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La réforme du concile de Reims (1049)

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“XXVI. Le jour suivant, cinq des nones d’octobre [3 octobre], se rassemblent près de la susdite basilique des évêques au nombre de vingt avec près de cinquante abbés, et d’autres de l’ordre ecclésiastique, très nombreux. Aussitôt, une vieille querelle se renouvelle entre les clercs des archevêques de Reims et de Trèves. Les uns assurent que Reims était primat en Gaules et que par conséquent lui revenait l’ordonnance du synode. Mais les autres, au contraire, s’efforcent d’attribuer à l’archevêque de Trèves cette même dignité, et d’acquérir le premier siège, après le prélat de l’Église romaine, dans la célébration du concile. Le seigneur pape cependant ne juge pas le temps opportun pour qu’on puisse à leurs raisons imposer une fin convenable ; bien plus, il craint qu’une telle controverse ne fasse éclater le scandale d’un conflit. Les bas-sièges des évêques seront disposés en couronne, prescrit-il, et au milieu d’eux sera placée l’estrade de son propre siège ; les modalités de cette ordonnance, décide-t-il, seront exécutées au jugement de l’archevêque de Reims. Celui-ci convoque ses archidiacres et quelques-uns de ses principaux clercs : avec leur conseil, il fait disposer les bas-sièges des évêques, en couronne comme on a dit, au milieu le siège apostolique, bien spécifique. […] Tous s’assoient, en l’ordre que l’archevêque de Reims a disposé. Le seigneur pape est en effet comme on l’a dit, au milieu du chœur, le visage face au sépulcre du bienheureux Remi. Il a donc sous les yeux, du côté oriental, Reims à droite et Trèves à gauche. Après Reims, selon l’ordre ci-dessous noté, sont assis [suivent les noms de 18 évêques]. Derrière eux, toujours en forme de couronne, sont assis les abbés [suivent 17 noms] ; ensuite les autres qui, nous l’avons relaté ci-dessus, font ensemble un nombre de près de cinquante. Quand ils sont assis de la sorte, on impose le silence et sur l’ordre du seigneur pape se lève Pierre, diacre de la sainte Église romaine, pour annoncer, en un rapide discours, ce dont il sera question dans ce synode. Il s’agit de nombreux actes illicites qui, dans les Gaules, se pratiquaient à l’encontre des dispositions canoniques [sur l’ordre du jour, que démarquent les décrets finaux]. Après quoi, s’adressant aux évêques, il les avertit, sous menace d’anathème de l’autorité apostolique : si l’un d’eux était parvenu aux saints ordres par hérésie simoniaque ou avait promu quelqu’un à cette dignité comme paiement, qu’il en fasse confession publique.

