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Hommage à François Michelin

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Jacques Garello dresse un beau portrait de François Michelin, et montre ce qu’est le véritable libéralisme.

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Avant de rendre hommage à François Michelin, décédé il y a un mois, j’ai longtemps hésité.

D’un côté, je voulais garder le silence sur celui qu’on a souvent présenté comme l’homme du secret. J’ai tellement eu d’échanges, de projets communs, de conversations amicales avec lui que je pourrais écrire un livre entier à son sujet, sur qui il était. Mais ce livre ne serait-il pas indécent ? Quand on perd un être cher, un ami de longue date, n’est-il pas plus digne de se recueillir, de prier et de réserver à un cercle restreint quelques évocations, quelques anecdotes, quelques confidences ? François Michelin n’aimait pas se livrer en public. Il n’aimait pas paraître. Ce n’était pas de la timidité, mais de l’humilité. On retrouvait cette humilité dans sa façon de se vêtir, dans la simplicité de son bureau de Clermont (celui de Paris à l’avenue Breteuil révélait déjà une certaine affectation, un minimum), dans l’immense déférence qu’il avait à l’égard des personnes qu’il croisait ou recevait, quel que fût leur rang. Alors, pourquoi le mettre sous les feux de la rampe ?

D’un autre côté, François Michelin avait un message d’une telle beauté, d’une telle élévation qu’il serait dommage de ne pas l’écouter, une fois de plus, encore et encore. Au cours des dernières années, avant sa retraite complète, je n’ai cessé, comme d’autres, de l’inciter à parler, à s’exprimer en public.

Qui l’écoutait était subjugué puis enthousiaste, parce que « Monsieur François » disait l’essentiel dans un langage simple. Plus il élevait les âmes, plus il trouvait les justes mots. Son charisme était sans égal : je l’ai entendu discourir devant des jeunes étudiants, il les fascinait, appelait leurs réactions, entrait en dialogue avec eux ; tous partaient conquis, enrichis de ses propos. J’ai vu sans surprise l’impression qu’il a faite sur Ivan Levaï et Yves Messarovitch, les deux journalistes qui ont retranscrit leurs entretiens avec lui, dans un ouvrage dont François Michelin a choisi le titre : Et pourquoi pas ?. Les compères ont rédigé un avant-propos de 22 pages pour dire leur étonnement, puis leur admiration, puis leur enthousiasme à l’occasion de ces entretiens.

Alors, comme le dit François Michelin « Et pourquoi pas » ? Pourquoi pas le marché, le capitalisme, la mondialisation ? Pourquoi pas des patrons au service du personnel, des actionnaires, du client (le trépied qui constitue à ses yeux l’entreprise) ? Pourquoi pas l’épanouissement de l’homme dans les entreprises ? François Michelin nous invite à entrer dans un monde de responsabilité et de dignité de la personne humaine. Ce n’est pas une utopie, c’est « l’usine » que sa famille a créée. C’est un monde réel, qui répond aux aspirations et aux exigences de l’époque actuelle, c’est ce que l’on peut souhaiter de mieux pour les Français, égarés par les discours théoriques, teintés de marxisme et d’étatisme, que François Michelin a en horreur. Son message est un message d’espoir, parce que c’est un message vécu, couronné de succès à tous les niveaux. C’est un message clair, de nature à enflammer les gens et à déjouer l’habileté des politiciens ; et François Michelin ne cache pas son choix politique, il s’affiche libéral.

À l’heure où le libéralisme a disparu du débat des idées, tué par l’ignorance, la fourberie, la présomption des princes qui nous gouvernent, tous partis confondus, n’est-il pas salutaire d’écouter François Michelin ? Je me refuse à parler d’un testament, parce que le message est vivant, éveille les esprits et réveille les âmes. Il ne s’agit pas de « dernières volontés » mais de « premières vérités ».

Les paraboles

Je commencerai par quelques-unes des formules saisissantes que j’ai recueillies au hasard de nos discussions. Il en avait le secret ; en quelques mots il éclairait le dialogue et faisait jaillir la vérité, parce que ces mots étaient simples. « Il faut que j’arrive à me comprendre moi-même » a-t-il répondu aux deux journalistes qui s’étonnaient des raccourcis pédagogiques qu’il employait. Il adorait les paraboles, la référence au réel, au vécu. Par exemple :

« La propriété d’un homme est comme la propriété d’un métal : c’est sa qualité qui en définit la nature, qui l’identifie. »

« À un ouvrier à qui j’expliquais les difficultés que la manufacture risquait de traverser, j’affirmais : « c’est la loi de l’offre et de la demande » ; il m’a répondu : « il n’y a qu’à changer la loi ! » »

« À un autre qui me disait « je suis un travailleur », j’ai posé la question : « et moi je ne suis pas un travailleur ? Que doit penser ma femme quand je pars de la maison chaque matin en disant « je vais au travail » ? Et la répartie : « mais vous, Monsieur Michelin, vous n’avez pas le statut de travailleur ». »

