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La grève des verriers de Carmaux (1895) 1/2

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Récit et analyse de la grève des verriers de 1895 qui s’est tenue à Carmaux (Tarn). Cette grève est importante pour appréhender le mouvement ouvrier à la fin du XIXe siècle, les modernisations de l’industrie française et l’essor de la productivité, le rôle de la grève dans le progrès social.

Comme le texte est un long (15 500 signes) je le publie en deux fois pour en faciliter la lecture. La suite le 26 avril.

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La verrerie de Carmaux et la grève de 1895

Région située dans les contreforts du Massif Central, le carmausin est riche en charbon. L’exploitation industrielle de la houille a débuté au XVIIIe siècle, lorsqu’une famille venue du Rouergue voisin, les Solages, ont obtenu une concession minière. C’est en 1724 que François Paul de Solages s’installe à Carmaux, ayant épousé Marie de Ciron, marquise de Carmaux.
En 1751, son fils, Gabriel de Solages, obtient de Louis XV un privilège pour construire une verrerie. De même, il reçoit la concession des mines de houilles de Carmaux afin de disposer du combustible nécessaire au fonctionnement de la verrerie.

Il rassemble donc les capitaux nécessaires à l’exploitation, et il commence à faire extraire le charbon, la houille devant servir à alimenter la verrerie en énergie. Le verre réalisé à partir de bois est en effet déclinant, sous l’effet de nouvelles techniques développées en Angleterre, et de la découverte du fort pouvoir calorifique de la houille. C’est aussi un moyen de mettre un terme à la surexploitation des forêts de la région, qui a tendance à réduire dangereusement celles-ci.

La révolution industrielle commence au XVIIIe siècle

Nous sommes au milieu du XVIIIe siècle, ce qui balaye la pensée que la révolution industrielle aurait commencé au XIXe. D’autre part, cette exploitation est menée par des nobles, chevalier puis marquis, ce qui restreint aussi l’idée reçue selon laquelle la noblesse n’avait pas le droit de pratiquer un travail manuel, alors même que beaucoup de personnes de cette catégorie ont été les fers de lance de la révolution productive en France au XVIIIe siècle.

La famille Solages reste aux commandes de la verrerie jusqu’en 1853, où elle est mise en location et récupérée en 1856 par Eugène Rességuier, marchand de bouteilles de Toulouse. La famille Solages se concentre alors sur l’exploitation des mines de charbon, dont la demande ne cesse de croître à travers la France, charbon qui n’alimente plus seulement les verreries mais aussi l’industrie sidérurgique. Le charbon n’est plus un appui mais une production à part entière, et les Solages s’y consacrent totalement.

L’essor de la verrerie carmausine

En 1862, Rességuier fait construire une deuxième verrerie à Carmaux, la verrerie Sainte-Clotilde, située à proximité de la gare, facilitant ainsi les communications entre Carmaux et Albi, puis Toulouse. En 1895, la verrerie Sainte-Clotilde emploie 985 ouvriers verriers. Ces verriers forment une catégorie particulière d’ouvriers en cette fin de XIXe siècle. Leur métier, tout à la fois dur, à cause de la présence continuelle du feu et des risques de brûlures, et très technique, est difficile d’accès. Pour être maître souffleur il faut posséder un savoir-faire qui n’est pas à la portée de tous. Profitant de cet avantage concurrentiel, les verriers ont gagné des avantages sociaux importants, ce qui leur permet de disposer de salaires plus élevés que la moyenne des autres ouvriers.
Parallèlement à cela, Rességuier étend ses possessions d’usines, en rachetant des verreries dans le sud de la France : dans l’Hérault, en Gironde, à Saumur et dans les Charentes. Les lieux ne sont pas choisis au hasard : toutes ces verreries sont situées dans des régions viticoles ; les bouteilles produites servant à alimenter les vignerons. A Carmaux même, outre la houille, combustible nécessaire à l’élaboration du verre, Rességuier dispose à proximité du vignoble de Gaillac, un des plus anciens de France. Toutefois, il ne faut pas se méprendre quant à la place de la bouteille dans le commerce des vins en cette fin de XIXe siècle. Rares sont les vins vendus en bouteille, comme c’est le cas aujourd’hui, la plupart étant vendus dans des barriques ou bien à la tirette. Si les Français consomment plus de vin qu’aujourd’hui, c’est un autre type de vin que l’on boit, et selon d’autres modes de consommation. Les bouteilles produites servent aussi pour la bière et la limonade.

Les modifications économiques de la verrerie

Cette fin de XIXe siècle est marquée par deux phénomènes économiques qui influent profondément sur la production de bouteilles.

