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Le monde perdu des Celtes (2/2)

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Suite de notre présentation des Celtes

5. Première généalogie royale, et naissance de l’Europe

La transition dynastique entre Titans et Arimaspes, débouche sur l’instauration d’une dynastie royale. Elle couvre trois générations, et se trouve naturellement divinisée. À la première génération, le premier couple royal ; à la seconde, le divin Apollon, – eh oui, ce prototype n’est pas grec, quel dommage ! – ; à la troisième, Asclèpo, le premier Héraclès celte, et prototype de tous ceux du monde antique. Tels en sont les acteurs les plus marquants. Le père de la nation se nomme Litavis ; c’est une figure large et généreuse. Il endosse le statut de Papaios ; ce surnom en fait le père, plus intensément, le papa de tous les hommes. La reine se nomme Létô ou Latone, celle qui donne le jour. Plus encore que Tabiti, c’est l’accoucheuse du monde celte.

Les noms éponymes du couple royal se rapprochent de celui de Litavie, le Pays vaste et large. Telle est l’Europe primordiale, qui naît à l’Altaï ; ce descriptif lui convient à merveille, car elle couvre toute l’Eurasie, ce que les Anciens reconnaissent. C’est une invention celtique ; les Celtes, peuple de conquérants, qui créent le plus vaste empire qui ait jamais paru sur la face de la terre, fondent néanmoins la civilisation. Ils tiennent le « verrou de la terre », et s’étendent jusqu’à « l’extrémité du monde ». Voilà pour le grand nord, le pays des prétendus mythiques Hyperboréens, et pour le couchant. Mais, sur la durée, une respiration territoriale à géométrie variable, affecte tant la Litavie, que ses composantes régionales. Du fait des Scythes, ses limites orientales reculent à l’Oural, puis au Danube et enfin à la Vistule. En dernier ressort, issus des Scythes, les Germains poussent jusqu’au Rhin. Des Celtiques orientales prospèrent : pays des Issédons altaïques, de Chine orientale et de Sibérie centrale ; Cimmérie pontique et d’Asie mineure ; pays des Alaunes ouraliens et de l’actuel Kazakstan. En Asie centrale, ce sont la Médie, la Parthie, d’autres encore. Les Aryens de l’Inde en proviennent, en plusieurs vagues.

Dès l’Antiquité, les Anciens ignoraient d’où l’Europe tirait son nom (Hérodote, II, 16). Or, il figure dans la mythologie des Phéniciens. Elle ajoute à la Litavie une connotation spécifique : tel serait le pays vaste et glorieux, ou de brillante victoire. L’éveil à la civilisation s’accompagne bien d’une expansion conquérante.

6. Apollon est un prince conquérant et civilisateur Il s’établit au pays paradisiaque de la Baltique

Le statut controversé d’Apollon, néanmoins pur fils de la Grèce selon les canons habituels, illustre de façon exemplaire les incohérences de la mythologie grecque. Dit « fils de Létô » (Pausanias, L’Attique, I, 44, 10), c’est le fils aîné du couple royal. Or, ce chef de guerre cristallise sans doute sous son nom, une suite de princes conquérants. Archer aux flèches infaillibles, l’arc étant une arme de second rang chez les Hellènes, tel est le Destructeur. Il passe des jours heureux dans le grand nord, présenté sous des abords paradisiaques. Contrairement à ce que la légende affirme, ce dieu du Soleil n’ouvre pas les portes du ciel, mais celles des routes migratoires. Il se piste jusqu’en Bretagne et en Irlande. Mais, tout n’est qu’allégorie. En effet, en raison du surnom de Goitosyros (Hérodote, IV, 59), le héros devient riche en possessions ; il règne sans partage sur les hommes et le gros bétail. C’est l’antithèse des nomades, qualifiés d’« Indigents » (Homère, L’Iliade, XIII, 1-6).

