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Le temps des mirabelles

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La rentrée n’aurait pas le même charme sans la présence des mirabelles. Cette prune couleur de cire, que chante Virgile dans ses Bucoliques, arrive à maturité de la mi-août à la mi-septembre, se faisant ainsi le trait d’union entre la chaleur caniculaire de l’été et les moments plus doux qui descendent vers l’automne. De la même famille que la prune, la mirabelle se développe essentiellement dans l’Est de la France et en Lorraine, qui est devenue une IGP en 1996. Le fruit est petit, charnu, sucré, à la peau légèrement rougeoyante.

Sa couleur sang et or n’est pas sans rappeler le blason de la Lorraine, même s’il n’y a pas de rapport entre les deux. Le hasard permet ici d’associer le fruit emblématique et le blason des ducs.

La mirabelle s’accommode bien du climat frais de la Lorraine, d’où la présence importante de ce fruit. Mais c’est sans oublier l’histoire de la région qui, au milieu des malheurs, peut être heureuse pour certains. Après la défaite de 1870, la Moselle est rattachée à l’Allemagne. Les Français refusent de consommer les mirabelles qui y poussent, pour ne pas donner l’impression de pactiser avec l’ennemi. Pour soutenir la demande, il faut donc planter des mirabelliers en Lorraine, dont les fruits sont acceptés sur les marchés parisiens. Voilà comment ce petit fruit chétif et innocent devient le symbole d’une résistance contre l’ennemi. Manger des mirabelles, pour dire son refus de la défaite et de l’occupation. La table a toujours eu des accès identitaires.

Cuisiner les mirabelles

Si elles peuvent se manger crues, les mirabelles sont délicieuses en tarte. Prendre une pâte brisée, qui est plus à même d’absorber le jus. Y disposer les mirabelles coupées en deux et dénoyautées. Rajouter un peu de sucre, pour la caramélisation et pour pomper le jus qui sort à la cuisson. Faire cuire 40 minutes. C’est on ne peut plus simple à préparer et c’est très savoureux. Fruit fugace, il ne peut y avoir que quatre dimanches dans l’année où l’on peut consommer la tarte aux mirabelles. Pour ceux qui sont accaparés par la rentrée et qui seraient tentés de remettre à la semaine prochaine, il est rapidement trop tard.

Boire les mirabelles

Ceux-là peuvent se rattraper avec l’eau de vie de mirabelle, une des plus fines avec la poire Williams. C’est pour prolonger jusqu’au cœur de l’hiver le plaisir du fruit, de ses arômes et de ses goûts. C’est pour retrouver da ns le verre la chaleur des fins d’été, quand le fruit se récolte et qu’on le trouve sur les marchés. C’est pour prolonger une part du rêve que procure cette petite prune délicate et sensible. On entre ainsi dans le plaisir des eaux-de-vie, qui nécessite de connaître le producteur : on ne peut pas la choisir par hasard. Plaisir d’une discussion passionnée entre le producteur et son client. Plaisir annoncé des moments d’intimité que l’on aura avec ses amis autour de cette distillation. L’eau-de-vie concentre les arômes, les saveurs, les textures.

Plus résistante que le fruit, elle peut voyager et se boire très loin de sa terre d’origine. Tel ce Vosgien de souche, voyageur par nécessité professionnelle, qui aime à prendre avec lui sa fiole de mirabelle pour en retrouver le goût de l’enfance et la profondeur tellurique lorsqu’il est en Chine ou au Brésil. Les eaux-de-vie ont toujours été conçues pour accompagner les voyageurs et pour traverser les océans. Elles sont le fil d’Ariane qui nous relit à notre terre d’origine, aux goûts de notre enfance, à l’époque où l’on avait à peine l’âge de croquer un morceau de sucre imbibé d’une goutte de mirabelle. Fruit des Vosges, résistant de la conquête, elle se déguste très bien face à la baie de Hong Kong. La terre d’origine étant sublimée par le fantasme des voyages et la nostalgie des lieux perdus.