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La tunique d’Argenteuil, résumé de l’histoire de France

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La tunique d’Argenteuil fait partie de ces objets dont les tribulations synthétisent l’histoire de France. De son arrivée à Argenteuil au début du IXe siècle à son ostension exceptionnelle en 2016, son histoire sur le sol français se marie avec les grands événements de la France.

L’alliance de l’Empire d’Orient et d’Occident

Récupérée après la descente de croix, la robe Dieu est probablement conservée par les premières communautés chrétiennes. On la retrouve ensuite à Constantinople, capitale de l’Empire d’Orient. C’est l’impératrice Irène qui en fait cadeau à Charlemagne, afin de sceller une alliance avec l’empereur d’Occident. Elle espère ainsi l’épouser, même si ce projet de mariage n’aboutit pas. La venue de la tunique à la cour de Charlemagne montre que celui-ci a repris l’héritage de Rome. Ayant endossé la tunique de pourpre des empereurs romains, il est digne de recevoir la tunique de la Passion du Roi des rois. Cela affirme aussi les liens particuliers que la dynastie carolingienne entretient avec l’Église, Pépin le Bref ayant donné des territoires au pape en 752, qui forment l’embryon des États de l’Église, donation confirmée par Charlemagne en 774. C’est là l’origine de la tradition qui voit en la France la fille aînée de l’Église, tradition affermie par l’attribution du titre de chanoine honoraire de la basilique de Latran à Henri IV, qui est encore porté par les Présidents de la République.

Argenteuil, entre gloire et invasions

Charlemagne fait don de cette tunique à sa fille Théodrade, abbesse de l’abbaye d’Argenteuil. Si cette abbaye est aujourd’hui détruite, elle compte parmi les principales abbayes de la périphérie de Paris, avec Saint-Denis et Saint Germain des Prés. Située au bord de la Seine, elle voit arriver les Vikings qui la pillent en 850. Le fleuve est la route des invasions et les richesses ecclésiales attirent les convoitises de ces conquérants. Peu avant la prise de l’abbaye, la tunique est cachée dans un mur où elle est oubliée. Ce temps de l’oubli correspond aussi à un temps de dépression de la puissance carolingienne, qui doit non seulement repousser les invasions, mais aussi affermir son trône après l’arrivée au pouvoir d’Hughes Capet.

C’est vers 1150 que la tunique est retrouvée : alors que des moines bénédictins se réinstallent dans l’abbaye désertée, les travaux effectués mettent à jour la cache de la relique du Christ. Cette redécouverte se conjugue avec la renaissance du royaume de France et l’affirmation de la dynastie capétienne. L’abbaye d’Argenteuil retrouve son rayonnement culturel et spirituel, comme Saint-Denis qui devient le centre de la naissance d’un nouvel art, grâce à l’abbé Suger.

Des princes qui honorent la tunique

Bien qu’en pleine campagne, Argenteuil est suffisamment proche de Paris pour attirer vers son abbaye les personnes royales. François 1er, Henri III et Louis XIII viennent notamment en pèlerinage à son chevet, de même que Catherine de Médicis puis Richelieu. C’est le temps de l’union du trône et de l’autel, des gloires du Grand Siècle et du vœu de Louis XIII. La tunique rejoint le Capitole des rois de France.

Déchirée par les guerres civiles

La tunique sans couture est pourtant déchirée par les guerres civiles du royaume. En 1565, la ville est prise par les huguenots et la tunique menace d’être brûlée. L’abbaye est mise à sac. L’invasion ne vient plus de l’extérieur, des Vikings, mais de l’intérieur du pays. C’est la guerre civile et l’iconoclasme des réformés. Elle est sauvée in extremis et préservée de la déchirure. Rien de tel pendant la Révolution. Pour la protéger d’une destruction, comme les statues de Notre-Dame de Paris ou comme tant d’objets religieux de par le pays, le curé de l’église d’Argenteuil décide de découper la tunique en trois parts.

Deux sont enterrées sous le pavement, la troisième est découpée en petits morceaux confiés aux paroissiens. Beaucoup de ces morceaux ne seront pas retrouvés, ce qui explique les trous d’aujourd’hui. La découpe de la tunique matérialise la rupture que représente la Révolution, et sa reconstitution après la terreur révolutionnaire la volonté de réconciliation et d’union qui émerge avec la Restauration. D’autant qu’au XIXe siècle Argenteuil ne connaît pas seulement des changements politiques, mais surtout économiques et sociaux.

De l’abbaye rurale à la banlieue rouge

Argenteuil est la ville des asperges et des coteaux viticoles : c’est ici que l’on produit le petit bleu qui abreuve les ouvriers de Paris. Ses bords de Seine attirent les impressionnistes. Claude Monet y peint le pont d’Argenteuil et les champs de coquelicots. C’était avant que la commune ne connaisse une urbanisation foudroyante. On y construit à tout va, le quartier du Val d’Argent est classé en ZUP en 1961 et la dalle est coulée. La basilique d’Argenteuil se retrouve entourée de HLM, d’immeubles et de populations immigrées, d’abord européennes puis majoritairement africaines. Argenteuil devient la caricature de tout ce qui a été raté en matière d’urbanisme dans les années 1960-1980. La ville est communiste depuis 1945, ceci expliquant peut-être cela. La tunique du Christ se retrouve ainsi propriété d’une municipalité communiste.

De l’enfouissement au réveil

L’ostension de la tunique se faisant tous les 50 ans, il est prévu de la présenter au public en 1984. Mais pour l’Église c’est encore la période des mauvais vents de l’après-Concile, quand l’enfouissement est à la mode et l’ajustement sur le monde de rigueur. Le recteur d’alors n’est pas trop favorable à une ostension qui lui paraît correspondre à une piété d’un autre âge. Sauf que survient le coup de théâtre de l’hiver 1983 où la tunique est dérobée. Finalement retrouvée, cette publicité indue oblige à l’ostension, qui attire de nombreux fidèles. En septembre 2015, l’évêque de Pontoise, Mgr Lalanne, décide d’une ostension exceptionnelle trente-deux ans après celle de 1984, soit une génération après. L’enfouissement est passé de mode dans l’Église, le temps est au réveil : dès les premiers jours, des dizaines de milliers de personnes viennent voir la tunique exposée, pour atteindre un total de 200 000 visiteurs pendant toute l’ostension.

Comme pour confirmer qu’Argenteuil est au diapason de l’histoire de France, le matin même de l’ostension une descente de police dans la ville arrête des islamistes présumés et démantèle un réseau de terroristes en lien avec les attentats de Bruxelles survenus quelques jours auparavant. L’ennemi n’est plus Viking, mais djihadiste. La basilique n’est plus un bâtiment posé dans la campagne parisienne, mais un reste d’histoire au centre d’un urbanisme de banlieue. Et au milieu, venant de Jérusalem, demeure une tunique.