Pour les Hellènes, les pays de l’Elbe et de la Baltique font figure de paradis : ils produisent de légendaires pommes d’or. Elles symbolisent les boules d’ambre jaune, très prisées du monde antique. Or, les Grecs désignent pommes et bétail sous le même vocable. Précisément, le bassin de l’Elbe appartient au peuple méconnu des Elves, ces éleveurs qui semblent hériter d’Apollon. La mythologie germanique en conserve un souvenir vivace et ému, avec ses Elbes qui traient les vaches-nuages, et font pleuvoir le lait en abondance. À l’évidence, les Helviens ardéchois en dérivent à date ancienne. Ces possédants de troupeaux conservent leur caractère de chasseurs. Quant à eux, les Helvètes se déplacent au début de l’ère dite historique, vers la Suisse actuelle ; enfin, les Helvécons, ces Rois ou seigneurs des Helves, demeurent englobés parmi les Germains. Cependant, les pommes deviennent objets de discorde. La fable du fougueux Phaéton, qui paraît en compagnie de sa mère, sœur d’Apollon, en restitue un écho terrifiant : un embrasement universel est évité de justesse. Il meurt chaque jour, pour renaître aussitôt de ses cendres. Il lutte âprement contre des Ligures. Pourtant, leur roi Cinyrus, au patronyme évocateur de Puissante tête d’aurochs, finit par conclure alliance avec lui.

Le Pays de l’ambre devient l’Ambracie. Tant les mythes croisés de Phaéton et de son frère aîné, l’Héraclès celte septentrional, que la saga des Argonautes ou encore les légendes combinées du fleuve Éridan des poètes et du Rhône rectiligne qui coule du nord, tous pointent vers la précieuse ressource. S’y ajoute l’aberrant « fleuve Océan » qui coule vers sa source, et qui se confond avec le précédent. Toutefois, avant que la voie du Danube ne soit coupée du fait des Scythes, l’Éridan s’identifie d’abord avec cette magnifique artère. Or, la pomme se disant abalo en celte, l’Ambracie devient Abalcie, puis Baltique. Et, l’anglais apple, la pomme, dérive directement du nom d’Apollon.

7. Seconde généalogie royale, et Ère celtique de la Renaissance

Voici qu’un roi paraît. Targitaos est son nom. Sa mère est fille du mythique fleuve Borysthène (Hérodote, IV, 5). Le divin Homère livre le nom de celle qui est promue déesse de la génération des Titans, et la localise : « Euronyme, fille d’Océan, le fleuve qui va coulant vers sa source » (L’Iliade, XVIII, 399). Elle porte un patronyme phénicien. Fille du Rhône, elle est autochtone. Ainsi, dès avant l’époque d’Homère, un corps de nation, fondateur d’un ordre nouveau, s’individualise soudain. Une observation d’importance : une chronique embrouillée confond le système hydrographique en épi du Rhône, avec celui du réseau parallèle des effluents de la Scythie Pontique. En effet, le puissant « Borysthène…, coule du nord » (Hérodote, IV, 53) ; c’est le Dnieper. Or, seul parmi les fleuves européens, l’axe Saône–Rhône répond de ce descriptif.

Targitaos se porte à la tête d’une nouvelle dynastie. Il engendre trois fils, desquels sortent les Auchates, les Cavares et les Paralates. Leur expansion les mène en premier lieu vers le nord. La Celtique occidentale se déploie ainsi au détriment de la Litavie. Cependant, aucune rupture fondamentale ne se produit ; une certaine solution de continuité semble relier les deux dynasties entre elles. Il s’agirait d’une sorte de refondation ou de renaissance. Or, la tradition fait précisément état d’une Ère celtique de la Renaissance. Elle débute vers 2700. D’ailleurs, des vagues d’envahisseurs réputés indo-européens, originaires de la vallée du Danube, surgissent au milieu du IIIe millénaire. La similitude des terminologies employées, et la coïncidence des datations, se montrent particulièrement remarquables.

8. Dévoilement du secret de l’origine des Aquitains et des Basques

Les Auchates, qui portent un nom indigène, deviennent Aquitains aux yeux des Anciens. Ce sont des lanciers, qui illustrent le thème récurrent de l’arme de jet. La chronique rapporte qu’ils portent « un nom générique », ce qui signifie qu’ils forment une confédération. Leur piste se pressent dès les profondeurs de l’Asie : ils figurent au sein d’une liste hétéroclite, qui inclue notamment Cotières, Saces, Arimaspes et Issédons (Pline, VI, 50), tous Celtes. Ils semblent se confondre avec les Azkhuzes de la chronique assyrienne. Dès avant l’ère historique, ils migrent en Aquitaine et en Espagne.

