Jean-Baptiste Noé

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L’actuelle défaite de March Bloch 2/2

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Suite de l’analyse de Marc Bloch

L’abandon du peuple

« Notre régime de gouvernement se fondait sur la participation des masses. Or, ce peuple auquel on remettait ainsi ses propres destinées et qui n’était pas, je crois, incapable, en lui-même, de choisir les voies droites, qu’avons-nous fait pour lui fournir ce minimum de renseignements nets et sûrs, sans lesquels aucune conduite rationnelle n’est possible ? Rien en vérité. Telle fut, certainement, la grande faiblesse de notre système, prétendument démocratique, tel, le pire crime de nos prétendus démocrates. Passe encore si l’on avait eu à déplorer seulement les mensonges et les omissions, coupables, certes, mais faciles en somme à déceler, qu’inspire l’esprit de parti ouvertement avoué. Le plus grave était que la presse dite de pure information, que beaucoup de feuilles même, parmi celles qui affectaient d’obéir uniquement à des consignes d’ordre politique, servaient, en fait, des intérêts cachés, souvent sordides, et parfois, dans leur source, étrangers à notre pays. Sans doute, le bon sens populaire avait sa revanche. Il la prenait sous la forme d’une méfiance croissante envers toute propagande, par l’écrit ou par la radio. L’erreur serait lourde de croire que l’électeur vote toujours « comme le veut son journal ». J’en sais plus d’un, parmi les humbles, qui, recevant chaque jour le quotidien du cru, vote, presque constamment, contre lui et peut-être cette imperméabilité à des conseils sans sincérité nous offre-t-elle, aujourd’hui, dans l’état où nous voyons la France, un de nos meilleurs motifs de consolation, comme d’espoir. On avouera cependant que, pour comprendre les enjeux d’une immense lutte mondiale, pour prévoir l’orage et s’armer dûment, à l’avance, contre ses foudres, c’était là une médiocre préparation mentale. » (p. 163)

Désinformation, presse et radio attachées à des intérêts étrangers, méconnaissance des enjeux internationaux par le peuple, nous sommes là aussi au cœur des échecs de la démocratie. Si le peuple peut voter, il doit le faire en conscience, c’est-à-dire en disposant de toutes les connaissances pour faire un choix juste. Si on lui fournit de fausses informations, ou même des informations incomplètes, alors la démocratie est détournée et viciée. Cette médiocre préparation mentale, Bloch ne la dénonce pas seulement pour la masse, mais aussi pour les officiers, c’est-à-dire chez ceux-là mêmes qui avaient la responsabilité d’encadrer et de conduire la nation.

« Au cours de deux guerres, j’ai fréquenté beaucoup d’officiers, de réserve ou d’active, dont les origines étaient extrêmement diverses. Parmi ceux qui lisaient un peu et déjà étaient rares, je n’en ai presque vu aucun tenir dans ses mains un ouvrage propre à mieux lui faire comprendre, fût-ce par le biais du passé, le temps présent. J’ai été le seul à apporter, au 4e bureau, le livre de Strasser sur Hitler ; un seul de mes camarades me l’a emprunté. La misère de nos bibliothèques municipales a été maintes fois dénoncée. Consultez les budgets de nos grandes villes : vous vous apercevrez que c’est indigence qu’il faudrait dire. Au temps où l’Allemagne ne brûlait pas encore les livres, j’eus l’occasion de pénétrer vers le 1er novembre 1918, à Vouziers, dans une « bibliothèque de campagne » abandonnée par les troupes ennemies en retraite. Elle contenait bien autre chose que des romans policiers ou des tracts politiques. Avons-nous jamais rien tenté de pareil ? Aussi bien n’est-ce pas seulement à l’art de connaître les autres que nous nous sommes laissés devenir étrangers. La vieille maxime du « connais-toi toi-même », qu’en avons-nous fait ? On m’a raconté que dans une commission internationale, notre délégué se fit moquer, un jour, par celui de la Pologne : de presque toutes les nations, nous étions les seuls à ne pas pouvoir produire une statistique sérieuse des salaires. » (p. 163)

Sans savoir, sans prospective, sans connaissance des enjeux contemporains, nulle politique sérieuse n’est envisageable. Parmi ces connaissances indispensables figurent l’histoire que March Bloch, auteur d’une Apologie de l’histoire, ne peut défendre qu’avec ferveur.

« Est-ce dépit d’amoureux ? Historien, j’inclinerai à être particulièrement sévère à l’enseignement de l’histoire. Ce n’est pas l’École de Guerre seulement qui arme mal pour l’action. Non certes que, dans nos lycées, on puisse lui reprocher de négliger le monde contemporain. Il lui accorde, au contraire, une place sans cesse plus exclusive. Mais, justement, parce qu’il ne veut plus regarder que le présent, ou le très proche passé, il se rend incapable de les expliquer : tel un océanographe qui, refusant de lever les yeux vers les astres, sous prétexte qu’ils sont trop loin de la mer, ne saurait plus trouver la cause des marées. Le passé a beau ne pas commander le présent tout entier. Sans lui, le présent demeure inintelligible. Pis encore peut-être : se privant, délibérément, d’un champ de vision et de comparaison assez large, notre pédagogie historique ne réussit plus à donner, aux esprits qu’elle prétend former, le sens du différent ni celui du changement. Ainsi notre politique rhénane, après 1918, s’est fondée sur une image périmée de l’Europe. » (p. 172)

Une France hors d’elle-même

Déroute intellectuelle et morale, déroute spirituelle et politique, déroute individuelle et collective, la défaite de 1940, pour Bloch, n’a d’étrange que le nom. Pour qui analyse les faits en profondeur, elle était inscrite dans les renoncements et les lâchetés qui ont suivi la fausse victoire de 1918. Victoire trop commode et trop facile à invoquer pour ne pas rénover le système moral d’une IIIe République à l’agonie, d’officiers, militaires ou civils, incapables de s’adapter aux enjeux nouveaux, et d’étudiants formatés pour reproduire du conformisme et surtout pour ne pas penser. En 1940, suite à la défaite et suite à la collaboration engagée par le Maréchal Pétain, la France est, pour la première fois de son histoire, entièrement contrôlée par une puissance étrangère.

« Nous nous trouvons aujourd’hui dans cette situation affreuse que le sort de la France a cessé de dépendre des Français. Depuis que les armes, que nous ne tenions pas d’une poigne assez solide, nous sont tombées des mains, l’avenir de notre pays et de notre civilisation fait l’enjeu d’une lutte où, pour la plupart, nous ne sommes plus que des spectateurs un peu humiliés. » (p. 190)

Les lendemains de victoire ont voulu assurer des chants nouveaux pour la France. Bâtie dans le pacte irénique du programme de la Résistance, la nouvelle génération au pouvoir a voulu édifier une France forte. Cette France, Marc Bloch ne l’a pas vu : arrêté par les nazis en mars 1944, il est torturé puis fusillé au mois de juin.