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La France périphérique et ses atouts

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C’est avec raison que l’on parle beaucoup des thèses de Christophe Guilluy, car c’est un auteur stimulant, qui a l’intérêt de susciter la réflexion et de ne pas s’enfermer dans des cadres intellectuels préétablis. Croisant la géographie, l’économie, la sociologie et la géographie électorale, sa démarche est éminemment géopolitique. Christophe Guilluy est un auteur qui m’aide à penser et je lis toujours ses interventions avec grand intérêt, même si je n’approuve pas toutes ses analyses.
Son ouvrage La France périphérique (Flammarion, 2014) apporte beaucoup à la réflexion en renouvelant le débat sur l’organisation du territoire et les motivations électorales. Toutefois, dans ce concept de France périphérique abondamment utilisé depuis, plusieurs points nous semblent contestables, ce que nous allons essayer d’approfondir ici.

Les métropoles contre les périphéries

L’idée maîtresse de l’auteur est qu’il ne faut plus raisonner en termes de centres-villes et de banlieues, mais en termes de métropoles et de périphéries. C’est là une approche innovante et stimulante. Pendant longtemps, on a opposé les centres-villes, riches et attractifs, aux banlieues, déshéritées et oubliées. Or ce schéma ne tient pas la route. Les banlieues, au sens de territoires à forte composante de populations immigrées ou d’origines immigrées, sont très bien insérées dans l’espace mondial, que ce soit par l’envoi des remises (l’argent gagné et envoyé à la famille restée au pays), par la criminalité (la face sombre de la mondialisation) ou par les échanges. De plus, ces territoires ont reçu et continu de recevoir des sommes importantes de l’État, dans le cadre des multiples plans banlieues et d’aménagement du territoire. Ce sont des espaces souvent très bien reliés (grâce à de nombreux transports en commun, train, RER, tram, métro), bien pourvus en bâtiments collectifs (gymnases, bibliothèques, écoles, centres associatifs…) et situés à proximité des centres urbains.

Nous sommes là très loin des zones périphériques, éloignées des centres-villes, peu pourvues en transports collectifs, recevant peu d’aides de la collectivité, touchées par le chômage et qui semblent comme oubliées. Ces zones périphériques concentrent plus de la moitié de la population française. Elles ont donc le pouvoir démographique, mais elles n’ont ni le pouvoir culturel ni le pouvoir économique. Ce sont en effet les métropoles qui produisent les 2/3 du PIB national et qui concentrent les cadres supérieurs : 7.6% de la population active des métropoles en 1982 ; 15,8% en 2010.

Pour l’auteur, ces territoires vivent en marge de la mondialisation et en sont les perdants. Il oppose donc les métropoles, les gagnantes de la mondialisation, aux périphéries, les perdantes de la mondialisation. C’est sur ce point que nous ne sommes pas d’accord avec l’auteur, ce que nous expliquerons par la suite.

La France fragile

L’auteur rappelle que les banlieues sont complètement intégrées dans l’économie mondialisée. Elles subissent certes des tensions sociales dues aux difficultés de l’intégration multiculturelle, mais elles ne subissent pas les problèmes économiques de la France périphérique. Pour lui également, le concept de classe moyenne n’a plus de réalité sociale et politique et il est nécessaire de s’en affranchir pour pouvoir comprendre le monde dans lequel on vit.

Il y a en effet un effacement des catégories traditionnelles entre l’ouvrier et l’employé, les secteurs secondaires et tertiaires. Aujourd’hui, il y a plutôt les catégories populaires et les classes aisées, mais le concept de classe moyenne n’est plus pertinent. Les ouvriers étaient au cœur du système productif et des villes, les classes populaires sont rejetées à la périphérie des métropoles : « La véritable fracture n’oppose pas les urbains aux ruraux, mais les territoires les plus dynamiques à la France des fragilités sociales. » (p. 24) En cela, nous sommes tout à fait d’accord avec lui.

Ces territoires des fragilités sociales sont ceux qui ont souvent une économie axée sur un seul produit ou reposant sur une seule grande entreprise. Quand celle-ci ferme ou se délocalise, c’est un grand drame pour les populations qui se retrouvent sans emploi et surtout sans espoir de pouvoir retrouver un emploi. C’est ce manque d’espoir et de perspective face à l’emploi qui est le plus dramatique pour ces territoires. C’est le cas de Revin, dans les Ardennes, ville de 7 000 habitants, bastion de la gauche. Electrolux y a supprimé 400 emplois, un drame social pour une région déjà sinistrée, qui provoque des fermetures en cascade. Résultat, en plus du chômage, la gauche perd la ville aux municipales de 2014, au profit de la droite, et le FN y fait 31% aux Européennes.

Comme le fait remarquer l’auteur, la géographie des plans sociaux ne passe pas par les métropoles, mais par les espaces ruraux, industriels, et les villes moyennes. Les plans sociaux importants concernent essentiellement des villes qui ont entre 5 000 et 15 000 habitants, et c’est là qu’il est difficile de retrouver un emploi.

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