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Donoso Cortès et le sens de la liberté

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La liberté défendue de Donoso Cortès

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On a vite fait de mettre des étiquettes définitives sur les personnes, pour peu qu’on lise leur œuvre en diagonale, voire qu’on ne les lise pas du tout. Juan Donoso Cortès (1809-1853), marquis de Valdegamas, fait ainsi partie des réprouvés de la littérature européenne. Définitivement étiqueté réactionnaire, absolutiste, doctrinaire. Pourtant, si son œuvre est un combat constant contre le socialisme et les révolutionnaires, elle est beaucoup plus complexe qu’on ne le pense d’habitude, et s’avère même être une fidèle apologie de la liberté. Pour s’en convaincre, il faut lire un article rédigé en septembre 1847 pour le journal El Faro dans lequel il prend la défense du pape Pie IX.

Pie IX a succédé à Grégoire XVI en juin 1846. Si le dernier s’était opposé aux idées libérales, c’est-à-dire essentiellement au nationalisme italien, dans la mesure où celui-ci souhaitait annexer les Etats pontificaux, Pie IX (1846-1878) a jouit, au début de son pontificat, d’une très grande popularité dans les milieux progressistes, si bien que les milieux conservateurs espagnols l’ont attaqué, et que Donoso Cortès s’est décidé à le défendre, dans deux articles fameux.

Donoso Cortès a connu, en 1846, une crise mystique qui l’a fait se rapprocher de l’Eglise. C’est ainsi qu’il décide de défendre Pie IX des attaques des conservateurs qui sont très virulentes en Espagne. Dans ce deuxième article d’El Faro il parle très peu du pape, mais évoque surtout la liberté, et principalement l’apport majeur du christianisme à la liberté morale et politique. Sa thèse consiste à démontrer comment, en instituant la distinction du pouvoir temporel et du pouvoir spirituel, le christianisme a permis la reconnaissance de l’égalité du genre humain et du libre-arbitre. Alors que dans les sociétés antiques cette distinction (que l’on appelle aujourd’hui laïcité) n’existe pas, c’est la liberté de l’homme qui est bafouée. L’intérêt majeur de l’article est de montrer à la fois l’origine de la liberté dans nos sociétés contemporaines, et de faire un exposé magistral de la doctrine politique de l’Eglise.

Les sociétés antiques et la société moderne reposent en effet sur un ensemble de valeurs défendues qui s’opposent radicalement. Donoso Cortès rappelle que « leur distinction consiste en ce que les dernières sont fondées sur trois vérités, et les premières sur trois négations. Les négations qui servaient de fondement aux sociétés anciennes sont :
1/ La négation de l’unité du genre humain ;
2/ La négation du libre arbitre ;
3/ La négation de toute espèce de distinction entre le pouvoir civil et le pouvoir religieux.
Les trois vérités qui servent de fondement aux sociétés modernes sont les suivantes :
1/ L’unité du genre humain ;
2/ Le libre arbitre ;
3/ La distinction et l’indépendance réciproque du pouvoir civil et du pouvoir religieux. »

La négation de l’égalité

Nier l’unité du genre humain, c’est nier l’égalité entre les hommes, donc la démocratie. C’est établir une distinction sociale insurmontable, qui autorise la société de castes, ou tout du moins la cohabitation d’hommes libres et d’hommes esclaves. La démocratie athénienne n’est rien d’autre que cette société édifiée, elle qui compte environ 4 à 5 esclaves pour un homme libre.

Nier le libre arbitre, c’est retirer à l’homme toute possibilité de liberté, d’initiative, de création. C’est soumettre l’homme au destin imparable des dieux, comme dans les tragédies grecques où le héros ne peut échapper à son destin : quoi qu’il fasse, ce qui est écrit doit s’accomplir. L’homme est prisonnier d’un monde où le scénario est écrit à l’avance et dont il ne peut se livrer à de libre interprétation ; c’est le triomphe de la prédestination.

Nier la distinction entre le pouvoir civil et le pouvoir religieux, c’est permettre que le pouvoir politique soit en même temps pouvoir religieux, c’est-à-dire transformer l’Etat en religion, et le souverain en Dieu. C’est là aussi extrêmement dangereux, car alors la personne n’a plus aucun espace de souffle et de liberté.

C’est le propre des sociétés antiques, que l’on pourrait nommer païenne. Ces trois caractéristiques se retrouvent dans toutes les civilisations, et pas seulement dans l’antiquité grecque. Il y a une universalité du temps antique, qui fait que toutes les cultures, à travers tous les lieux, connaissent ce triptyque de servitude.

Le bouleversement majeur est apporté par le christianisme dont la croix vient rompre le monde antique.