XXVII. Le premier alors, l’archevêque de Trèves, se lève à ces paroles et répond que lui n’avait rien donné ni promis pour accéder à l’épiscopat, et qu’à personne il n’avait vendu les saints ordres. Ensuite Lyon et Besançon se lèvent et proclament qu’ils sont exempts de toute faute de ce genre. Alors le susdit diacre se tourne vers l’archevêque de Reims et le requiert de dire ce qu’il avait à déclarer au sujet des fautes dont les autres s’étaient purgés. Mais lui, se levant, demande un délai jusqu’au lendemain ; il dit vouloir parler en privé au seigneur pape. On lui concède le délai. Tous les autres se lèvent dans l’ordre ; reprenant les paroles des premiers, ils se purgent de tout soupçon de ce genre. Quatre seulement font exception, à savoir Langres, Nevers, Constance, Nantes ; pour ce jour, la discussion de leur cause est laissée de côté. Le diacre, poursuivant son discours, se tourne vers les abbés qui sont là et leur demande de confesser, eux aussi, si d’aventure ils étaient entrés dans le bercail du Seigneur autrement que par la porte. Le premier, l’abbé de Saint-Rémi, Hérimar, se lève et se purge de toute faute de ce genre par une réponse convenable ; suit alors le seigneur Hugues de Cluny, qui se purge et ajoute cette raison : « Pour obtenir l’honneur de l’abbatiat, Dieu m’est témoin, je n’ai rien donné ni promis, que certes la chair eût voulu, mais qui répugnait à l’esprit et à la raison. » Après lui, certains s’appliquent à se justifier convenablement ; d’autres au contraire, qui ne répondent rien, préfèrent cacher leur faute plutôt que de la rendre publique. […] Ces choses une fois arrêtées, il est édicté, sous l’anathème de l’autorité apostolique, que si l’un des assistants affirme que le primat de l’Église universelle est quelqu’un d’autre que l’évêque du siège de Rome, il s’en explique ici même publiquement. Et comme tous gardent le silence, on lit les sentences autrefois promulguées sur ce sujet par les pères orthodoxes et l’on déclare que seul le pontife du siège romain est le primat de l’Église universelle et apostolique. Après cela, le seigneur pape prohibe à qui que ce soit, à peine d’excommunication, de se retirer sans sa permission avant le troisième jour passé de la célébration du concile. Déjà la nuit approche ; l’assemblée est renvoyée. XXVIII. Le jour suivant, les évêques avec les abbés et le clergé se rassemblent dans la basilique. […] L’archevêque de Reims devait rendre raison de l’hérésie simoniaque, pour laquelle il avait obtenu la veille un délai : le susdit chancelier l’y invite, lui demandant compte aussi de nombreux crimes qu’il avait appris, assure-t-il, par la rumeur. À quoi l’archevêque, se levant, prie que lui soit concédée la faculté de prendre conseil. Celle-ci accordée, il appelle à lui les évêques de Besançon, de Soissons, d’Angers, de Nevers, de Senlis et de Morinie ; en secret, il tient conseil avec eux. Revenu ensuite, il obtient du seigneur pape que Senlis plaide sa cause. Alors se lève l’évêque de Senlis, pour répondre que cet archevêque n’est pas coupable de l’hérésie simoniaque. Ayant entendu cela, le pape prescrit que, s’il en est ainsi, l’archevêque le prouve par un serment ; il lui commande même de réciter la sentence par laquelle Maxime, évêque de Salone, accusé de semblable faute, avait dû se purger de pareille manière sur décision du bienheureux Grégoire. Mais [l’archevêque] demande pour cela des délais canoniques et promet qu’à leur expiration, il accomplira tout ce que l’on exigerait de lui à raison de cette justification. Le délai lui est concédé : il est statué qu’au milieu du mois d’avril, il assisterait au concile qui devait être célébré à Rome. Quant aux choses qu’on lui objectait, puisqu’il manque de légitime accusateur pour leurs dénonciations, il est décrété qu’elles resteront pour le présent hors discussions. […]

XXX. Après quoi, le diacre déjà nommé en vient à l’évêque de Langres. La dignité épiscopale, il l’a obtenue par hérésie simoniaque ; les saints ordres, il les a vendus ; portant, malgré le droit, les armes de guerre. Il a perpétré des homicides ; il a violé les droits du mariage d’autrui ; contre ses clercs, il a exercé la tyrannie ; il s’est même pollué du vice de sodomite ; il est accusé de tous ces crimes. Des accusateurs très nombreux, présents, donnent crédit à ces paroles. Parmi eux, un clerc assure que lui-même étant encore laïc, il a enlevé son épouse par la violence et, après avoir perpétré avec elle l’adultère, l’avait faite moniale. Il y eu aussi un prête qui se plaignit d’avoir été capturé par cet évêque, livré au pouvoir de ses hommes de main qui l’avaient torturé de mille supplices ; et ce qui est plus scélérat, on lui avait enfoncé des clous très pointus dans les organes génitaux ; par de telles violences, on lui avait extorqué dix livres. Après avoir entendu cela, l’évêque demande licence de prendre conseil. L’ayant obtenue, il appelle les archevêques de Besançon et de Lyon, leur confie le secret de sa conscience et leur demande de se faire ses avocats. Quoiqu’il fût impliqué en tant de vices, il voyait la poutre dans les yeux d’autrui plutôt que dans les siens, puisque la veille, il avait incriminé son frère, coupable sans doute, et avait aspiré à sa condamnation, lui qui mériterait si bien d’être condamné. Non seulement il ne peut se disculper des crimes objectés, mais son avocat lui-même ne peut proférer quoi que ce soit pour sa défense, perdant tout usage de la langue par volonté divine. L’évêque de Besançon en effet, qui avait accepté l’affaire, au moment où il se dispose à plaider et à avancer de mauvaises raisons pour l’excuse du criminel, sent soudain que l’appui de la voix lui est refusé par volonté divine. Il n’y a aucun doute : c’est le grand Rémi, notre père, exposé au regard du synode, à cette intention -on l’a dit- par la bienheureuse foi du pape, qui ici encore a brillé de la même vertu que jadis, quand encore pèlerin sur cette terre, il réduisit à néant les efforts d’un arien.

