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La chasse aux respounchous

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Il faut être du Tarn, de la région située entre Albi et Carmaux, pour être pris de frénésie à l’approche de Pâques à l’idée que va débuter la chasse aux respounchous. Si cette plante ressemble à une asperge sauvage, il n’en est rien, elle n’est pas du tout de la même famille. C’est une sorte de liane verte et brune qui s’entoure en vrille le long des ronces, des pousses d’herbe, des brindilles. On la trouve dans les ombres des talus et dans les zones humides. Si elle est présente partout en France, c’est dans l’Albigeois et le Carmausin qu’on la cueille et qu’on la mange. Pour cela, les amateurs sont prêts à faire des centaines de kilomètres. J’en ai trouvé jusque dans l’Aveyron et le Tarn-et-Garonne, partant à la recherche de cette plante vivace qui n’émerge qu’au printemps.

Combien de talus avons-nous visités pour les cueillir ? Au nord, près du château du Bosc où est né Henri de Toulouse-Lautrec, là où il a passé son enfance, loin de Montmartre et du Lapin agile, nous avons franchi des clôtures électriques, rampant sous le courant, passant au loin du taureau qui commençait à gratter le sol pour nous charger, afin d’atteindre le talus où se cachaient quelques poignées de respounchous. Ce sont dans les fourrés que l’on fait les plus belles cueillettes. Les ronces s’accrochent aux vêtements, agrippent le couvre-chef, raclent le pantalon. Les mains en sorte griffées et rougies. On pousse la ronce de la gauche, et on cueille l’objet du désir de la droite.

Un petit matin de l’octave de Pâques, nous sommes partis dans la brume, le crachin et le froid. Ces petits matins de Pâques où l’hiver poursuit sa présence. Il faisait nuit, humide, et pluvieux. Nous ressemblions à des contrebandiers habillés en chasseurs, et nous partions à la cueillette des respounchous. Sur la route de Broze, nous avons pointé vers Gaillac. La terre est vallonnée, blanche, crayeuse. Les villages sont beaux et riches. C’est le Tarn de lumière et de blancheur, quand le Carmausin fut longtemps la région de la mine, de la fumée et de la noirceur. Nous roulons vers Broze, mais les vignes ne nous arrêtent pas. Nous traversons les premiers vignobles de France : c’est dans le Gaillacois que les Romains ont installé leurs premières cultures de la vigne ; mais nous venons vendanger d’autres lignes. Nous apercevons la tour abîmée et usée de Castelnau de Lévis, nous traversons la place du village de Cestayrols, dont les bals attirent, l’été, la jeunesse des environs. Mais notre quête, en ce matin de printemps froid, ce sont les respounchous. Au crachin du matin à succédé les pluies drues et fortes. Dans les fourrés nous sommes protégés des intempéries. Nous avons laissé la voiture dans la cour d’une ferme, un fermier ami qui un jour, très gentiment, nous offrira du vin de sa propriété, directement tiré de ses tonneaux. Il aura fallu, avec délicatesse, et sans se faire remarquer, le recracher prestement dans la cour, derrière une des nombreuses carcasses de 403 entassées sous les hangars. Ce vin, visiblement, n’avait pas connu les très nettes améliorations du Gaillac depuis deux décennies.

Nous regardons la pluie tomber, abrités sous les branches des arbres qui bordent les fourrés. La musette se remplit de respounchous et nous comptons le nombre de repas que nous pourrons en faire. À comparer le remplissage de ma musette avec celle de mon grand-père, je suis étreint par deux questions : comment fait-il pour voir les respounchous là où je n’ai vu qu’un tronc de bois vide ? Comment fait-il pour avoir une musette remplie à ras bord, quand la mienne n’atteint pas la moitié ? J’en remplirai à peine une, il en aura trois. C’est un sentiment de frustration dont on ne comprend qu’il ne sera guéri qu’avec le temps. Devenir adulte, c’est trouver autant de respounchous que son grand-père. J’ai pu, une année, presque l’égaler, mais jamais le dépasser.

À Broze, nous cueillons dans les vergers. Les arbres sont en fleurs, blanches et roses. C’est peut-être la plus belle part de cette cueillette : faire une balade à travers champs dans la fraîcheur chauffante du printemps. Les champs sont verts, pendant une courte période, avant de connaître le jaune grillé de l’été. Toutes les fleurs ont éclos et les couleurs sont multiples. S’il a plu, on aperçoit les traces de toutes les bestioles dont on ne pense l’existence que dans les livres d’animaux, ceux qui peuplent notre bibliothèque d’enfant. La lumière met à jour le moindre vallon et le moindre ru. Elle monte, cette lumière, car ce n’est plus le froid éclairage de l’hiver ; ce n’est pas encore le martèlement brulant de l’été, qui nous tombe dessus comme du feu. Elle monte désormais que le jour s’est levé, perçant les nuages et dissipant la pluie. Il fait frais, le ciel est bleu comme une orange, et l’on entend même les oiseaux qui se répondent dans les arbres. En marchant, on découvre ici un vieux lavoir recouvert par les ronces. Traces ultimes des dernières décennies, quand les femmes usaient leur vie à laver du linge au bac. Derrière un chêne à moitié mort, c’est un four de boulanger éventré, aux pierres polies par les tempêtes, qui nous permet de cueillir d’autres respounchous. Nous avons marché pendant quatre heures, courbés vers le sol pour apercevoir les tiges vrillées, nous avons visité les champs et les haies. Cette nature lissée et polie, dressée par l’homme, construite par son génie, cette nature qui nous offre ses meilleures plantes et ses plus belles inventions. Le lieu des respounchous, en allant à Broze, en traversant ce Tarn dont la prononciation des noms des villes est si différente de leur orthographe. Ce Tarn industriel et campagnard, parsemé de pigeonniers qui récoltent les fientes qui servent à nourrir les plantes de pastel, c’est le pays de cocagne et, au-delà de Broze, Cordes-sur-Ciel nous émerveille de ses pierres qui retracent toute l’histoire d’une région. Ces paysages sont les nôtres, et ils forment un pays.