L’affirmation de la liberté

En prônant l’unité du genre humain, il permet la démocratie. Et l’on constate aujourd’hui que les sociétés démocratiques sont des sociétés chrétiennes. Il est difficile de savoir si Donoso Cortès avait lu Tocqueville, toujours est-il que l’auteur normand explique la même chose dans sa Démocratie en Amérique. Il n’y a plus d’hommes libres ou d’esclaves, il y a des hommes égaux, ce qui permet une circulation sociale importante entre les groupes sociaux. Certains pourront rétorquer que la société féodale est une négation de cet idéal. Nullement. Le serf n’est pas un esclave. Il y a, entre le serf et son maître, une relation de contrat et d’échange mutuel : le maître doit protéger le serf en contrepartie du travail fourni par celui-ci. Dans une société guerrière comme l’est la société médiévale, ce n’est pas une mince affaire.

Le libre arbitre est l’autre apport majeur du christianisme. La première liberté de l’homme est de pouvoir faire le mal. Dieu le laisse faire, il n’intervient pas pour empêcher le cours de l’histoire. Caïn a pu tuer Abel, et les hommes ont pu tuer le Christ. Même si l’on est choqué par l’événement, c’est la reconnaissance de la liberté de chacun. Une reconnaissance qui va de pair avec la responsabilité : l’homme libre doit assumer ses actes, positifs comme négatifs. L’homme libre a aussi la possibilité de se racheter, par le pardon.

Donoso Cortès montre une autre application de la liberté, qui est la naissance du peuple. Il prend pour cela exemple sur l’analyse de la tragédie, qui lui sert d’argument pour sa démonstration.
Dans la tragédie antique, nous dit-il, le peuple n’existe pas, il est toujours spectateur. « Cela tient à ce que les anciens, n’ayant pas l’idée de la liberté de l’homme n’avaient pas non plus l’idée de la dignité humaine, et à ce que, dans les temps modernes, dans les temps catholiques, l’idée de la liberté humaine a donné naissance à l’idée de dignité du peuple. » Cela se voit dans le drame chrétien, où le peuple est présent et où il n’est plus sujet au fatum, au destin qui l’écrase et le conduit.

La religion politique

Sans employer l’expression « religion politique », qu’utilise aujourd’hui un historien comme Emilio Gentile, spécialiste du fascisme, Donoso Cortès en démontre le concept.

« Lorsque le dépositaire du pouvoir a tous les pouvoirs, ceux de Dieu et ceux des hommes, ce chargé de pouvoir, qu’il s’appelle roi, dictateur, consul ou président, absorbe en lui et confisque à son profit toutes les libertés ; c’est le tyran de Hobbes, c’est-à-dire un homme absolument libre mis à la tête d’un peuple absolument esclave. »

Peu importe ici la forme du gouvernement, ce qui compte c’est sa nature. Et le dirigeant ayant à la fois le pouvoir temporel et le pouvoir spirituel, c’est-à-dire n’établissant aucune distinction entre les deux, il concentre entre ses mains l’ensemble des pouvoirs possibles, et il peut ainsi contrôler d’autant mieux ses sujets. Les hommes sont donc asservis par ce pouvoir total, que l’on a nommé totalitarisme au XXe siècle. Total parce que tout est contrôlé par le souverain. Total aussi parce que le pouvoir politique se fait religion, et parce que le souverain se veut dieu, expression marquée du culte de la personnalité. Le souverain totalitaire contrôle les âmes, les pensées et les faits de ses sujets. Il a face à lui des hommes dénués de liberté, des hommes qui n’ont aucune possibilité de manœuvre et qui lui sont absolument soumis.

« De là, dans les sociétés anciennes, l’anéantissement de l’individu et la déification de l’Etat. L’individu comme tel n’y était capable d’aucun droit, l’Etat n’y pouvait être lié par aucun devoir. (…) L’Etat [est] père de tous les enfants et maître de toutes propriétés. La propriété particulière et la paternité particulière ne pouvaient, en effet, être considérées dans les sociétés anciennes que comme deux grandes usurpations de la part de l’homme et de l’individu sur la divinité et sur l’Etat. »

L’absorption du pouvoir religieux par le pouvoir civil conduit à la disparition de la propriété privée, ce que Donoso Cortès nomme la propriété particulière. C’est la vision claire, dès 1847, donc un an avant le manifeste de Karl Marx, des dangers du socialisme et de la toute-puissance de l’Etat. Ces propos peuvent classer Donoso Cortès parmi les penseurs du libéralisme, même si on a coutume, de façon générale, à le classer parmi ses adversaires.
L’auteur approfondi cette question en évoquant « la divinité de l’Etat ». L’Etat acquiert une dimension théologique : ayant intégré en son sein le pouvoir religieux il ne l’a ni abattu ni supprimé, il l’a fait sien et est devenu lui-même une religion et une doctrine théologique. Ce qu’exprime à sa suite l’historien Emilio Gentile « Le fascisme est une religion, une nouvelle religion laïque qui sacralise l’Etat et que Mussolini entendait insuffler à des millions d’Italiens. La même remarque pourrait être faite pour le national-socialisme » (1) Et, pourrait-on ajouter, pour le socialisme et le communisme.

