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La Sécurité Sociale du Café

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La Sécurité Sociale du Café

Fable gastronomique.

Des élèves de Terminale ont décidé d’installer une machine à café dans leur classe. Ils ont en effet constaté que les effets de la caféine, conjugués à ceux de la convivialité, créaient une ambiance beaucoup plus chaleureuse et studieuse. De plus, la prise de café à l’heure du déjeuner permet d’empêcher les endormissements lors du premier cours de l’après-midi. Devant le haut intérêt général du café, il a donc été décidé de créer une Sécurité Sociale du Café.

Pour l’achat de la machine, qui correspond à une dépense d’investissement, une quête a été réalisée dans la classe, chacun des 30 élèves donnant 5€. Les élèves qui ne boivent pas de café ont eux aussi participé à la quête considérant que, s’ils n’allaient pas profiter de façon directe de l’investissement par la consommation de café, ils en profiteraient de façon indirecte, grâce à l’amélioration de l’ambiance de la classe. Un Haut-Commissariat à la Sécurité Sociale du Café fut donc créé, avec un délégué général et des adjoints, chargés de l’achat, au nom de la communauté nationale.

L’installation de la machine suscita de vives acclamations. Un marxiste salua l’immense progrès social acquis de haute lutte contre des professeurs toujours réticents à favoriser la qualité de vie des élèves. Un adepte de Keynes souligna que grâce à cet investissement massif de la Communauté, de nombreux emplois avaient été créés, soutenus par une politique de relance généreuse. Un tocquevillien y vit la continuation de l’égalisation des conditions sociales, et le risque de tomber dans le despotisme de la majorité, lorsqu’il faudrait choisir la couleur de la capsule à mettre dans la machine.

Une fois la machine branchée, on se décida pour quelques dépenses de fonctionnement. Il fallait acheter les capsules nécessaires à son fonctionnement, les gobelets en plastique, les serviettes en papier, les petits gâteaux secs pour accompagner le café, du sucre bien sûr, et du lait, pour les amateurs de cappuccino. Quel bonheur que de pouvoir suivre un cours sur le concept de religion d’État, un verre d’expresso à la main, ou bien une lecture passionnée de Kierkegaard, un moka à la bouche.

Une question se posa alors à nos élèves : comment financer le fonctionnement de la machine ? Des libéraux, toujours prompts à surfer sur la vague des inégalités sociales, proposèrent que les utilisateurs payassent leurs consommations. Heureusement, de généreux socialistes s’insurgèrent pour défendre les acquis sociaux et proposèrent, au contraire, que le café fut gratuit. Gratuit ! Quelle merveilleuse idée ! Un vote populaire réalisé en AG emporta l’adhésion : le café sera gratuit.

Pour financer la gratuité, le Haut-Commissariat à la Sécurité Sociale du Café créa une taxe café pesant sur l’ensemble des élèves, consommateurs ou non. Et afin que cette taxe respecte l’exigence de solidarité nationale, les valeurs de la République, la parité égalitaire et l’esprit de la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme, il fut décidé que les élèves réalisant des baby-sittings payassent davantage que les autres. En effet, il n’était pas juste que les riches, ceux qui travaillaient et avaient donc plus d’argent, paiyent autant que ceux qui ne travaillaient pas.

La taxe fut donc fixée de la sorte : élève travaillant : 30€/ mois ; élève ne travaillant pas : 5€/ mois. Une fois payée la taxe, chacun pouvait se servir librement en café, gâteaux, lait et sucre. La gratuité avait vraiment du bon.

Hélas, la nature humaine étant ce qu’elle est, et toute chose égale par ailleurs, le Haut-Commissariat constata que certains élèves qui effectuaient des baby-sittings ne les déclaraient pas, afin de payer une taxe moindre. Cette évasion fiscale était une atteinte intolérable aux valeurs républicaines, au vivre-ensemble et au comportement citoyen, le tout éco-compensé carbone.
Il fut donc décidé de créer deux postes d’Inspecteur de la Répression des Fraudes et de la Sauvegarde du Vivre-ensemble, chargés de surveiller les comptes Facebook des élèves pour vérifier qu’ils ne trichaient pas en annonçant des baby-sittings qu’ils ne déclaraient pas par ailleurs.

Une fois cet ajustement réalisé, les choses allèrent au mieux dans le meilleur des mondes. Hélas, les dépenses de fonctionnement ne cessaient de s’envoler, les élèves consommant beaucoup plus de café que prévu. C’était un effet d’aubaine de la gratuité. Pour remédier à ce trou de la Sécurité Sociale du Café, il fut décidé d’augmenter la taxe café payée par les plus riches, qui passa à 40€/mois, et de limiter leur consommation à 4 capsules par semaine. Grâce à cette politique courageuse de maîtrise des dépenses publiques, la solidarité nationale pouvait s’exercer à plein.

Jusqu’au jour où l’on vit arriver un élève se faisant un café avec des capsules achetées à l’extérieur. Il expliqua que cette marque était meilleure et moins chère. Comme il avait participé au financement de la machine, il avait le droit de s’en servir. Et comme il consommait un autre café que celui imposé par la Sécurité Sociale, il décida de ne plus payer la taxe. L’élève paya cher cette atteinte insupportable à l’élan généreux de solidarité : le Haut-Commissaire décida de le châtier, et il fut lynché pendant la récréation de 10h30.

Les élèves tentés par ce contournement de la Sécurité Sociale du Café furent atterrés : ils n’avaient pas prévu que le Haut-Commissaire imposa un monopole. Un élève décida alors de se faire muter dans une autre classe de Terminale, afin de ne plus avoir à payer la taxe. On le montra du doigt, on se moqua de lui, on le voua aux gémonies pour aller contre l’esprit patriotique en refusant de payer sa taxe à sa classe. Mais il n’y avait pas moyen d’empêcher cet exode, d’autant que cela était cautionné par le Directeur des Études du lycée, organe supra-étatique de gouvernement de la classe, qui appliquait ainsi les vieux principes thatchériens de libre concurrence et de liberté des marchés. Les élèves désireux de quitter l’enfer fiscal de cette classe fuyaient à travers des couloirs dérobés du lycée pour rejoindre une classe libre, où l’on payait le café que l’on consommait. Rapidement, la caisse de Sécurité Sociale du Café vit ses déficits exploser. Ceux qui payaient une taxe faible se révoltèrent contre le Haut-Commissaire qui ne pouvait plus leur apporter leur café quotidien. On le retrouva un matin, la main sur sa poitrine, tranquille, avec deux trous rouges au côté droit.