La question complexe de l’origine des Basques, est l’une de celles qui provoquent les débats les plus passionnés, au demeurant confus et contradictoires. Pour résumer, ils formeraient un isolat préhistorique bien préservé, et auraient subi des influences complexes. Or, une étonnante ouverture se fait jour. Un pan de la critique le pressent, ce que la langue celtique confirme : plutôt que Fils d’Aquitains, ce sont des Fils d’Auchates.

9. Les Cavares, et un peuple mégalithique

D’après la légende, les Cavares forment un Peuple de Géants. Sur la foi de cette réputation, les observateurs antiques demeurent sceptiques : « J’ai vu les cadavres, et je n’ai rien remarqué d’exceptionnel. » (Pausanias, I, 35, 5). En effet, il s’agit d’une nouvelle amplification, de nature poétique. Le titre de Cabares en ferait les Chefs du peuple-fleuve ou des Aryens, forme dont le sanscrit conserve le souvenir. Dotés de la parure Catiares, ils se poseraient en Peuple des combattants aryens. Prodige inouï, après une éclipse millénaire, ils ressurgissent dans les annales peu avant le début de l’ère chrétienne. Leur permanence dans le cercle rhodanien est positivement stupéfiante.

Autre controverse acharnée, « l’énigme de l’origine des mégalithes » donne lieu à des prises de position diamétralement opposées : Mégalithiens et Celtes se trouvent confondus entre eux ; nos ancêtres seraient des Mégalithiens celtisés ; il n’y aurait aucun rapport entre eux. En réalité, l’apparition du mégalithisme semble nettement antérieure à celle des Celtes. Au demeurant, il n’est pas antinomique de poser le principe d’une insertion des Celtes, dans ce mouvement de vaste ampleur, et de large diffusion. Les Paralates en confirment l’augure. En effet, ils se dénoncent au titre de veilleurs placés auprès des héros, qui ont rejoint les terres de félicité de l’Autre Monde. Or, l’histoire attribue aux Mégalithiens de la critique, le nom de Ligures. Et, d’après une vieille tradition d’époque pré-homérique, leur empire avait jadis couvert toute l’Europe. C’est ainsi que Apollonios de Rhodes disserte des « mille peuples des Celtes et des Ligures », dont le territoire s’étend à l’infini (Argonautiques, IV, 646-647). Il tombe d’évidence que les explorateurs rencontrent une seule catégorie ethnique, dotée de plusieurs qualificatifs, et dont le foisonnement se devine prodigieux.

10. Trois peuples innommés, et trois peuples énigmatiques

La chronique omet de nommer les trois peuples issus des prolifiques Paralates. Par ailleurs, la critique prétend que, présents dans la moyenne vallée du Rhône, aux débuts de l’ère dite historique, Helviens, Ségalauniens et Allobroges proviendraient de migrations tardives des âges du fer, entre 700 et 400. Or, rien de tel n’a été observé. Les premiers dériveraient des Elves du bassin de l’Elbe. Les seconds procèdent de la grande famille ouralienne des Alaunes. Enfin, les derniers résultent d’une mutation de Briges d’origine balkanique. Ils s’étendent de façon idéale, juste là où il faut, dans la moyenne vallée du Rhône. Il en résulte que leur intrusion serait très ancienne. Et, compte tenu des déplacements des Paralates, il paraît raisonnable d’en fixer l’installation entre 2500 et 2200. Ainsi, une fois de plus, la critique pratique le grand écart. De même que dans d’autres cas de figure, ils auront participé conjointement à un vaste mouvement de rassemblement et d’exode, comprenant des essaims variés en provenance de la Volga, de l’Elbe et du Danube. L’irruption des Ségalauniens serait donc antérieure à celle de l’inondation humaine des Alaunes, qui pourrait s’inscrire dans le mouvement d’invasions massives du IIe millénaire. Les Auchates ayant migré sous d’autres cieux, la confédération des Allobroges engage avec les Cavares, un jeu subtil et confus d’influences hégémoniques. Par suite de l’insécurité grandissante, il s’agit d’un peuple des forteresses de hauteur. Les monnaies d’argent de l’époque romaine, dites « monnaies au cavalier », en attestent la prééminence d’alors. Elles portent les sigles BR, BRI et BRIGO, abréviations de Briges.

