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Guerre et stratégie au XXIe siècle

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Guerre et stratégie au XXIe siècle (Fayard) de Christian Malis n’est pas une simple typologie des conflits actuels. L’auteur, normalien, docteur en histoire et professeur associé à Saint-Cyr, directeur des études stratégiques chez Thalès, les explique en termes de stratégies et conjecture leurs évolutions probables. A l’aide de concepts, de doctrines et de césures historiques, l’auteur scande l’évolution de la guerre, chiffres et sources à l’appui. Les titres sont alléchants (« Triangle de la paix, triangle de la guerre » ; « Du paradigme napoléonien au paradigme gaullien », etc.), l’analyse claire et habile. Ce livre est le fil d’Ariane permettant au lecteur de comprendre les guerres de stratégies et les stratégies de guerre qui donnent le ton aux relations internationales présidées par les Etats-Unis et la Chine.

Nous sommes invités à parcourir les nouveaux lieus de la conflictualité, l’espace et le cyberespace, les nouvelles figures du combattant, du mercenaire au soldat numérisé en passant par la cyberguerrier, les nouveaux défis à relever face au terrorisme transnational, à la cybercriminalité ou encore la croissance des ambitions des challengers.

En ce XXIe siècle c’est tout un héritage de la guerre qui vole en éclat. La notion de front disparait, la guerre se livre en permanence sur les arrières de l’adversaire par le terrorisme et les actions spéciales. Le conflit asymétrique et le conflit clandestin tendent à devenir la règle. Le terrorisme n’est plus l’outil de défense locale, il est un mode d’action planétaire. « L’asymétrie est projetée ».

Il n’est plus le temps où les grandes puissances s’affrontaient dans le cadre de guerres conventionnelles. Il n‘est plus de conflits armés où les masses humaines affleuraient sur les champs de bataille. L’emploi direct, massif et avoué de la puissance militaire a montré ses limites en Irak, de surcroît dans un contexte de « guerre froide ». La clandestinité et la furtivité que procurent les cyberattaques et les attaques de drones sont amenées à régir les grands conflits. C’est le passage probable de la dissuasion nucléaire vers une interdiction purement et simplement. La diplomatie nucléaire perd de son autorité ; place à la diplomatie coercitive navale et aérienne.

Ne pas mener de « guerre à contre siècle » à l’instar des interventions américaines sous Georges Bush, limiter la prolifération des Etats faibles en voie de décomposition en Afrique, faire face aux moyens asymétriques dont dispose le terroriste du XXIe siècle, mais aussi restaurer la technostratégie des pays européens, tels sont les enjeux qui s’offrent aux politiques. Car ce livre n’est pas seulement ouvert aux étudiants ou aux amateurs de géopolitique et de stratégie. Il est pensé pour orienter les choix politiques en matière de Défense. Aussi, après avoir évoqué le rôle pacificateur des « architectures régionales de sécurité », Christian Malis complète les carences de ces dernières par l’idée séduisante et probante de créditer à l’échelle internationale le Vatican comme entité morale supérieure internationale. Faisant siens les idées d’un Léon Blum, il nous rappelle l’empire de l’Eglise en matière de déontologie, plus pacifiste qu’aucune institution supranationale, plus objective aussi (ses intérêts ne sont pas temporels). Si les incantations de Benoit XV en faveur de la paix n’eurent d’écho dans la sphère politique en 1914, la « diplomatie spirituelle » de Jean-Paul II a bel et bien triomphée du soviétisme. Point d’illusion cependant. Dans les relations internationales, il n’y a pas d’automatisme rappelle l’auteur. La dictature des circonstances et l’étau des intérêts croisés peuvent jouer contre la paix.

Entre professeurs de sérénité et prophètes d’apocalypse, l’auteur l’avoue, il est prudent. Aussi lorsqu’il évoque la disparition de la guerre nucléaire, il confronte Bruno Tertrais (auteur de The Demise of Ares) et René Girard (Achever Clausewitz), et conclut de la sorte : le mérite de celui-là est de montrer la dimension tragique de l’histoire humaine, ou l’avenir des relations internationales doit être envisagé à l’ombre toujours possible de l’apocalypse ; l’avantage de celui-ci est de nous rappeler la fin des guerres conventionnelles entre grande puissance, , que permet l’interdiction nucléaire et la faute de casus belli suffisamment graves. Et il nous rappelle que « la paix n’est pas absence de guerre, c’est une dynamique ». C’est ainsi que l’auteur décline sa pensée : il puise chez les spécialistes, confronte les idées, avant d’opiner ou de réfuter. On pourra à l’avenant souligner la pertinence de ses interrogations sur la stratégie de la France et de l’Union européenne. Au rebours d’une certaine doxa, Christian Malis avertit des dangers d’un « cœur industriel de défense » européen consistant en la mutualisation des commandes militaires. Ses arguments sont avant tout pragmatiques. Disponibilités budgétaires, calendriers communs et stratégies convergentes sont autant de conditions difficilement réalisables simultanément. Au surplus la préférence communautaire serait impulsée à 80% par la France et l’Angleterre.

La guerre au Mali a d’ailleurs témoigné d’un certain isolement militaire et diplomatique de la France vis-à-vis de ses alliés putatifs. Ne craignons pas d’aller plus loin : l’armée est un secteur régalien qui ne peut servir d’outil à un rêve fédéral. La coopération doit donc rester une solution possible mais exceptionnelle, à l’image de traité de Lancaster entre la France et l’Angleterre en 2010. « Divorce impossible, unification improbable » résume Christian Malis à propos du fédéralisme militaire européen.

Guilhem Le Gars

Article publié initialement sur le site de l’AEDES.