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En 2016, osons nommer les choses

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En 2016, osons nommer la réalité

Les événements connus par la France en 2015 ont permis au pays et à sa population de se confronter à la réalité, mais pas encore de la nommer. Or, pour résoudre un problème et pour surmonter une épreuve, il est indispensable d’identifier clairement ce que l’on perçoit, et d’oser voir ce que l’on voit. Mais que ce soit les attentats ou les soubresauts politiques, il est encore difficile, pour l’instant, de nommer les choses. Tentons donc ici de mettre des noms sur quelques réalités.

Non, nous ne sommes pas en guerre contre le terrorisme

Il y a une constante du discours politique : c’est que la réalité est l’inverse des anaphores répétées. Quand, durant l’épreuve algérienne, les gouvernements se refusaient à parler de guerre pour parler seulement des événements, c’est que nous étions bien en guerre. A contrario, le fait que le Président de la République ait, dès après les attentats, parlé de guerre contre le terrorisme, est suspect. S’il faut sans cesse répéter que nous sommes en guerre contre le terrorisme, c’est que nous ne le sommes pas. Le terrorisme est une arme. Un pays n’est pas en guerre contre une arme, mais contre ceux qui se servent de cette arme contre lui. Pendant la guerre de Cent Ans, les rois de France n’étaient pas en guerre contre les arcs, ni même contre les archers, mais contre le roi d’Angleterre. Aujourd’hui, nous ne sommes en guerre ni contre le terrorisme, ni contre les terroristes, mais contre ceux qui les utilisent contre nous.

Du reste, nous ne sommes pas en guerre

L’appel à la guerre était peut-être joli, mais il était faux. Nous ne sommes pas en guerre, ni après les attaques contre Charlie Hebdo, ni après les attentats de novembre. Dans le concert des nations, la guerre est codifiée et structurée. Elle suppose déclaration, mobilisation de la population, objectifs définis. Rien de tout cela ici. Il est vrai que nous avons pris pour habitude d’utiliser la force en d’autres occasions qu’en état de guerre : pour bombarder la Libye de Kadhafi par exemple, pour intervenir au Mali, ou bien pour pilonner des positions de Daesh. Mais si l’armée est mobilisée, tout cela ne fait pas une guerre. En novembre, nous n’avons pas connu des actes de guerre, même si des armes de guerre ont été utilisées.
Nous sommes en conflictualité, et nous subissons des violences exercées par des groupes que nous n’avons pas encore définis.

Les terroristes ne sont ni innocents, ni incultes

On s’est rassuré à bon frais en novembre en répétant que les terroristes avaient commis des actes barbares, et qu’ils étaient lâches. On se rassure aussi en se disant que ces attaques sont le fruit de l’inculture, et qu’il suffira d’un peu plus de morale laïque à l’école et d’inculturation aux valeurs républicaines pour échapper à de nouvelles tueries. Là encore, nous accumulons les erreurs de vue.
Ceux qui ont commis les attaques ne sont pas simplement des rejetons rebelles de notre société, dont l’éducation aurait échoué. Ils ont manifesté la volonté de quitter leur milieu et de partir s’entraîner en Syrie. Ils ont pris la décision de revenir en France, d’y préparer des attaques, de s’armer, et de passer à l’action. Ils ont mis en œuvre leurs desseins et ils se sont armés pour abattre des spectateurs et des personnes aux terrasses des cafés. Même s’ils ont commis cela en étant drogué, il faut du sang froid, de l’abnégation et de la volonté pour mener à bien toutes ces opérations qui nécessitent plusieurs mois de préparation. Nous avons tort de sous-estimer l’adversaire. Cela nous rassure, mais cela ne nous assure pas la victoire.

De même, l’inculture n’est pas à l’origine de ces attaques. Il n’y a qu’à lire le communiqué de Daesh revendiquant les attaques du 13 novembre pour se rendre compte que ceux qui l’ont écrit sont instruits. Il est écrit dans un français parfait, que ne maîtrisent pas la plupart des enfants issus de l’immigration nord-africaine. Il fait des références très précises à l’histoire et à la civilisation française. Enfin, jusqu’à présent, les terroristes ayant agi en Europe avaient fait des études et étaient bien diplômés. On pense souvent que l’adhésion à l’islamisme ne peut être que le fait de demeurés et de faibles d’esprit. C’est exactement l’inverse. L’islamisme de Daech est pensé et conceptualisé. Ceux qui y adhèrent, dans les pays musulmans comme en Europe, sont des personnes appartenant à des groupes sociaux éduqués. Ce ne sont pas des incultes. Croire cela, se persuader de cela, c’est brouiller la réalité de ce qu’est l’adversaire, et donc courir le risque d’être vaincu.

Nécessité de penser en avance

« Nos soldats ont été vaincus, ils se sont, en quelque mesure, beaucoup trop facilement laissé vaincre, avant tout parce que nous pensions en retard » nous dit Marc Bloch dans son Étrange défaite. Penser en retard, c’est penser dans ses illusions et refuser de voir la réalité, dût-elle nous déplaire. Gagne le conflit celui qui est avance sur son adversaire, avec la maîtrise de la technique et avec la maîtrise du discours. Pour l’instant, nous pensons encore en retard. Pour penser en avance de l’adversaire que nous combattons, il va falloir accepter de voir ce que nous sommes : accepter de reconnaître notre identité et notre être. C’est donc un combat ontologique que nous menons sur nous-mêmes. Il nécessite de la lucidité, et de mettre au placard les gesticulations farfelues. C’est ce que nous pouvons souhaiter de mieux pour 2016.