages il élabore des vins de terroir. Il complante différents cépages dans une même parcelle, et vinifie les jus ensemble. Sa technique peut enchanter ou désoler, finalement peu importe, ce qui compte c’est le goût, le verdict final du verre est seul juge, et force est de constater que les vins de Deiss sont parmi les meilleurs d’Alsace. Ils ont en plus la particularité d’être forts atypiques, de par le complantage ils ne rentrent dans aucune catégorie de dénomination possible. Deiss est le maître de Bergheim, autre cité médiévale qui a conservé une partie de ses remparts. À Bordeaux il aurait un immense château, cerclé de grilles de fer forgé. En Provence, il aurait un mas, au milieu de la garrigue et des cigales. En Alsace il n’a rien de particulier, rien qui le distingue des autres, si ce n’est que sa maison n’est pas dans la ville, mais en dehors de celle-ci, dans une rue qui sort des remparts, et pour une région où l’autonomie des cités est un des facteurs clefs de l’histoire, cela est un signe farouche d’indépendance et d’esprit de révolte. La différence est souvent beaucoup plus visible dans les petits détails que dans les grandes démonstrations. L’Alsace est d’ailleurs une région coutumière des vignerons qui cultivent la vigne en biodynamie ou en agriculture biologique. On peut être surpris par la vivacité des débats au sujet de ces cultures. Que veut le buveur au final ? Veut-il un vin produit selon telle méthode, ou veut-il un vin qui soit bon ? Peu importe la méthode, la technique, du moment que les sensations sont là, que les arômes sont présents. N’est-ce pas mettre de l’esprit bureaucratique que de vouloir faire entrer la gastronomie dans des cases et des schémas de production, et de la juger selon les cases cochées ? Le palais est seul maître et juge de ce qui est bon et de ce qui ne l’est pas, le palais et lui seul.

Obernai et sa grande croix

Obernai est une autre de ces cités alsaciennes qui cultivent l’indépendance administrative et étatique. La aussi, c’est une ville nourrit par les frontières et les cultures. Les catholiques ont bâti la cité, tout comme les juifs, et la synagogue n’est qu’à quelques pas de l’église Saint Paul, qui renferme le cœur de Mgr Freppel, enfant d’Obernai et archevêque d’Angers, qui avait demandé que son cœur soit placé dans cette église quand l’Alsace retournerait à la France. L’Alsace doit beaucoup aux juifs, et pas seulement pour le foie gras d’oie. Encore un aspect que la France de l’intérieur a du mal à comprendre.

Obernai est entouré par la vigne, aussi bien dans ses contrebas qu’à son sommet. Une route du vin y passe d’ailleurs. Mais ce qui retient le voyageur c’est sa grande croix blanche, mémorial des Alsaciens morts durant la Deuxième Guerre mondiale, et enrôlés de force sous le drapeau allemand. Depuis cette croix la vue s’étend sans limites sur les Vosges et sur la Forêt-Noire, sur le Rhin qui coule en contre bas, et sur le soleil qui se couche, éblouissant de ses rayons ravageurs le promeneur qui lève le regard. Jamais la ligne bleue des Vosges n’a été aussi bleue, jamais les feuilles d’or des vignes n’ont été tant dorée, et ce qui reste de grains de raisin grapillés peut emplir le palais de leurs arômes de vin à venir. Entre l’éternité du ciel, le passé de la croix, et le futur du vin, l’homme, en haut des chemins d’Obernai, sent pousser en lui les ailes de sa destinée.