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La France des métropoles 2/2

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Analyse du chapitre 3 de La France périphérique.

Des territoires inégalitaires

« Les territoires les plus inégalitaires de France, les métropoles, sont ceux qui réussissent le mieux économiquement, mais aussi socialement grâce à une forte mobilité d’en haut (les couches supérieures) et d’en bas (les couches populaires immigrées).
Économiquement performant, le modèle de développement métropolitain porte les germes d’une société inégalitaire puisqu’il n’intègre plus que les extrêmes de l’éventail social. Sans profiter autant que les couches supérieures de cette intégration aux territoires les plus dynamiques, les immigrés bénéficient aussi de ce précieux capital spatial. » (p. 45-46)

C’est là un des aspects les plus novateurs et les plus stimulants de l’ouvrage : démontrer que les quartiers peuplés d’immigrés sont non seulement intégrés dans la mondialisation, mais que ce sont aussi des zones économiquement dynamiques ; ce qui va bien à rebours de l’image qu’on leur colle. Pour justifier sa thèse, l’auteur cite notamment une étude de l’INSEE.

« En 2013, l’Insee a par ailleurs comparé l’évolution du taux d’activité des immigrés et des non-immigrés entre 2006 et 2010, période de faible création d’emploi. Les résultats montrent que si les taux d’emploi pour les hommes non immigrés baissent fortement, ceux des immigrés augmentent. On pourrait être tenté d’attribuer cette évolution à une forme de discrimination positive dirigée vers les immigrés au détriment des non-immigrés. Il n’en est rien ; les mécanismes d’intégration économique sont beaucoup plus longs et structurels. En réalité, ce qui est déterminant, c’est d’abord la situation géographique des immigrés. Majoritairement concentrés dans les quartiers de logements sociaux des grandes zones d’emplois les plus actives du pays. À l’inverse, beaucoup d’ouvriers non immigrés vivent en dehors des zones d’emplois les plus actives, souvent dans cette France périphérique et industrielle en crise où le chômage n’a cessé de progresser. » (p. 46-47)

Anachronisme de la mixité sociale

Dans un contexte métropolitain, le concept de mixité est à la fois dérisoire et anachronique, car il n’est pas du tout adapté à la réalité des métropoles.

« Il est absurde de continuer à promouvoir la mixité dans les quartiers sensibles et dans le parc social puisque les principes de la société ouverte, donc de la libre circulation induisent mécaniquement l’intensification des flux migratoires et la spécialisation ethnoculturelle de certains territoires ou quartiers. Une spécialisation qui ne décrit pas un processus de ghettoïsation généralisée, mais l’adaptation de la ville mondialisée au modèle multiculturel. » (p. 47-48)

La rupture est très nette entre les classes populaires et les classes supérieures. Face à l’immigration, les catégories populaires sont celles qui demandent le plus de sécurité. Elles n’ont pas les moyens d’établir les murs de protection que les catégories élevées ont édifiée : mur de la protection sociale ou financière. Elles subissent de plein fouet les problèmes du multiculturalisme à l’école, au travail, sur leur lieu d’habitation.

L’identité au cœur de la ville

Loin du vivre ensemble et du multiculturalisme bienveillant, le cœur intellectuel de la ville est désormais structuré autour de la question identitaire. Elle est la question clef de la politique de demain. Elle est notamment centrale chez les jeunes générations qui ne se déterminent plus sur l’axe gauche/droite mais sur l’axe identitaire. Les jeunes de banlieue s’islamisent, mais les jeunes Français sont aussi très portés par l’identité. Aux Européennes, 28% des moins de 24 ans ont voté pour des listes frontistes. La question identitaire devient la question durable des milieux populaires.

Cette question est d’autant plus hasardeuse que les politiques veulent forcer les catégories populaires à vivre dans le multiculturalisme, quand eux-évitent les quartiers mixtes, que ce soit par le biais de l’école ou des lieux d’habitation, parce qu’elles ont les moyens d’habiter dans des quartiers moins sensibles ou de mettre leur enfant dans des écoles plus dignes. Elles deviennent alors incapables de comprendre les difficultés que cette mixité engendre, alors même qu’elles veulent imposer aux autres ce qu’elles-mêmes refusent.

Mais la question identitaire est faussée par l’idée erronée que l’on se fait de l’immigration et de l’immigré. Les immigrés sont de plus en plus les personnes les plus qualifiées et les plus diplômées de leur pays. L’image misérabiliste du déshérité qui part de son pays pour trouver une vie meilleure ailleurs est une image largement faussée. Les pays se vident donc de leur personnel qualifié.
Ainsi, la Roumanie subit une pénurie de médecins, car ceux-ci viennent en Europe de l’Ouest, et elle doit faire appel à des médecins venus d’Ukraine. Le Maghreb manque de médecins, car ceux-ci viennent en France. En France, l’émigration touche les jeunes diplômés, ceux qui ont des mastères et des doctorats, pas les personnes peu qualifiées. L’immigration est une stratégie économique des classes supérieures et aisées qui s’en servent pour faciliter leur vie économique et dont le regard n’est plus national, mais international. On arrive ainsi, en Angleterre, à ce paradoxe apparent : les enfants d’immigrés fréquentent davantage les universités que les enfants d’Anglais populaires. Les immigrés vivent dans les villes dynamiques, ils ont donc accès à l’université et à l’enseignement supérieur. Les fils d’ouvriers ou d’employés vivent loin des centres dynamiques et des universités, ils ont donc moins accès à ces enseignements. Cette différenciation notable est un renversement que beaucoup n’ont pas encore intégré, et il permet de comprendre que la France des métropoles et la France des périphéries sont deux territoires de plus en plus séparés.