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La rentrée des caves

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Avec la rentrée des classes, les foires aux vins sont l’autre rituel de septembre. Les amateurs se pressent pour dénicher les bonnes affaires et remplir la cave jusqu’à l’année suivante. La France est longtemps restée un pays rural, puisque ce n’est qu’en 1931 que les urbains sont devenus majoritaires. Cela explique le lien particulier que les Français entretiennent avec la terre. Des générations de Français ont fait les vendanges, et aujourd’hui on fait les foires aux vins.

Ce sont les magasins Édouard Leclerc qui ont commencé cette pratique dans les années 1970. Le microcosme viticole s’est vite gaussé de cette initiative : bouteilles entreposées dans des hangars surchauffés, luminaires glacials, pression exercée sur les vignerons, tout a été dit pour dévaloriser une telle initiative. Les grandes surfaces étaient forcément indignes de vendre du vin face aux petits cavistes. Aujourd’hui, ces foires aux vins sont incontournables et sont un temps fort de la vie des hypermarchés et des amateurs, à tel point que les cavistes s’y sont également mis. Les foires aux vins sont les soldes de la bonne chère et de la gastronomie. C’est un rituel propre à la France, comme l’Allemagne a la fête de la bière, et l’Espagne les corridas. C’est aussi un lucratif marché, une machine rodée qui fait bien vivre les magasins.

Les foires aux vins sont l’occasion de rappeler la place importante occupée par ce produit dans l’économie nationale. D’après les chiffres fournis par l’association Vin et Société, le vin représente 558 000 emplois directs et indirects en France, dont 142 000 viticulteurs. Les exportations de vin ont rapporté 7.6 milliards d’euros en 2012 (soit l’équivalent de 150 Rafales), ce qui fait du vin le deuxième secteur exportateur français, derrière l’aéronautique, devant la chimie et la parfumerie. Enfin, la France est le premier pays producteur de vin au monde, avec 16% de la production mondiale. 30% de la commercialisation du vin se fait à l’export, dont 46% en dehors de l’Union Européenne.

Avec le vin, la France montre qu’elle est une des grandes gagnantes de la mondialisation. Son Beaujolais nouveau s’arrache au Japon et l’Asie en consomme plus de la moitié de la production. Quant au cognac, produit du terroir s’il en est, c’est à peine 3% de la production qui est consommée en France, le reste étant exporté. Les amateurs seront peut-être surpris d’apprendre que les Anglais boivent plus de cognac que les Français (10.1 millions de bouteilles contre 3.9). Mais la France se rattrape en étant le deuxième marché mondial du whisky, derrière les États-Unis, et le premier marché pour le whisky écossais.

Le vin est bien le symbole de cette France ouverte et conquérante, souvent en proie à des crises de schizophrénie et de masochisme. Alors que beaucoup de Français voient dans la mondialisation un danger pour le respect des spécificités culturelles, craignant une uniformisation des pratiques culinaires et gustatives, ils ne voient pas que le vin français est réputé à travers le monde et que de nombreux œnologues sont régulièrement consultés à l’international par de grands domaines, exportant ainsi le savoir-faire français et leur vision de la vie. De par le monde, boire du vin c’est accéder à la culture et au développement, y compris dans des pays où le vin est une boisson récente (Chine et Inde). Le vin est associé à l’image de la France, contribuant à bâtir sa puissance culturelle. Les touristes se pressent pour visiter les régions viticoles, découvrir les vignerons et acheter des bouteilles. Toujours selon Vin et Société, l’œnotourisme reçoit 10 millions de visiteurs par an, dont 39% sont des étrangers.

Comme ce serait absurde que l’État soutienne une activité économique qui fonctionne bien il a donc été décidé, depuis au moins vingt ans, de mener une campagne subtile et sournoise de prohibition. Il est ainsi interdit de parler du vin à la télévision ; le CSA s’est opposé à la diffusion en France de chaînes thématiques liées au vin. En 2008, le journal Le Parisien s’est fait condamner pour avoir publié peu avant Noël un dossier consacré au champagne : cet article a été assimilé à de la publicité, or la publicité du vin est interdite.

Autre moyen de détruire le vin, l’associer systématiquement aux drogues et à l’alcool. Certes, on peut se saouler en buvant trop de vin et celui-ci doit être consommé avec modération, mais lorsque les soirées étudiantes sont trop arrosées, c’est rarement aux premières côtes de Beaune ou aux grands crus classé de Bordeaux. Pour autant, la prévention des drogues et des alcools axe systématiquement son discours sur la lutte contre le vin. Quand un géographe du vin, président de la Sorbonne, avait suggéré que du vin soit servi à la table des restaurants universitaires, il avait dû subir une bronca outrée. Pourtant, le meilleur moyen de lutter contre l’alcoolisme et d’initier les jeunes Français à une de leur richesse culturelle et économique, est bien de les éduquer au bien boire. Des clubs de vin fleurissent d’ailleurs dans les écoles supérieures et les universités, et ceux-ci sont souvent d’excellente facture, avec un public estudiantin connaisseur et exigeant. Et si la France se mettait à aimer son vin, autant que l’aiment les autres nations ?

Chronique parue sur le site de l’Opinion.