Le premier est d’ordre sanitaire. Le vignoble français est frappé par le phylloxera, d’abord de façon restreinte, puis l’insecte s’étend au fur et à mesure des années. Le vignoble français étant ravagé, la production de vin baisse, et donc le besoin en bouteilles. Les verreries voient ainsi disparaître un débouché, ce qui n’est pas sans influer sur leur production et leurs résultats économiques.

Le deuxième est d’ordre technologique. Si les crises économiques, jusqu’au XVIIIe siècle, sont essentiellement des crises frumentaires, dues aux aléas climatiques causant une diminution des récoltes de grains, celles qui touchent l’Europe, à partir du XIXe siècle, sont essentiellement des crises technologiques. On pourrait les appeler des crises fourastiennes, en hommage à l’historien de l’économie Jean Fourastié, qui a démontré le rôle essentiel de la productivité dans le développement économique et dans les modifications de structures.

A partir de 1884, Rességuier introduit la mécanisation dans sa verrerie de Sainte-Clotilde. Cette arrivée de la machine permet d’accroître le potentiel productif, de faire baisser les coûts de fabrication, et d’améliorer les conditions de travail et donc de vie des ouvriers. A terme, c’est un accroissement des richesses qui peut en être attendu, pour le patron comme pour ses salariés, qui pourront voir leur revenu augmenter sous l’effet des gains de productivité.

Mais cette mécanisation n’est pas sans engendrer des changements douloureux. En même temps qu’elle apporte une amélioration de la production elle engendre aussi des suppressions de poste, des disparitions de métiers, et une déstructuration de la corporation des ouvriers verriers. La mécanisation bouleverse l’ordre hiérarchique des ouvriers. Le savoir à maîtriser n’est plus le même qu’à l’époque des souffleurs de verre. C’est un monde qui change, et les ouvriers verriers n’acceptent pas ce changement.

Ici, l’historien est confronté à l’analyse d’un double regard sur cette transformation. Si le phénomène productiviste peut être aisément analysé (mécanisation, disparition des métiers purement manuels, chômage de certains ouvriers, recrutement dans les nouveaux secteurs créés), l’historien se doit aussi d’étudier le regard porté par les différents acteurs sociaux de l’événement. Le patron ne voit pas cette mécanisation de la même façon que l’ouvrier verrier, et c’est de ce différentiel de regard que naît l’affrontement et la grève de 1895, qui est une des plus grande grève de la fin du XIXe siècle.

La grève de 1895

Tout commence par la mise à pied d’un ouvrier syndiqué, Marien Baudot. Celui-ci, prétextant ses activités syndicales, s’absente à plusieurs reprises de l’usine, notamment pour se rendre à des congrès d’ouvriers verriers. Ces absences répétées lui valent un renvoi. Rességuier veut aussi éradiquer le syndicalisme socialiste naissant dans son usine, qui provoque des affrontements de plus en plus violents avec la direction, et qui menace de coaguler avec les revendications des ouvriers mineurs des mines de Carmaux, dirigée par la famille Solages.

Marien Baudot renvoyé, celui-ci déclenche une grève qui dure pendant quatre mois. Le château de la verrerie est pris d’assaut le 1er avril 1895 et incendié. Les ouvriers veulent rejouer le couplet perpétuel de la prise de la Bastille et de la Révolution, que les socialistes jugent inachevée. Le Carmausin a d’ailleurs porté le plus illustre d’entre eux à la députation, Jean Jaurès ayant été élu à la chambre parlementaire en 1893, après avoir battu Ludovic de Solages, propriétaire des mines et député sortant. La lutte syndicale se mêle aux luttes politiques, économiques et idéologiques.

Mais la grève est aussi une opportunité pour Rességuier. Ne payant pas ses ouvriers pendant que ceux-ci sont en grève, il peut néanmoins écouler ses stocks de bouteilles invendues. Cette grève s’apparente, pour lui, à du chômage technique, qui permet à la verrerie de reprendre un peu d’air budgétaire, et de poursuivre sa modernisation afin de faire face à la concurrence. Jaurès encourage les grévistes à reprendre le travail afin de contrer les plans de Rességuier. Celui-ci refuse le retour à l’usine des ouvriers grévistes : il est décidé à n’embaucher que des ouvriers qui ne sont pas liés au syndicat, afin de mettre un terme à la socialisation continue de ses employés. Les syndiqués s’y refusent, ils veulent conserver un droit de regard sur les embauches, de manière à assurer la cooptation des leurs. Le bras de fer quitte le domaine économique pour devenir une stratégie de contrôle de l’entreprise.
Rességuier entreprend alors la réouverture de la verrerie, mais en opérant un recrutement individuel des verriers, et en lançant des annonces sur l’ensemble du territoire français. Le but affiché est bien de déstructurer le mouvement socialiste et d’empêcher le contrôle de son entreprise par les syndicats rouges. L’appel est peu suivi et le patron a du mal à embaucher, mais il ne reprend pas les ouvriers socialistes.

A suivre.