Jean-Baptiste Noé

Le site web d’un historien

jean Baptiste Noé sur Facebook Jean Baptiste Noé sur Twitter Jean Baptiste Noé sur Google+ Chaine Youtube de Jean-Baptiste Noe

La sainte ignorance 1/4

Accueil > Articles > La sainte ignorance 1/4

Fiche de lecture du livre d’Olivier Roy paru en 2008, La sainte ignorance. Livre très pertinent pour comprendre le fondamentalisme et la place de la religion à notre époque.

Culture, religion, sécularisation

C’est parce que la religion est de plus en plus déculturée que le religieux peut progresser et toucher des peuples divers. La sécularisation ne signifie pas la fin du religieux, mais au contraire son grand retour. La sécularisation est même la condition indispensable du développement du religieux. C’est cette thèse stimulante et forte que je vous propose de découvrir à travers cette fiche de lecture du livre d’Olivier Roy La sainte ignorance. Le temps de la religion sans culture (2008).

« La sécularisation n’a pas effacé le religieux. En détachant le religieux de notre environnement culturel, elle le fait apparaître au contraire comme du pur religieux. En fait, la sécularisation a fonctionné : ce à quoi nous assistons, c’est à la reformulation militante du religieux dans un espace sécularisé qui a donné au religieux son autonomie et donc les conditions de son expansion. » (p. 16)

Ces propos d’Olivier Roy pourront paraître paradoxaux dans un monde occidental qui se pense comme sécularisé, donc sans religion. L’auteur montre au contraire comment la sécularisation crée les conditions d’un renouveau religieux, qui est rendu possible par le découplage de la culture et de la foi. C’est parce que la religion est désormais cultivée en hors-sol, sans lien culturel avec un pays ou une civilisation, qu’elle peut se diffuser dans l’ensemble des pays du monde et toucher des peuples nombreux. Le religieux étant coupé de la culture, il se voit offert les conditions de son expansion. Et l’auteur de poursuivre.

« Il y a un lien étroit entre sécularisation et revivalisme religieux ; ce dernier n’est pas une réaction contre la sécularisation, il en est le produit. Le sécularisme fabrique du religieux. Il n’y a pas de retour du religieux, il y a une mutation. Cette mutation n’est sans doute qu’un moment : elle n’ouvre pas nécessairement vers un nouvel âge religieux. » (p. 16-17)

L’auteur constate que le revivalisme épouse certaines frontières ethniques. Ainsi, le pentecôtisme concerne essentiellement les populations noires. Avec les migrations de peuplement en Europe et aux Etats-Unis, elles importent ces pratiques religieuses dans le pays où elles s’installent.

De même, en Espagne, les conversions au protestantisme sont le fait des immigrés d’Equateur, qui sont Indiens. Leur nombre est passé de 20 000 en 1995 à 400 000 en 2005. (p.17). le catholicisme, religion culturellement marquée, se restreint sur les Européens, quand les Indiens adoptent une religion qui leur semble sans lien avec la culture européenne, qu’elles rejettent.
L’auteur de constater également que les mouvements religieux qui prospèrent aujourd’hui ont été créés à la fin du XIXe siècle ou au début du XXe siècle. Ce n’est donc pas un retour du religieux, mais une mutation de celui-ci, et les nouvelles religiosités veulent se montrer dans l’espace public.

Disparition de la territorialité

« Le fondamentalisme est la forme du religieux la mieux adaptée à la mondialisation, parce qu’il assume sa propre déculturation et en fait l’instrument de sa prétention à l’universalité. » (p. 20)

Il y a une déterritorialisation et une déculturation du religieux. La territorialisation des religions entraînent leur acculturation, c’est-à-dire qu’elles s’installent au cœur d’une culture existante. La religion est le facteur de propagation d’une culture : occidentalisation pour le christianisme, arabité pour l’islam. Ensuite, des synthèses entre culture et religion peuvent émerger pour faire transformer localement les religions, ce qui donne souvent lieu à des schismes.

On a pu voir dans les conversions une forme de domination et d’impérialisme. Se convertir à une religion était un moyen de perpétuer la domination politique par la domination culturelle. Mais aujourd’hui des populations noires d’Amérique se convertissent à l’islam. Est-ce parce qu’elles se soumettent à un nouvel impérialisme, ou au contraire parce qu’elles rejettent l’impérialisme ?

La déterritorialisation ne concerne pas tant les personnes, car peu d’entre elles circulent à travers le monde, mais les idées, les modes, les systèmes de communication et d’information, qui dépassent les espaces territoriaux et qui ensuite touchent les personnes.

« Pour circuler, l’objet religieux doit paraître universel, non lié à une culture spécifique qu’il faudrait comprendre avant de saisir le message. Le religieux circule donc en dehors du savoir. Le salut ne demande pas de savoir mais de croire. »

La connexion entre savoir et croire devient un obstacle quand il s’agit de circuler dans un espace où l’information a remplacé le savoir. Comme pour les flux continus des réseaux sociaux, le message est premier, l’émotion prime sur la réflexion.

Le phénomène de déculturation a pour conséquence de casser la relation dialectique entre la foi et la raison. La Bible n’est plus lue dans son contexte culturel, on ne veut voir d’elle qu’un simple message.
Le fait de parler en langue, fait que le croyant ne parle plus une langue précise, il est réduit à produire des sons, et ces sons sont compris par les autres. La langue disparaît, la foi ne s’inscrit plus dans une culture puisqu’elle n’est même plus liée à une langue.

Confrontation de deux mondes

La volonté d’effacer la religion de l’espace public a rendu possible la religion sans culture. Puisque la culture rejette la religion, alors celle-ci se développe en dehors de cette dernière. Elle s’y oppose même fortement, percevant la culture comme païenne et donc hostile à la religion. Il y a un refus de l’accommodation avec les personnes non-croyantes, un refus du monde tel qu’il est. Donc, la communication n’est plus possible, comme il n’est plus possible non plus de vivre ensemble, dans le même monde. Pour le croyant, le non-croyant est un païen. Pour le non-croyant, le croyant est un fanatique. Les croyants se vivent désormais comme une minorité environnée par un environnement hostile, qui a adopté le culte des idoles et des faux dieux : le sexe, le pouvoir, l’argent, la drogue. C’est la culture matérialiste et consumériste qui est rejetée.

« Loin d’être la reconnaissance de différences originelles, le multiculturalisme n’est que l’expression du formatage des cultures et du religieux dans un paradigme commun, qui est celui des plus petits dénominateurs communs : quelques marqueurs religieux, coupés de leur contexte, égalisés par la pratique juridique et érigés en marqueurs culturels. Le multiculturalisme revient à faire disparaître la profondeur culturelle et à mettre sous le nom de culture un jeu réduit de marqueurs religieux, analogiques les uns aux autres. Le multiculturalisme, c’est le communautarisme réduit aux acquêts. » (p. 24)