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L’équilibre des puissances au XXIe siècle

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Dans le numéro 65 (mai-juillet 2013) de la revue Géoéconomie, publiée par l’Institut Choiseul, on peut lire un article de Joseph Nye sur le futur de la puissance. Joseph Nye est l’inventeur des concepts de hard et de soft power, désormais passés dans le langage courant de la théorie politique. Dans cet article, il reprend les idées développées dans son livre Le futur de la puissance, paru en 2010. Je résume ici la thèse de l’auteur, telle qu’elle est définie dans l’article.

Comment s’exerce la puissance à l’ère de l’information mondialisée ? C’est la problématique centrale à laquelle l’auteur essaye de répondre. Pour lui, l’information généralisée, c’est-à-dire la multiplication des moyens d’information, bouleverse les équilibres de la puissance. À côté des États, qui conservent une suprématie politique, se développent de nouveaux acteurs qui contestent la puissance étatique, et qui peuvent le faire parce que ces acteurs ont accès à une information plus importante et moins onéreuse que dans le passé.

Joseph Nye donne la définition suivante de la puissance :
« La puissance est la capacité à développer une réelle influence sur les autres en les amenant à agir selon son propre intérêt. Elle se manifeste sous la forme du hard power qui use de méthodes radicales telles que la coercition et la corruption ou du soft power qui s’emploie à convaincre par la séduction et la persuasion. » (p. 19)

Pendant longtemps, la puissance a été le pays en mesure de remporter une guerre. L’armée avait donc un rôle central. Aujourd’hui on se rend compte que la puissance, c’est le pays qui développe la meilleure stratégie de communication. En effet, si la puissance c’est la capacité à influer sur les autres pays pour leur faire adopter nos positions, la guerre n’est plus indispensable. On peut y arriver de d’autres manières, notamment grâce à la communication et à l’information.

La façon dont on mesure l’équilibre des puissances aujourd’hui est ambiguë. En effet, on se fonde souvent sur la puissance économique, c’est-à-dire le PIB des États. A partir de là on tire des conclusions et des conjectures pour les prochaines années. De telles projections ignorent les principales dimensions de la puissance. C’est au contraire restreindre la puissance à son seul élément économique, ce qui est bien réducteur.

La vraie menace des États-Unis n’est pas dans l’émergence de nouveaux pays comme la Chine, le Brésil ou l’Inde, mais dans l’émergence de nouveaux acteurs violents, barbares et non étatiques. Ce qui est nouveau, ce n’est pas l’information et le passage à de nouvelles sources d’information, mais c’est l’accélération et la réduction des coûts de communication et l’autonomisation technologique d’un large éventail d’acteurs. La propagation de l’information est la source d’une répartition plus large de la puissance à un plus grand nombre d’acteurs. L’accélération de la temporalité ne permet plus aux chefs politiques de maîtriser leur agenda, et ce phénomène va en s’accélérant.

Ce qui était hors de prix il y a vingt ou trente ans, comme un ordinateur ou un accès à internet, est désormais tout à fait accessible. Le fait que la source d’information puisse arriver sur des terminaux individuels renforce l’individualisme des populations, qui n’ont plus besoin du collectif pour exister. Cela assure aussi une entente et une organisation mondialisée à des acteurs qui peuvent être très éloignés les uns des autres.

Les idées, la persuasion et la séduction sont des éléments pleinement intégrés dans la puissance. Il faut arriver à gagner les cœurs et les esprits, et non pas seulement à les contraindre.

Pour développer la thèse de Joseph Nye, il me semble que c’est la guerre coloniale qui a profondément changé l’essence de la guerre. La guerre coloniale n’a pas pour fonction de contrôler un territoire par annexion, ou de chasser et vaincre un État qui voudrait nous envahir, mais à contrôler des populations. Les fusils et les canons ne suffisent pas. Ils sont nécessaires pour contrôler un territoire ou une région, ils sont nécessaires pour imposer une force coercitive et empêcher ainsi des rébellions, mais les fusils ne permettent pas de contrôler les cœurs et les âmes. On l’a vu en Algérie comme au Vietnam. On a cru aussi que les dépenses économiques permettraient d’assurer le contrôle des populations parce que le développement rendrait les indigènes reconnaissants au pays colonisé. C’était une vision colonialiste assez naïve. Avec le recul, on se rend compte que si la colonisation a pleinement exercé un hard power, c’est au niveau du smart power qu’elle a échoué : elle n’a pas réussi à se rendre désirable auprès des populations contrôlées.

Aujourd’hui l’information et l’image véhiculée sont bien évidemment essentielles. Un pays se vend comme une marque. En Occident, c’est la démocratie qui sert d’élément d’échelle pour savoir si un pays est digne de confiance ou pas. On s’en rend compte avec la Russie qui, bien que puissante, ne parvient pas à se faire aimer des Occidentaux, à cause de l’image d’atteinte à la démocratie qu’elle véhicule. Nommer cela guerre de l’information est en réalité assez réducteur. L’information n’est pas seulement un moyen ou un outil de la guerre, c’est une véritable fin. Les États mènent des guerres, soit militaires soit de communications, pour donner une bonne image de soi dans l’opinion mondiale. Les interventions françaises sur les dossiers libyens et syriens relèvent pleinement de cet état des choses. La communication n’a pas servi à appuyer l’intervention militaire, c’est l’intervention militaire qui a participé à la construction de la communication : la France voulant se présenter comme le pays de défense des droits de l’homme et de la démocratie auprès de la communauté internationale. L’action militaire, qui était autrefois la cause finale, est désormais le vecteur d’une cause communicationnelle qui l’a supplantée.