Une autre conception de la guerre

La conséquence directe de cette vision de l’Etat se fait jour dans la polémologie, c’est-à-dire dans l’étude de la guerre.

« La déification de la loi et de l’Etat engendra ce patriotisme absurde, opiniâtre, féroce, qui nous étonne dans les républiques anciennes. Etre patriote, dans l’Antiquité, c’était servir une ville, et se mettre en guerre contre le genre humain ; c’était considérer les étrangers comme des ennemis, les ennemis comme des hommes condamnés à l’esclavage par les dieux de la patrie ; c’était consacrer le principe de la guerre universelle ; c’était diviser en partis les mortels habitants de la terre et les divinités dont on peuplait le ciel. »

Il y aurait beaucoup à dire sur cette analyse, et nous sortirions du cadre de cette présentation. L’idée force de Donoso Cortès est de dire qu’à partir du moment où le genre humain n’existe pas comme un tout, où l’Etat est un dieu, alors la guerre devient totale et absolue, alors il est nécessaire d’abattre complètement l’adversaire, sans chercher de compromis avec lui. La guerre totale n’est pas née avec la Première Guerre mondiale ou la Guerre civile américaine, elle n’est pas la conséquence de l’amélioration des moyens techniques, qui permettent de tuer plus de civils que de militaires, et qui cause des dégâts innombrables, la guerre totale est une guerre païenne, quand la guerre mesurée, limitée, est la guerre policée par la pensée chrétienne. C’est bien la Révolution française qui a marqué cette rupture, ou plutôt ce retour vers des guerres antiques, quand la guerre est devenue nationale, et qu’il s’est agi de faire la guerre aux tyrans puis aux peuples. Le pacte des familles a été rompu, et avec lui la guerre mesurée et policée. La guerre n’est plus l’instrument qui permet de continuer la politique (pour reprendre la vision de Clausewitz), elle n’est plus un moyen pour conquérir un territoire ou récupérer un col, une route, une mine, elle est une fin en soi : on fait la guerre pour faire la guerre, et l’expérience combattante devient sa propre fin. C’est là la caractéristique essentielle de la Première Guerre mondiale, encore une fois bien démontrée par Emilio Gentile, cette fois dans son livre L’Apocalypse de la modernité. Les ennemis sont condamnés à mourir ou à se rendre sans condition, il est impossible de faire des concessions avec eux. Ce faisant, la guerre s’engage vers la montée aux extrêmes, vers une apocalypse de la violence qui n’a plus de fin car elle est sa propre fin.

Les murs sont édifiés, murs entre les nations et murs entre les hommes. C’est l’émergence du nationalisme, qui est, lui aussi une négation du christianisme, son antithèse encore une fois. S’il n’y a pas d’unité du genre humain, alors il est impossible aux hommes de vivre dans la même cité, et les barrières se dressent entre eux. Le monde n’est plus une cité de commerce et de libre circulation, mais un régime de contrôles et de douanes.

A qui obéir pour être libre ?

Donoso Cortès exprime alors un paradoxe apparent : c’est en obéissant que l’homme est libre.

« Partout où l’homme n’obéit qu’à Dieu seul, il y a liberté ; et partout où il obéit à l’homme, il y a servitude ; aussi n’est-il aucune société catholique, quelle que puisse être la forme de gouvernement, où l’homme ne soit libre ; tandis qu’on ne peut citer aucune société de l’Antiquité, même républicaine, où l’homme ne fut esclave.
De l’affirmation du libre arbitre jaillit spontanément l’idée de la liberté de l’homme. (…)
Le catholicisme a brisé toutes les servitudes dans le monde et a donné au monde toutes les libertés, la liberté domestique, la liberté religieuse, la liberté politique et la liberté humaine. »

L’auteur résume ensuite sa pensée dans une sentence percutante :

« De la distinction et de l’indépendance réciproques du pouvoir civil et du pouvoir religieux proclamés par le catholicisme sont sorties la victoire définitive de la liberté individuelle, et la destruction définitive de l’omnipotence tyrannique de l’Etat. »

Le despotisme survient dès que l’on cesse de distinguer le temporel et le spirituel, et qu’une forme quelconque de régime veut s’arroger les deux, ce qui a donné les régimes politiques dramatiques que nous avons connu au XXe siècle.

(1) Emilio Gentile, entretien accordé au Figaro Histoire, numéro 8, 2013, p. 17. Il reprend ici les idées développées dans son livre Dieu contre César.