[L’archevêque de Lyon plaide pour l’évêque de Langres, qui avoue la simonie et l’extorsion d’argent, mais nie la torture et les autres crimes ; on lit les sentences des canons sur la simonie et le jugement est reporté au lendemain. Mais le lendemain, à la reprise des débats, l’accusé s’est dérobé et deux prélats sont envoyés à son hôtel. Le synode se poursuit]

XXXI. Le référendaire lui-même adresse la parole à ceux qui ne se sont pas encore purgés de l’hérésie simoniaque en répondant comme il est dû. Alors l’évêque de Nevers se lève et confesse que pour obtenir l’évêché, beaucoup d’argent a été donné par ses parents mais qu’il l’avait ignoré ; l’ayant obtenu, il avait commis quelques fautes contraires à la religion de l’Église ; d’où, assure-t-il, la vindicte de la punition divine lui fait grand peur. Pour cette raison, se cela semble approprié au seigneur pape et à la présente assemblée, il veut se démettre de son office plutôt que de mettre en péril son âme en s’y maintenant. Et sitôt dit, il dépose son bâton pastoral aux pieds mêmes du pape. Mais celui-ci, fléchi par la dévotion d’un tel homme et avec la faveur du synode, lui fait prouver par serment que l’argent avait été donné sans son consentement puis, au moyen d’un autre bâton, il lui rend le ministère épiscopal.

[…] XXXIII. S’avançant enfin, Nantes confesse que son père avait été évêque de sa cité et que, lui vivant, il avait reçu le don de l’évêché ; à sa mort, il lui avait été subrogé à largesse d’argent. C’est pourquoi, par jugement du synode, on lui enlève l’anneau et le bâton pastoral et il est privé du ministère épiscopal ; sur intervention des évêques, on lui accorde le seul office de prêtre.

XXXIV. Leur cause étant donc terminée de cette façon, le seigneur pape avertit les archevêques qui sont en sa présence ; s’ils savent quelqu’un de leurs suffragants coupable de la peste simoniaque, qu’ils ne refusent pas de le faire savoir devant tous. Ceux-ci nient absolument le savoir. On discute alors sur les évêques qui, invités à ce synode, n’avaient pas voulu y venir et n’avaient pas transmis d’excuse. Les sentences appropriées des Pères étant lues à haute voix, ils sont condamnés à l’excommunication, avec tous ceux qui, craignant la venue du pape lui-même, étaient partis pour cette raison à l’expédition du roi. Ce sont nommément l’archevêque de Sens, les évêques de Beauvais et d’Amiens, : mais aussi l’abbé de Saint-Médard de Soissons parce qu’il avait quitté, sans permission, l’assemblée conciliaire. […] Après quoi, sur la demande de ceux que l’amour de la sainte religion avait amené ici, plusieurs décrets des Saints Pères, que l’incurie tenait alors pour rien, sont renouvelés ; et bien des choses qui se pratiquent illicitement dans l’Église des Gaules, on interdit sous peine d’anathème de les faire désormais […].”

Anselme de Saint-Remy, Histoire de la dédicace de Saint-Remy, éd. J. Hourlier, Travaux de l’Académie nationale de Reims, 160 (1981), p. 181-297.