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Entretien à Atlantico

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Entretien à Atlantico sur la rencontre entre le pape François et Kirill.

Atlantico : Les enjeux et attentes autour de cet entretien étaient énormes : pour la première fois, le Patriarche de Moscou et l’Évêque de Rome se rencontraient. La rencontre a-t-elle été à la hauteur de l’événement ?

Après 1 000 ans de séparation, ponctués de moments de haines intenses et de guerres violentes, surtout en Europe de l’Est, le fait même que la rencontre ait lieu était déjà un événement majeur. On attendait beaucoup de la déclaration commune, et on pouvait craindre que celle-ci soit emplie de buonismo, comme disent les Italiens, sans aborder les questions qui fâchent.

Or, rien de tel. Les sujets majeurs sont abordés, ce qui unit comme ce qui divise. La place centrale de la famille, fondée sur l’union d’un homme et d’une femme est réaffirmée, de même que le rôle fondateur du christianisme dans la construction de l’Europe. Sur les migrations, la déclaration appelle à régler les problèmes des pays en guerre et à respecter la culture des pays d’Europe.
De même, sont évoquées les restrictions de la liberté religieuse dans les pays d’Europe de l’Ouest, sous le fait d’un sécularisme agressif.

Sur les conflits en cours, Proche-Orient et Ukraine notamment, la déclaration porte un regard géopolitique réaliste. Elle en revient toujours au droit des peuples, fondé sur le respect de leur culture et de leur histoire, sans dévier vers les visions idéologiques occidentales.

Les relations entre le Saint-Siège et le Patriarcat de Moscou et de toute la Russie ont toujours été complexes et parfois conflictuelles, avec pour point culminant l’Union de Brest en 1596, qui rattacha le Patriarcat de Kiev à Rome. Est-ce la fin d’une longue Guerre froide entre les deux Églises ?

La question de l’uniatisme est évoquée, de même que la place des catholiques en Ukraine. Les orthodoxes ont toujours reproché à l’Église de Rome d’avoir détaché des Ukrainiens de l’orthodoxie pour les intégrer dans l’Église romaine. Ce que dit la déclaration devrait solder cet antagonisme séculaire :

« Nous espérons que notre rencontre contribuera aussi à la réconciliation là où des tensions existent entre gréco-catholiques et orthodoxes. Il est clair aujourd’hui que la méthode de l’« uniatisme » du passé, comprise comme la réunion d’une communauté à une autre, en la détachant de son Église, n’est pas un moyen pour recouvrir l’unité. Cependant, les communautés ecclésiales qui sont apparues en ces circonstances historiques ont le droit d’exister et d’entreprendre tout ce qui est nécessaire pour répondre aux besoins spirituels de leurs fidèles, recherchant la paix avec leurs voisins. Orthodoxes et gréco-catholiques ont besoin de se réconcilier et de trouver des formes de coexistence mutuellement acceptables. »

Et plus loin :

« Nous exprimons l’espoir que le schisme au sein des fidèles orthodoxes d’Ukraine sera surmonté sur le fondement des normes canoniques existantes, que tous les chrétiens orthodoxes d’Ukraine vivront dans la paix et la concorde et que les communautés catholiques du pays y contribueront, de sorte que soit toujours plus visible notre fraternité chrétienne. »

Ces lignes, rédigées et ratifiées par Rome et par Moscou, peuvent se lire comme un traité de paix entre les deux partis, mettant un terme au conflit uniate. Or c’était un point majeur de discorde entre les deux Églises. La paix ayant été conclue, la voie de l’unité complète s’ouvre largement.

Quelles perspectives ouvre cette alliance dans un monde où les dirigeants religieux, le Pape François en tête, jouent un rôle diplomatique de plus en plus important ?

Cette alliance va jouer un rôle majeur sur deux points : spirituel et politique.

Spirituel : c’est l’union des deux poumons de l’Église, des chrétiens d’Orient et d’Occident, pour affronter le matérialisme pratique et l’intolérance de la sécularité. Cela va permettre de donner un nouvel espoir à la construction européenne pour la fonder sur autre chose que l’unique utilitarisme économique.

Politique : Moscou et Rome partagent des vues communes sur les actions à mener au Proche-Orient, notamment dans la crise syrienne, et en Ukraine. Moscou a besoin d’alliée, et Vladimir Poutine a beaucoup encouragé cette rencontre. Un pacte de géopolitique réaliste est en train de se dessiner qui isole de plus en plus Washington et les États d’Europe qui suivent la ligne atlantiste. Finalement, c’est bien dans l’Ancien Monde que se manient encore les commandes de la diplomatie mondiale.

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