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Le bleuet et le coquelicot

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Chronique parue dans l’Opinion.

Même si rares sont ceux qui se lèvent pour participer aux défilés qui parcourent les nombreuses communes de France en ce 11 novembre, personne ne peut totalement oublier qu’il y a un siècle mourait Péguy dans un champ de blés mûrs, et une grande partie de la jeunesse d’Europe. À défaut de guerre courte, nous eûmes une combustion lente. Bien sûr la France de 2014 a le chômage, les déficits, les impérities gouvernementales, mais jeter un regard vers hier permet aussi de mesure l’immense chemin parcouru. Nous avons finalement les problèmes des nations riches, désormais que nous avons évacué toute potentialité de guerre armée avec l’Allemagne. Verdun demeure un souvenir terrible, mais c’est un souvenir qui ne semble pas pouvoir se reproduire. En un siècle, l’Europe a-t-elle vraiment connue le déclin ? Ce monde d’hier sur lequel pleure Stefan Zweig était-il moins glorieux que le monde d’aujourd’hui ? Quand on peut passer un week-end prolongé dans n’importe quelle capitale d’Europe, désormais à quelques heures de vol de Paris. Quand le Rhin est présenté comme l’axe économique structurant de notre continent, et non plus comme la frontière d’où surgira l’ennemi. Quand, dans les classes françaises, les cartes représentent un continent unifié, et non plus les provinces perdues à reprendre, c’est bien que l’Europe, en dépit de ses deux tragédies continentales, a marché, a progressé, et que nous avons aujourd’hui atteint un niveau de vie que nos ancêtres de 1914 ne peuvent que nous envier.

Cette année encore, les Anglais portent à leur boutonnière le poppy, le coquelicot, symbole de leurs jeunes soldats tombés au milieu des fleurs rouges et des blés jaunes, notamment dans les champs de Flandres, dont le soldat canadien John McCrae a évoqué la tragédie dans son poème : In Flanders fields the poppies blow / Between the crosses row on row. De suite après la guerre, la tradition s’est créée de produire et de vendre des coquelicots afin de récolter de l’argent en soutien aux gueules cassées. La même coutume se fait en France, mais avec le bleuet. C’est le 11 novembre 1934 que, pour la première fois, le bleuet est vendu dans les rues de Paris. Le succès est important et la vente se perpétue dans les années suivantes ; cette fois dans toute la France.

Au milieu des combats, le bleuet et le coquelicot étaient les seules fleurs à pousser dans la boue, dans ces champs dévastés par le feu. Ils étaient, pour les soldats, le symbole de la vie qui demeure en dépit des milliers de jeunes qui perdaient la leur. Un siècle après, ils conservent leur symbolique et s’appliquent très bien à l’Europe. C’est proprement incroyable que ce continent ait réussi à se redresser et à se reconstruire pour demeurer parmi les principales places économiques et culturelles du monde. Quand on se remémore l’ampleur des destructions matérielles, les millions de morts, et notamment ces jeunes dont le pantalon était encore bleu à leur arrivée au front, parce que non souillé de boue, et que l’on surnomma bleuet, on mesure le chemin qu’il a fallu parcourir pour assurer le redressement de l’Europe. Deux guerres mondiales, cinquante ans de communisme, et les efforts considérables de la réconciliation des peuples, pas uniquement la France et l’Allemagne, et du redressement collectif. L’Europe, comme le bleuet et le coquelicot, est bien ce continent qui a continué à fleurir en dépit des terreurs.

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