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Les Présidents et l’art culinaire

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Nous n’avons pas attendu le classement du repas gastronomique français au patrimoine mondial de l’UNESCO pour savoir qu’en France le pouvoir entretien des liens étroits avec la gastronomie. Si l’on peut passer à la postérité en donnant son nom à une loi, à une bataille, à une construction, rien ne vaut de laisser son nom à un plat. Rois et présidents s’en délectent bien sûr ; et en rêvent. Personne n’a encore réussi à battre Henri IV et sa célèbre poule au pot. Louis XII, qui avait le porc-épic pour emblème, n’a guère laissé de recette pour l’accompagner. Louis XIV, célébré de toutes parts, n’a néanmoins pas pu laisser de plat à son nom. Mais son siècle fut fameux en la matière. Le grand prédicateur jésuite Louis Bourdaloue a donné son nom à une tarte aux poires, et Bossuet, figure de l’aigle prédicateur, est associé pour jamais à un fromage, grâce à la ville de Meaux dont il était l’évêque. Louis-Philippe, après eux, fut caricaturé en poire, un fruit si proche du peuple. Napoléon III a popularisé le camembert en mangeant ce fromage à la descente d’une gare normande, même si l’on a du mal à déloger la légende de la réalité.

Au XXe siècle, brille le grand aristocrate Valéry Giscard d’Estaing qui, pour faire peuple, a commandé une soupe à son nom au cuisiner Paul Bocuse. Ce qui aurait pu être une charmante potée auvergnate revisitée, comme l’on disait à l’époque de la nouvelle cuisine, ou une soupe de lentilles du Puy, fut un velouté VGE, c’est-à-dire à la truffe. Le naturel était revenu à l’Élysée. C’était oublier que la truffe est célèbre pour sa poularde demi-deuil, c’est-à-dire lardée de truffes. De fait, le septennat c’est achevé dans le deuil jamais terminé de la défaite humiliante.

Mitterrand avait ses ortolans. Oiseaux interdits de consommation, braconnés et achetés fort chers au marché noir. La morale socialiste semble s’arrêter à la teneur de la table. Chirac fut envié pour la tête de veau. C’était retrouver le plaisir des nourritures canailles, c’était amener le terroir à Paris, et faire croire que l’on était proche de la terre. Sarkozy a voulu rompre avec tout cela. Abstème, il ne boit jamais de vin, alors que la cave de l’Élysée est une des plus belles de France. Sa passion pour les laitages n’était guère propice aux enchantements. Quand le président normal est arrivé, nous sommes revenus à la normalité de la gastronomie élyséenne. De ses goûts culinaires peu de choses ont percé, sauf qu’il dû s’astreindre à un régime sévère pour se donner l’image d’un président. Les kilos en moins lui ont permis de gagner des voix en plus.

François Hollande est arrivé à l’Élysée auréolé de surnoms gastronomiques de haut vol, attribués à lui-même par ses camarades socialistes. Ce fut d’abord le fruit, avec l’appellation fraise des bois, car, disaient les socialistes, il n’y a pas d’éléphants derrière les fraises des bois. Chacun à son humour. Puis, quand il fallut durcir les attaques, on prit une comparaison plus molle ; vint le tour du flanby. Voilà notre président associé à un dessert enfantin, un flan, écrit avec un n, nom un m comme l’exige normalement l’orthographe française. Dans l’association avec le flanby on a retenu la mollesse quand il fallait surtout y voir le hiatus avec la règle.

Le flanby a bercé la jeunesse d’une génération désormais en âge de voter. Il y avait la fameuse publicité télévisée, sur le mode de blague potache, où des enfants étaient invités à tirer une languette pour faire tomber le flan dans l’assiette. Les surveillants d’internat se remémorent surement les horribles batailles de flanby que les élèves ne manquaient pas de provoquer quand ceux-ci étaient servis en dessert. Il fallait alors rappeler que l’on ne joue pas avec la nourriture, et que l’on ne dégrade pas les bâtiments, même à coup de flan.
Les plus sportifs ont pu s’exercer au concours de gobage de flanby, avec des records impressionnants à la minute. De nombreuses vidéos sont visibles sur Daily Motion. On comprend qu’Arnaud Montebourg ait interdit l’entrée de capitaux américains dans l’entreprise. Là-bas ils ont le concours du plus grand nombre de hamburgers mangés en cinq minutes. Entre le gobage et l’ingurgitation, il y a une concurrence dont nous ne sommes pas certains de sortir vainqueurs.

Pur produit de l’industrie agroalimentaire, aliment flasque et sans saveur, si ce n’est un léger arôme vanillé, le flanby est le produit type du mélange de la publicité, du marketing et de la consommation de masse. Ce faisant, s’il n’apporte aucune gloire sur le plan culinaire, il est bien un témoin de son époque, compagnon idéal d’enfants au palais immature et non éduqué. Le flanby est sucré et mou, il est à la gastronomie ce que la langue de bois est à la politique. Consensuel, il convient à tout le monde puisqu’il n’a pas d’aspérité, sans pour autant susciter l’adhésion. Il n’est pas clivant, comme on dirait en bon style sociologique.

Que l’actuel locataire de l’Élysée soit associé au flanby est finalement une façon de rendre hommage à la tradition culinaire française, et montre que celui-ci répond bien à la culture de son époque, gavée de télévision et de publicité, et ignorante des splendeurs de la table. S’il veut lui faire plaisir pour fêter les un an de son entrée au Château, le cuisiner du palais pourra concocter un dessert à la Hollande : un flanby fourré aux fraises des bois. Ce serait une façon charmante de détourner l’attaque en fierté, et de pouvoir laisser quelque chose de positif à la postérité.

Chronique publiée sur Tak.