11. L’empire des Arvernes : un pouvoir centralisé, de type féodal et monopolistique

Bien renseignée, l’effervescence ethnique et culturelle des débuts de l’âge du fer, passe généralement pour l’acte fondateur des Celtes. En réalité, plus de 2000 ans la séparent de la refondation celtique, et 8000 de la véritable naissance des Celtes, dans l’Altaï ! Ces perspectives vertigineuses sont à la mesure de l’extraordinaire et véridique saga de nos lointains ancêtres. Or, Hérodote observe déjà que, dès le début du Ier millénaire, une des plus vieilles monarchies occidentales est installée depuis l’Elbe jusqu’au Rhône. Et, l’archéologie atteste de l’existence d’une civilisation du haut-Rhône, qui se serait épanouie dès 2000. À l’évidence, elle procède de la Renaissance celtique. Compte tenu de l’émergence de l’empire des Arvernes, deux civilisations du Rhône se seraient succédées.

Les Arvernes fondent l’autorité de leur empire informel, sur une structure de pouvoir hiérarchisée, de type féodal et aristocratique. En effet, un ensemble de confédérations et de tribus indépendantes, se soumet à l’autorité d’une oligarchie princière, les Ardyens. Connue de Polybe (Polybe, III, 47, 3), il s’agit d’une étiquette à caractère guerrier et social : ce sont des porteurs de javelots. À leur tête, un roi hégémon exerce le pouvoir suprême, rend la justice et détient le monopole du commerce. Ils en usent au travers d’une institution originale, celle du nomadisme organisé. Le patronyme du roi légendaire Ariantas l’indique, sans équivoque : il l’assimile au Peuple-fleuve qui chemine. Ce mode spécifique de vie s’appuie sur un réseau de routes et de villes, réparties de façon régulière le long de l’axe Saône–Rhône. Ce système se superpose à celui des royautés locales. Il leur permet de concilier autorité et sens des affaires : réalité largement méconnue, ils détiennent le monopole du commerce, et perçoivent un tribut en nature, sous forme de subsistances.

Dans ce type de société, le recensement des hommes en état de combattre, revêt une importance capitale. Ils déposent devant le roi suprême, une flèche de bronze qui les personnifie. La fraude est passible de la peine de mort (Hérodote, IV, 81). Les flèches figurées sur les monnaies de la vallée du Rhône, en confirmeraient la valeur symbolique. Les Voconces du Diois et des Baronnies, s’inscrivent dans cette perspective : sous la parure Oiokontes de Strabon, tels seraient les « un-javelot, ceux dont chaque projectile représente un homme ».

Dans la vallée du Rhône, leur domaine avant leur repli en Auvergne, les Princes Royaux détiennent aussi le monopole du commerce. La mythologie grecque, qui le rattache à la dynastie altaïque, y campe le dieu maritime Thamimasadas ; il s’engage sur le cours de l’aberrant fleuve-océan. Il personnifie les princes celtes qui se portent à la rencontre des marchands étrangers ; les affaires se concluent au cours d’un festin. Mais, comme dans les plaines transrhénanes, où le marché de l’ambre se serait tenu à Asciburgium, l’actuelle Asberg, ils les maintiennent éloignés des lieux de production. Le sel des mines de Hallstatt du bassin du Danube, en est l’enjeu. La fondation en 599 de Massalie, l’actuelle Marseille, par les Phocéens, se rattache à ce trafic : elle annonce la création d’un entrepôt de sel.

En guise de conclusion...

Brossé à grands traits, ce tableau d’ensemble innovant, dresse un portrait particulièrement dynamique, de la vaste famille composite des Celtes. Un souffle épique, puissant, l’anime. Toutefois, il laisse de côté bien d’autres pépites encore. C’est notamment le cas d’espèce de l’Héraclès celte, méridional. Parti du Caucase, il donne naissance aux mythes féconds de Cerbère et de Géryon. La dénomination elliptique de ces êtres terrifiants, indique que le héros part à l’assaut de solides forteresses, dotées d’une triple muraille. Mythologies et annales délirent ; elles passent pour invraisemblables. Pourtant, les fortes leçons d’Histoire qu’elles prodiguent, permettent de reconquérir un passé prestigieux, presque entièrement ignoré. La mise en évidence des lointaines origines de l’Europe en constitue sans doute, l’apport le plus original.

Bertrand Le Tourneau, explorateur, archéologue indépendant et (pré)historien