Jean-Baptiste Noé

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La cueillette des champignons

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Le secret le mieux gardé est celui du lieu où l’on ramasse ses champignons. Ce lieu-là, personne ne le révèle à quiconque : on se le transmet par héritage ; de bouche à oreille. On est même certain que le lieu que l’on nous indique, est le lieu où il n’y a rien. Inutile de se s’y rendre. Pour les champignons, les langues se lient. Combien de cueilleurs rêvent de ce lieu où les cèpes se ramassent par panier ? Où après l’orage, et alors qu’il fait encore chaud, les champignons poussent à une vitesse phénoménale, comme les petites maisonnettes en Espagne, avant la crise immobilière. On marche à travers les arômes d’humus, de terre humide, de pin, de chêne. On ramasse la terre, on sent le silence. On se contorsionne et on fait vite pour trouver les bons champignons, les bons coins, les bonnes adresses. Il faut parfois aller loin.

Traverser le département, partir tôt, pour trouver le lieu rare où personne ne va jamais. Sur la route du retour on s’arrête au restaurant, toujours le même, et aux tables dressées dans la grande salle, dégustant sa saucisse de pays et son morceau de cantal, chaque personne raconte sa cueillette du matin, toutes plus importantes que les années passées, toutes plus intrigantes, mais cueillettes effectuées dans un lieu qui n’existe pas, que l’on vous indique de façon évasive si jamais vous le demandez, et dont la main tendue de façon molle trahit mal le mensonge qu’indique l’index pointé. On ment sur le lieu, on ment sur la quantité, on ment sur la qualité. Pour le même jour, et pour la même cueillette, c’est tantôt beaucoup et tantôt rien du tout. Ça monte ou ça baisse : tout dépend à qui l’on s’adresse.

En Provence, on ramasse les truffes. Certains paysans ont dressé leur chien pour les trouver et les ramener seul. Le précieux trésor noir dans la gueule, il frétille la queue de contentement en le rapportant à son maître. C’est l’assurance d’une bonne omelette.

L’autre secret très bien gardé, encore mieux que le premier, c’est le prix de vente du champignon. Pour certains, les vulgaires, les girolles, les champignons de Paris, il n’y a qu’à lire l’étiquette. Pour d’autres, c’est en liquide, derrière la voiture, et au petit matin. On ne vend qu’au connaisseur. Le fisc n’a pas à pointer le bout de son nez. Il est en terrain ennemi. On laisse faire les marchés à la truffe. On en connaît les dates, les horaires, les lieux. Mais personne ne vend et personne n’achète : tout est prêt avant même que l’on commence.
Le champignon est affaire de connaisseur.

Celui qui ne connaît pas risque la mort. Ce peut-être le propriétaire d’un terrain prometteur qui vous tire dessus parce que vous avez l’audace de venir cueillir chez lui. Ce peut-être l’ingestion malencontreuse d’un champignon vénéneux. Dans les campagnes, on aime bien raconter l’histoire de cet Anglais, ou de cet Hollandais, qui a ramassé beaucoup de ces champignons aux couleurs rouge et blanc, cette amanite si onctueuse, et qui est mort dans les heures suivantes. Autrefois, c’était un Parisien qui ramassait les mauvais champignons.

Maintenant, ce sont ces hommes du Nord. Mais l’histoire fait toujours autant rire : c’est l’autre onctuosité du champignon. Il permet à l’homme de la campagne d’être dépositaire d’un savoir, d’un secret même, que l’homme de la ville ne maîtrise pas. Il sait manier la fibre optique, il sait conduire à Paris en heure de pointe, il sait se garer quand il n’y a aucune place de libre, mais il ne sait pas cueillir les champignons. Ce savoir-là n’est pas contingent, ni limité au temps et au lieu. Le savoir des champignons se transmet de génération en génération, par secret et par suspense. La saison est fugace, mais les mémorations durent tout au long de l’année qui suit.