« L’entreprise repose sur un trépied : le personnel, les clients, les actionnaires. »

Le capitalisme associe liberté et responsabilité

Si François Michelin était toujours prêt au dialogue et s’exprimait sans réserve, les écrits publiés sous son nom sont rares. Ils sont cependant bien résumés dans Et pourquoi pas ?. « Capitalisme et Responsabilité » est le titre d’un chapitre de l’ouvrage. François Michelin présente le capitalisme comme l’économie de marché et il aime surtout parler d’économie de libre choix responsable. « Le libéralisme économique auquel j’adhère offre aux hommes les conditions de liberté qui leur permettent de faire des expériences dans des conditions telles qu’ils ne puissent échapper à la sanction, au sens complet du terme ». Citant Hayek, il explique qu’au cœur de l’économie de marché chaque être humain est à la recherche de son bonheur ; c’est la main invisible. Le marché coordonne toutes ces initiatives grâce à l’échange, conduisant les uns à se mettre au service des autres et à veiller à la qualité de ces choix. Consommateurs et producteurs sont liés. L’acte d’achat est responsable, tout comme à l’usine on doit tenir compte du client.

C’est Marx qui a défini le capital comme un mode d’exploitation et qui a inventé la lutte des classes. « Il a transformé un acte de service en motif d’opposition, le privant de son sens. C’est l’origine de la planification étatique. » Le capital est comparable à la coque du navire : il assure la pérennité du bateau entreprise et le profit est la meilleure source de financement, obtenue par le service du client.

Les partenaires sociaux

François Michelin n’aime pas l’opposition entre patrons et salariés, puisque les uns et les autres sont dans le même navire. Mais le Code du Travail, inspiré par Ambroise Croizat, ministre communiste, est imprégné de l’idéologie marxiste de la lutte des classes. La législation étouffe les entreprises et crée du chômage. Le SMIC est un non sens, il interdit l’accès au marché du travail des jeunes et dissuade les PME d’embaucher. Il aboutit à des rémunérations artificielles, dans un sens ou dans l’autre. Les 35 heures sont tout aussi néfastes. Quant aux « partenaires », ils n’ont aucune légitimité autre que les diktats de l’État. Le Président du CNPF, devenu MEDEF est-il le « patron des patrons ? » Les patrons n’ont qu’un seul patron : la clientèle.

« Les syndicats sont subventionnés par l’État. De quelle nature sont les relations, à travers l’État, entre les politiques et les syndicats ? Les syndicalistes marxistes refusent la réalité humaine du marché. » Le patron, lui, est subventionné par le client, il est élu par l’ensemble de la clientèle. « L’exercice du pouvoir sans responsabilité c’est la dictature, L’exercice du pouvoir avec les responsabilités associées, c’est du service. »

L’État ruine la France

La France a un potentiel considérable, des gens d’un grand savoir, portés sur l’innovation, créatifs et compétitifs. C’est un atout considérable dans la mondialisation. Mais cet atout ne peut s’exprimer à cause des contraintes inventées par les idéologues et les bureaucrates. Ces contraintes prennent la forme d’une Sécurité Sociale ruineuse, qui conduit à payer 80 euros de cotisations pour un salaire net de 100 euros, et d’une fiscalité qui pénalise l’entreprise, l’investissement et le capital. « Quand on embauche des fonctionnaires, on doit augmenter les impôts, ce qui conduit à mettre les salariés des entreprises à la porte. » Ainsi les entreprises du CAC 40 passent-elles entre les mains des investisseurs étrangers et seuls les débouchés étrangers permettent-ils aux entreprises françaises de survivre (50% chez Michelin à l’époque). Capitaux et cadres fuient le pays. « Qui la mondialisation tracasse-t-elle le plus ? L’État français, qui va devoir admettre de façon déchirante qu’il s’est trompé en faisant perdurer un système qui n’est plus viable aujourd’hui. La France va devoir changer. Sinon elle crèvera. »

François Michelin, un libéral chrétien ?

Au libéralisme économique auquel il adhère sans réserve, François Michelin oppose le libéralisme philosophique. « Refuser une référence extrinsèque à notre volonté propre, refuser un jugement, se refermer sur soi et sur son propre système de pensée, refuser toute transcendance, c’est l’essence du libéralisme philosophique […] Le libéralisme philosophique engendre des individus renfermés sur eux-mêmes sans apport pour la communauté. Le libéralisme économique crée les conditions pour que les individus deviennent des personnes en relation avec d’autres personnes. » Quand ses interlocuteurs lui demandent si ce qu’il a réalisé était le fait d’un patron chrétien, il répond : « Un chrétien a peut-être une vision des choses plus précise parce qu’il va plus naturellement à la racine de l’homme. » François Michelin a vécu sous l’impulsion et le regard de Dieu.

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