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La Chope à bière

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Chronique gastronomique

La Chope à bière

Dans le Soissonnais, cette ancienne terre à vigne, la bière est désormais un des traits culturels marquants. Alors que le vignoble de Laon était un des plus réputés jusqu’au XIVe siècle, alors que le vin de Soissons régalait les palais royaux de Senlis, Beauvais et Paris, que l’abbaye Saint-Jean des Vignes trônait sur la ville du vase, les treilles s’en sont allées. A Reims, quelques kilomètres plus loin, sur les contreforts de la Marne, la vigne brille. Ici, entre Soissons, Laon et Amiens, le pays de la bière enfonce un coin de terre, influence des Flandres et de la Belgique, influence du nord, avancée du houblon et de l’amertume sur le raisin et le fruité. Dans un quadrilatère de quelques kilomètres de côté, c’est tout un combat culturel et historique qui se joue, dessinant les frontières d’une géopolitique de l’alimentation à échelle régionale.

On trouve tout de même de belles caves dans la région de Soissons, pour les amateurs invétérés de vin. Pour les autres, on trouve une belle cave à bière, la shop à bières, à proximité de Soissons, dans une de ces zones d’activité où se concentrent des magasins variés.
Entrer dans la Shop à bière, à Villeneuve Saint-Germain, c’est faire un tout autre voyage que celui proposé par le vin. La frontière n’est plus entre le nord et le sud, avec cette aura de la Méditerranée, mais entre l’ouest et l’est, avec la ligne de faille du Rhin. Il n’est qu’à voir l’origine de provenance des bières : Belgique, de façon écrasante, Allemagne, République tchèque (comment oublier la Pilsner ?), Pologne (avec la Zywiec, qui rapporte beaucoup de points au Scrabble). Les bières françaises sont aussi représentées, et elles viennent toutes du nord. Si, pour le climat, la Loire est une frontière pérenne de la France, pour la boisson il y a une frontière mentale invisible qui court de la Bretagne jusqu’à l’Alsace et qui sépare la France du vin de la France de la bière ; l’Alsace ayant le privilège d’être une région polyphonique.

Sagement rangées dans leurs cageots, les bouteilles de bière attendent le consommateur averti. Ici il n’y a que de la vraie bière : ferments, levures, lies, maturation lente, arômes multiples, bières blanches, rousses, ambrées, noires, blondes, roses, bières de garde et bière à consommer de suite, bières d’abbayes et bières de brasseries. Les yeux s’ouvrent vers des horizons plus nordistes. Au passage on croise les bières d’Irlande, Guinness, Kilkenny, nom d’exportation de la Smithwick’s. On pourra aussi donner dans l’exotique : Bourbon (Réunion), Hinano (Tahiti), Singha (Thaïlande), Asahi (Chine). La bière a l’avantage d’être meilleure que l’eau, plus saine que ce produit dangereux pour les estomacs occidentaux en vacance, et moins chère que le vin. On ne boit jamais autant de bière que quand on va en Asie ; de mauvaises bières bien sûr, de quoi nous dégouter de ce breuvage mal fait.

Avant de boire, le regard glisse sur les formes des bouteilles ; chacune exprime une histoire particulière. L’étiquette aussi est un discours. Le contenant doit tout à la fois contenir et dire ; quand on ne connaît pas, c’est l’étiquette et la bouteille qui provoquent l’achat. Certaines, les plus sobres, se rattachent à des histoires séculaires : bières trappistes, bières historiques telle la Karolus. Les plus récentes doivent créer leur histoire, leur étiquette leur sert de charte et d’épopée.

Si le verre est souvent épais, brun, c’est pour mieux cacher les liquides colorés qui peuvent y être contenus. Il y a environ un siècle, lorsque fut abandonné le moulage des bouteilles par le souffle des hommes, et que les verreries ont commencé à adopter les moules, certains beaux esprits se sont émus que l’on uniformise les bouteilles, et que la technique casse le charme des verres soufflés, tous différents, chaque verrerie ayant sa forme, voire chaque verrier. Je conserve encore des spécimens de bouteilles soufflées de limonade et de bière, bouteilles irrégulières, parfois avec quelques bulles, frappées du nom de la fabrique ou du vendeur.

C’était sans compter sur le fait que la technique permet désormais de produire des verres différents, de les marquer et de les différencier. Ce qui n’était, autrefois, qu’un luxe de vendeur devient, aujourd’hui, une norme du marketing. La bière, comme le vin, a sa culture, ses voyages, sa géographie et son histoire.

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